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28/05/2008

récit long - extrait 8 - Journal de Samson

Journal de Samson , nuit du 16 octobre au 17 octobre (Suite)

Comme ce matin, la porte était entrebâillée. Mais la cuisine, où filtraient les lumières de la rue, était sans vie.

 Au fond, la toile bleue nuit ondulait dans un rythme paisible. Brise légère du soir. Le ventre en fonte du poêle crépitait imperceptiblement.

Rien ne pouvait, en cet instant, m’interdire de pousser le voile, de pénétrer dans cette pièce où Endy attendait. Il ne me vint pas une seule seconde à l’esprit que la chambre pouvait être vide, qu’il n’y avait là que la trace d’un rêve que j’aurais fait ce matin, aux aurores, dans une maison maintenant étrangement à l’abandon.

Le velours de la tenture m’effleura le visage lorsque je le redressai. Un effluve d’eau de rose et d’étoffe âgée s’en dégagea. Je m’arrêtai sur le seuil, tout à la vision qui s’offrait à moi.

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Untitled (2323792235) by undeplus / © All rights reserved

 

A deux mètres, un mur gris et moutarde, une géographie de plâtrât, avec ses îlots de couleurs, ses strates de détapissage. Le long, me faisant face, deux simples chaises de bois. L’une vide, à gauche, et plus à droite, les yeux grands ouverts, assis sur l’autre chaise, Endy, perdu dans un songe éveillé, contemplant ce qui vivait pour lui-seul à mon emplacement.

Je me calai l’épaule sur le chambranle, les mains déjà munies de mon appareil digital. Une lumière sourdait d’une lampe basse, posée sur la table de chevet au centre du tableau. Elle déformait les reliefs de son visage, creusant deux puits sous les sourcils, projetant l’ombre du nez comme une entaille. Mais les yeux d’eau, fixes, dégageait leur propre lueur. Je m’abstins du flash espérant que le minuscule enclenchement ne perturberait pas sa pose. Je me donnai trois clichés de sûreté. Puis rangeai l’appareil.

C’est seulement alors, que je me sentis allégé du poids qui s’était accumulé en moi tout le long du jour. Ici, dans ce décor ascétique, j’avais pénétré dans la sphère d’un homme étranger, mais dont l’étrangeté abolissait toute distance. Je fus distinctement, et sans plus de décalage aucun, là. Endy, les bras  détendus, la tranche des mains déposée sur son giron, se tenait dans une immobilité naturelle. Le bruit de sa respiration se confondait avec celle de la brise devenue plus froide. Pour l’en protéger, il m’aurait fallu sortir, clore la porte donnant sur la ruelle, au risque de me déconnecter du réel qui excitait maintenant chaque parcelle de mon corps me pénétrant d’une infinité de détails par les pores de ma peau.  J’eus conscience que l’acte aurait été sacrilège. Je n’étais plus simple spectateur, j’appartenais à cette présence, à cette raison d’être, je participais d’un temps exogène, inconcevable du dehors. Il m’apparut que j’étais arrivé à destination. Que tout mon voyage avait trouvé son œil de cyclone, peut-être même un voyage qui avait commencé des années auparavant. Dans la chute lente de l’obscurité, des pelures d’être, des nœuds douloureux, des états d’âmes décantaient, jonchant le sol à nos pieds. Je me dénudais des loques suantes de mon angoisse. Tandis que dans un même temps, j’avais la conscience aigue de la précarité de cet atterrissage.

Je peux l’expliquer encore et encore, rien n’est compréhensible et ce lieu, cet être, ce fluide est irracontable. Le témoignage de la photo seul pourrait faire parler cette scène lorsque je serai revenu dans le monde, lieu de toutes errances.

 C’est un obscurcissement subtil qui  m’apprit qu’une personne passait la porte. Elle s’avança avec douceur, et, sans m’interpeler, se dirigea vers la seconde chaise pour  s’y assoir dans une position presque semblable à celle d’Endy. Les yeux de Tatiana, cependant, se fermèrent, défroissant ses tempes et lissant son front.

Les pupilles d’Endy commencèrent alors à glisser de gauche à droite, dans ses orbites toujours fixes. Il rêvait. Soupire de Tatiana. Puis sourire, tandis que sa posture s’amollissait dans le sommeil. Elle parlait à présent, avec cette attention fondante qu’on accorde aux plus aimés d’entre les nôtres. De courtes phrases en Biélorusse, où revenait le prénom de Séléna,  en contre-point de répliques inaudibles, venues d’un invisible ailleurs.

A chaque pause dans son discours, les yeux d’Endy reprenait leur manège, de telle sorte qu’il ne fit plus aucun doute qu’il transmettait de songe à songe les paroles de l’absente, Séléna, la perle d’amour partagée par eux deux.

Si jamais j’avais eu une hésitation sur la réalité du phénomène, elle aurait été anéantie par la sensation qui m’enveloppa dès le début de cet échange. Mon plexus fourmillait, ma face rosissait sous une chaleur diffuse qui émanait d’eux deux. Chaque partition interprétée par Séléna me servait d’air se substituant à ma respiration.

Elle m’invitait dans le concert, sommet d’un triangle pyramidal, moi l’éveillé aux yeux ouvert, l’hôte en amour de leurs amours.

 

(...)

15:26 Publié dans roman en cours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : deux chaises, biélorussie, roman |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

23/05/2008

récit long - extrait 7 - Journal de Samson

[dans le village de Gouriatski, Sud de la Biélorussie, village en zone contaminée] 

 (...)

