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30/01/2008

Récit en cours -sans titre [épisode 1]

Repasser dans le désert des errances d'autrefois,
Redevenir solitaire comme un oiseau vu d'en bas,
Quand j'aurai fait le chemin à rebours de mes déboires,
Je pourrai penser enfin au projet de me rasseoir.

Pauline Croze, Mal Assis




A peine avait-elle tourné au feu, que le soleil, qui l’attendait, s’écrasa de plein fouet sur le pare-brise. Elena eut un réflexe stupide, (du moins c’est ainsi qu’elle se traita d’une voix pâle : « Stupide » ): elle enclencha l’essuie-glace. Mais le soleil ne s’égoutta pas des vitres et s’imposa davantage, perçant les paupières au point qu’elle pu sentir l’ombre de ses cils s’allonger sur ses joues.

Elle tira d’un coup sec le pare-soleil, désactiva les essuie-glaces qui raclaient en couinant la vitre sèche. De sa main libre, Elena attira sur ses genoux son sac à main et s’y enfonçant jusqu’au coude, se mit à fourrager à l’aveugle parmi portefeuille, souches de courses froissées, Rimel de secours, GSM, appareil photo numérique, pinces à cheveux et entrechoquement de clés et de petites monnaies. Enfin, elle extirpa par une branche ses lunettes de soleil - son ancienne paire sur laquelle elle avait fait fixer des verres correcteurs teintés – qu’elle posa maladroitement sur son nez, en déséquilibre sur une oreille et sur une mèche trop lisse.

Elle fronça les yeux, inclina son buste un peu plus en avant, déchiffrant douloureusement les impressions affluant de la route. Quand elle ressentit un choc mat, elle gémit : « S’il te plaît, ne me dit pas ça ». Un temps, et elle avait immobilisé la voiture et se retournait pour voir ses deux fillettes qui sommeillaient à l’arrière, sans avoir eu l’air de sourciller. Puis elle se décida à pousser la portière.

La route était encore humide des averses violentes de la journée. Elle brillait comme un miroir jaune orangé, étendant l’empire du soleil à toute sa surface. L’air était palpable, saturé d’évaporation, et rajoutait une pellicule floue sur tout le paysage. Même avec ses lunettes de soleil, Elena ne percevait rien de distinct dans ce qui lui faisait face. Elle se sentit oppressée comme jamais, ou alors oui, comme dans ces rêves qu’elle faisait adolescente, où sa vision semblait réduite à voir à travers une goutte, où tout sol se dérobait sous ses pieds et où les murs étaient les seuls guides de son errance. Elle n’aurait pu dire où finissait la route et où commençait le ciel, ni s’il y avait quelque chose par terre, allongé peut-être, s’il fallait porter secours ou si elle n’avait heurté qu’une branche ou un animal de petite taille sorti à l’improviste des bois adossés à la chaussée.

L’endroit, bien que proche de la localité, était déjà isolé. On quittait le territoire des hommes pour emprunter la seule servitude de passage qu’il leur restait au sein de kilomètres de forêts. Les voitures circulaient régulièrement, mais, à part la tentation d’une brassée de jonquilles au mois de février, aucune, jamais, ne stationnait sur l’accotement. Passé le macadam, la terre devenait spongieuse, en décomposition de feuilles, de branches et d’herbes lasse. Puis elle s’inclinait dans une pente brusque vers le domaine des arbres, des taillis et des ronces et devenait bientôt quasi invisible sous l’abondance de végétations. Elena tourna la tête vers les sous-bois, le rayonnement puissant du soleil hachait l’air entre les troncs, obliquement, dessinant une course d’autant plus virulente qu’elle allait bientôt se finir et mourir sous l’horizon. Les journées étaient courtes déjà, l’automne entamerait bientôt sa seconde phase, moins romantique, celle des arbres nus, des effluves fétides de champignons, de la boue concierge des chemins et des silences glauques rappelant que toute vie avait migré loin, au Sud, laissant la nature étrangère à toute rêverie.