Dès les premières minutes passées dans la classe, je sus que la journée serait longue. Les Mika, Tina, Vassiliev, Alexia, Andreï et autre Nicolaï me firent une fête qui me glissa sur l’esprit sans jamais parvenir à pénétrer ma chair ou à gonfler mon âme.

 

J’ai souvent connu ce vide qui préside aux rencontres. Un flottement où tout mon être se projette hors du cercle de personnes en présence, se dédouble et assiste, enferré à mon ombre tout ce que mon corps mouvant dit, fait et raconte. Il n’est pas possible de s’habituer à cette impression. Samson qui voit déserte Samson qui vit. Je ressens un pincement terrible et mes tripes se contractent en un nodule de nerfs sous le plexus. Je sais que si je m’en confiais à Ulric, il évoquerait la peur, mais ce mot m’incommode, je lui préfère celui de vertige.

 

La journée avait été mise sous le signe de l’ouverture sur le monde, tel que le monde peut être vu de là bas. J’étais un émissaire de l’étranger et je synthétisais le reste de la planète, ayant pour mon crédit toute mon expérience de globe trotter. Ils m’informèrent quant à eux des mesures régulières qu’ils faisaient de leurs nourritures locales, sur des prélèvements de lait, d’œufs, de gibiers ou de champignons. Des expériences, menées en direct, je pus apprécier la dose approximative de radionucléides que j’avais déjà absorbé par mes repas de gibier, de lait, de crèmes et autres potées, sans compter les fumées des foyers où tout ce qui utilisait le bois de la région – véritable réserve de contamination. Je n’ai jamais admiré ces acteurs qui grossissent de 20 kilos pour incarner -  le mot est faible – un rôle qui le requerrait. Le jeu suffit à vous rendre nains, génie ou extraterrestre pourvu que vous soyiez talentueux. Et pour ma part, aller en reportage, jusqu’au creux des guerres les moins populaires, ne m’a jamais poussé à endosser le rôle d’un des belligérants pour accéder à une information implicite.

 

D’heure en heure, par le babillage savant d’écoliers de 10 ans, je voyais se dessiner les contours du spectre qui marchait dans mes pas depuis deux jours, avec cette diligence des meilleurs sherpas : le mal vieux de vingt ans, insipide, incolore, inodore, invisible continuait de ronger lentement les corps de ces gens et pour le comprendre je n’avais eu d’autre choix que d’en faire l’expérience, à mon tour.

 

Sortir de ce village, s’évader par un quelconque prétexte, courir à travers bois, suivant le centre de la route, jusqu’à la maison forestière, prendre un taxi, n’importe quel véhicule, remonter plus au Nord. J’eus conscience du ridicule de mon angoisse, je voyais les dents, les pupilles, les mains de ces gosses rire et rayonner de fierté, tandis que les cellules conscientes de mon corps voyageaient à trois cents kilomètres. Mais rien, aucune persuasion, aucun rappel à l’ordre, aucun sursaut d’orgueil ne m’arrima à eux. Je soupçonnais qu’ils ne s’en apercevraient pas. Même si j’expérimentais pour la première fois cette terreur froide d’un piège aimable qui vous avale, moi qui avait traversé l’Irak, l’Afghanistan, la Tchétchénie, le Soudan ou pire encore, le Congo, je donnai le change tout le jour, jouant, répondant, photographiant avec application.

 

 «T’as une crasse dans l’œil » C’était Vassiliëv qui m’avait ainsi parlé en russe, juché sur le dossier de sa chaise. Je crus le voir pour la première fois. Il était rachitique, des cernes auréolaient ses yeux gris-bleu. Un charme éthéré s’en dégageait, un enfant gracieux, filiforme, anémique.

 

Oui, une crasse dans l’œil mon bonhomme, tu ne crois pas si bien dire. Plus qu’une crasse, une nuée de poussière, qui me faisait cligner et qui me rendait myope. Comme il se retournait vers le tableau, j’aperçu, sur le haut de sa nuque, de vilaines marques bleuâtres et des petites blessures rondes. Une scie froide coupa mon estomac en deux.

 

« Vassiliëv ? »  demandais-je à Madame Fiorensca quand la sonne clôtura enfin la classe. Les enfants battaient déjà la boue du chemin, phalènes ivres dans l’obscurité tombante.

 

« C’est l’aîné de deux frères, répondit-elle. Le programme de réhabilitation a appris aux populations à mieux sélectionner leurs aliments, pour éviter la contamination interne. Il était trop tard pour lui, sa mère réserve les rares denrées saines pour le plus jeune. Celui-ci est consciemment sacrifié. »

 

Dans le lointain, une plainte canine enfla. La cours roulait ses derniers échos sur le mur mat des fourrés. A présent nu, le chemin m’appelait. Grisha n’était pas venu, et je n’avais nulle envie de l’attendre. Mon ventre tendu et bouillant empesait toute ma démarche.

 

D’un cliquetis, l’institutrice ferma la porte des classes, elle me considéra gravement, sans un mot, jusqu’à ce que je me retourne vers elle et la dévisage posément. « Il leur est plus facile d’accuser les gens que les sols. Si on peut vivre ici, on peut aussi oublier le drame, se tourner vers l’avenir. C’est pourquoi nous sommes un laboratoire vierge de tout chercheur ».

 

Ma main resta dans la sienne un moment. L’instant d’après je remontais vers le village, perdu sous les étoiles. Sur le bas côté, un soufflement d’hérisson me mit en arrêt. Je bus une gorgée humide, intemporelle avant de reprendre ma marche.

 

 

 

16:40 Publié dans roman en cours | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : nouvelle, biélorussie, enfant, classe, radioactivité |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

02/05/2008

chose promise...

une photo des cerisiers en fleurs et petite fille en joie devant.

printemps