Pour Elena, cela signifiait que dans un quart d’heure, le soleil aurait succombé à son excès de feux et que l’obscurité commencerait à sourdre rapidement, autant du ciel que du creux des broussailles.

Alors qu’elle était comme engoncée dans un trouble où s’opposait l’urgence et le repli, elle sentit très nettement son ventre se resserrer à la vue du spectacle des élancements verts des cimes et du fouillis d’humus et de branchages. Quelque chose l’appelait, et cela remuait en son sein, matriciellement, presque comme un désir d’homme et de peau, mais avec une austérité si verticale que cela lui paru incongru. L’émotion était absolue et primale, mélange de relents et de mémoires, d’enivrements et d’effrois anciens.

Elle agita sa tête et ses boucles brunes qui l’auréolaient vinrent se plaquer sur ses lèvres et se glisser, avec son maigre souffle, jusque sur sa langue. Elle dégagea son visage, puis comme arraisonnée par ce geste, elle entreprit de tâtonner soigneusement chaque parcelle de son pare-chocs, puis d’aventurer ses doigts sous l’avant de la voiture. Elle fini de recouvrer ses esprits alors qu’elle s’entaillait l’index sur une tôle qui saillait du dessous de la plaque. Elle jura puis continua sa tâche jusqu’à ce qu’elle soit certaine qu’il n’y avait là rien, ni personne qui gît sous ses roues.

Tournant enfin le dos au coucher, la vue lui fut comme rendue et elle put apercevoir qu’elle avait dépassé de quelque cent mètres un abribus de béton, classique exemple d’architecture routière pratique et moche de la région. Comme elle le soupçonnait, il n’y avait personne qui attendait. De toute façon, elle doutait qu’il y ait plus de deux bus par jour qui stoppent ici. Et même si c’était le cas, l’heure lui paru trop tardive pour que la compagnie de transports publics investissent dans un arrêt à un endroit aussi isolé.

Elle fut tentée de parcourir la distance pour s’assurer mieux que par un coup d’œil rapide, que rien, vraiment rien ne jonchait le sol… ni personne. Mais elle se rendit soudainement compte que plantée là, au beau milieu de la route, en contre-jour, elle faisait, ainsi que sa voiture, une cible parfaite pour un prochain accident. Elle s’empressa donc de reprendre sa place au volant, rejeta un coup d’œil à l’arrière juste pour apercevoir la plus jeune de ses filles entre-ouvrir un œil et murmurer pâteusement : « On est arrivé à la maison ? ». « Non, pas encore, ma caille, rendors-toi » lui dit-elle alors qu’elle démarrait. Un instant plus tard elle avait pénétré au plus couvert de la forêt et échappait enfin au joug de l’éclat solaire.

 

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Elena était inquiète. Bien sûr, elle avait pu manquer quelque chose, et les conditions n’étaient pas idéales pour bien vérifier la voiture et la route. N’empêche, elle avait entendu distinctement un bruit, typique d’un objet plein qu’on percute, elle ne pouvait donc se résoudre à l’avoir imaginé. Mais dans le même temps, elle ne pouvait faire l’impasse sur la petite voix qui susurrait dans son esprit, que non, ce n’était pas la première fois qu’elle entendait des choses qui manifestement n’était que pure invention. La voix était faible, mais tellement persistante que l’angoisse la gagna et qu’elle dut se forcer à formuler tout haut ce qui la tenaillait : « Je n’en peux plus, faut que j’arrête, là je deviens folle »…

L’anxiété la tenaillait d’autant plus qu’elle conservait ce souvenir d’humus palpable sur la surface de sa langue, sur le dôme de son palais, qui picotait, arrière-goût de l’appel qu’elle avait ressenti si brièvement mais de manière épigraphique. L’obscurité montait maintenant des fourrés avec cette allure échevelée d’un jeune chiot. La lune procédait à une scission propre et nette sous la coupe d’un nuage d’un noir absolu. Eléna alluma ses phares, alors que la nuit n’était plus une promesse mais un fait. Les filles remuèrent à l’arrière et elle les rassura d’une voix tendre. Elle ignorait les mots qu’elle avait prononcés, mais les froissements cessèrent et les respirations profondes reprirent progressivement.

Hier, Ariane l’avait surprise dans un de ces moments de flottement qu’elle connaissait maintenant chaque jour. Eléna était en train de sortir les essuies-bains du séchoir quand elle entendit un ululement suraigu et si proche qu’elle cru que la Bête était à une exhalaison de son dos. Ariane n’avait pas réagit au bruit, mais quand Elena s’était raidie, d’un coup, elle l’avait regardée surprise : « Tu as froid maman ?». Elena l’avait observée un temps, histoire d’être bien sûre qu’elle ne lui avait pas joué un petit tour à malice, mais non, Ariane était incapable de simulation et de mensonge.

Elle n’aurait pas du repenser à cette plainte de loup, ce déchirement vocal. La voila qui frissonnait maintenant dans l’habitacle, sur ses gardes comme au beau milieu d’un get happens d’un autre âge. « On va arriver mes cailles » répéta-elle pour elle-même avant de s’engager au ralenti dans une toute petite drève caillouteuse.

Enfant, elle adorait le bruit des pneus faisant crisser les graviers de l’allée du jardin. C’était le signe annonciateur de la mère ou du père, partis au-delà du cercle de feu de la maison, enfoncés dans les algues marines des eaux externes. Le monde était ainsi : le sec et chaud du cercle familial, le froid et humide des zones d’éloignement. Les retrouvailles n’étaient pas souvent à la hauteur de ce moment de pur bonheur : l’expectative de les revoir, la rupture dans le grand ennui vespéral, la revenue au foyer des mains nourricières et pourvoyeuses de tendresse. La fatigue accompagnait les pas, les visages racontaient des histoires d’adultes, les mots se compliquaient comme pour une langue étrangère. Il fallait pousser les portes, sauter à pieds joints, brandir des dessins aux couleurs hirsutes, clamer ses apprentissages d’école (lieu tiède et souvent pluvieux), regagner leur attention, les ramener à soi, se faire aimer sans parole et sans soupir. Les entrebâiller à défaut de les ouvrir.


Elena coupa le moteur et ferma les phares. La maison était une aveugle dans la nuit. Accroupie, tapie dans l’ombre, la forêt la surveillait en grand silence.

15:10 Publié dans roman en cours | Lien permanent | Commentaires (6) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

25/01/2008

y a pas le feu...

Plan classique, un restau aux murs sombres, drapés de lourds rideaux lie de vin et vert émeraude, des serveuses en tenues noires, presqu’élégantes, si elles n’étaient vraiment trop sexys pour faire illusion, au sourire sans naturel mais rapides et prévenantes. Une musique tamisée à l’extrême feulant quelques rythmes orientaux, des tableaux d’artistes post modernes qui adulent les couleurs excrémentales ou vomitives en larges aplats à peines irréguliers.

 

 

 

 

Lui, moi, les bougies qui sont plantées dans un bougeoir inamovible et qui m’empêchent de bien distinguer ses yeux. Qui m’obligent à me focaliser sur sa main, inhabituellement nerveuse, froissant la serviette à un rythme compulsif. Des silences qu’on dit amoureux ou nécessaires à savourer, mais qui viennent comme des gouffres entre chaque cuillérée d’attente. Un repas qui fait tout pour se laisser désirer, d’autant que c’est lui qui invite, et que pour une fois on s’est dit qu’on allait en profiter à mort, ma chérie, tu choisis tout ce que tu veux. Puis voila qu’il  ouvre la bouche en levant la main comme pour se décider à m’adresser la parole, la serveuse stoppe sa course d’abeille instantanément, prête à nous butiner, il la regarde mâchoire pendante, œil en vacance. Elle semble attendre une consigne, sourire crispé. « Oui monsieur désire ». Lui, paniqué, « rien, heu, voulez-vous m’ép,  pouvez-vous enlever les bougies ». Elle pincée, riant jaune, son air « manquerait plus que cela » : «  Non Monsieur, ça fait partie du service !! »

 

 

 

Moi pouffant, lui rougissant, moi provocante, seins melonesques sous la robe tendue : «Tu ne dis rien et tu veux en plus ne plus me voir ? » Lui affolé « J’ai pas dit cela. Laissez la lumière, surtout ! ».

 

 

Plus rien, plus de lampe tout s’éteint. La serveuse pousse un cri, trébuche, s’étale. Lui, se relève, fait basculer la table, le feu se répand sur la nappe, gondole sous mes pieds, envahit toute surface à une vitesse insoupçonnable pour un endroit aussi austère, cela doit offusquer les murs, les tableaux et les gens…

 

 

Lui, à bout de tout, de souffle, de voix, de choix, criant : épouse-moi, épouse-moi, épouse-moi….

 

 

Je tourne au coin de la rue et je l’entends encore, encore, encore, et dans mon lit, seule enfin, les draps refroidis n’entendent que son cri « épouse-moi »….

 

Je lui avais pourtant dit que je n’étais pas prête.

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Valse en trois temps

8fd50b7823702947f822e6e4864e31a3.jpgJe m’appelle Véronica, j’ai 20 ans. Aujourd’hui, je viens d’obtenir mon permis, après deux essais infructueux. Je sors de chez mon ami. Il est étudiant en médecine, il est beau comme un dieu, et encore dieu est impalpable comme du sucre glace, lui sa chair est veloutée à s’en damner. Je roule vite, je dois être à 14 heures 25 en salle 45, près de l’auditoire Ferrer du Campus pour passer mon dernier examen. Il me reste à traverser le rond point dont le nom m’échappera toujours, avec cette statue équestre de ce soldat ridiculement orgueilleux défiant le manège tournoyant des voitures. Je suis heureuse, je ne sais plus la route, la sortie, je tourne, je tourne, l’heure passe…

 

 

 

Je m’appelle Véronica Alba, J’ai 40 ans, je viens d’obtenir mon C4, après 15 ans de bons et loyaux services dans l’administration du théâtre Royal. Je quitte le parking, la barrière refuse de s’ouvrir, il me faut sortir, réclamer le vigile, qu’il ouvre, que je quitte ce monde, les odeurs chaudes emplies d’effluves de maquillages, les matins cendreux du théâtre, la résonnance pourpre des planches et le froissement continu des rideaux qui se referment sur moi ? Je prends le rond-point du général Hourfitt, j’évite l’avenue commerçante trop bondée, trop lumineuse, trop joyeuse, trop pas moi. Aller vers la gare, se perdre à cent mille lieux, ou à la mer, ou les forêts à aimer jusque à même la peau ? Je tourne, je tourne, je tourne, qu’importe, le train ne m’attend pas, j’attends tout de lui.

 

 

 

Je m’appelle Véronica, Alba, D’al Dorado, j’ai 60 ans, je viens de quitter le dernier homme de ma vie, Teddy, après six longs mois d’agonie. Il était conducteur de train, un cancer l’a mangé des pieds jusqu’à la peau du crâne et pourtant il n’est pas un micron de son épiderme que je n’aie embrassé à pleine bouche, à pleine rage, à plein désespoir. Il m’a dit au revoir, la vie, cela tourne, cela tourne, cela tourne,… Et le colonel Serfatit me salue sur son cheval de glace, son épée s’hélice comme un grand spectre d’étendard, et il m’ordonne sculpturalement « Prends tout droit, suis mon bras, mon rêve de défaites cultivables, de retraite digne d’être immortelle ». Ma vue est étrangement trouble, mais je distingue d’ici le sommet d‘un chapiteau de cirque qui pointe ses fanions dans le parc des pendus. Je ne tourne plus, j’attends tout de moi.

19:35 Publié dans Toutes blessent, la dernière tue | Lien permanent | Commentaires (2) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |