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26/04/2006

Ca n’a que peu de poids

ca n’a que peu de poids
un ange sur une aiguille ou le lobe d’un pétale marescent
c’est d’une douceur jasmine un suint de ressouvenance
une errance à dos de fourmi
pas grave ni gravide, ni leste ni léger
c’est si petitement le rien l’à peine
le coit
le clos
la clé et puis le clair


que j’ai bâti ma maison dessus.

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16/04/2006

- A deux pas derrière Marie-Madeleine -

- A deux pas derrière Marie-Madeleine -


Ca m’avait semblé être une belle opportunité. Puis il n’y avait personne d’autres sur le coup. Pas de concurrence, pour une fois, pas de bousculade. Une sorte d’excursion en solitaire attiré par le bruit mat que fait l’insondable loin des foules.

C’est vrai que j’ai été étonné par l’odeur. C’est une chose qu’on n’évoque nulle part, l’odeur, quand on parle de notre monde aux devantures des médias. On connaît toutes ses facettes géographiques, son affolante fuite autour d’un manque, son glissement de terrain vers le Sud. On connaît toutes les images de la misère, des tremblements, des taudis, des hôpitaux de campagne, des fossés macabres et des inondations putrides. On connaît cela comme au travers d’une bulle de verre. On a depuis longtemps enregistré le râle très particulier que fait une petite fille pour mourir aspirée par la boue, le sifflement d’un homme sautant d’une tour en feu et le silence abyssal de la faim. Mais on ne sait rien des effluves du mal. Ni du bien.

Elle m’accueillait avec une contenance gauche; on sentait qu’elle avait longtemps guetté mon arrivée. Sans impatience, sans joie, sans trouble. Une eau stagnante, presque usée, ai-je pensé bizarrement.

Je l’ai suivie. Il y avait des traces d’encens, oui, des traces, comme un jeu de piste. Tellement prégnantes, saisissantes de beauté, peut-être parce qu’elles dénotaient sur le fond tenace de cuisine en sauce, de réfectoire déserté mais imprégné de vieux remugles de graisse et de lait rancit.

L’encens ouvrait la voie. Nous suivions le fil d’or. A ce point palpable que j’en ai saisi mon appareil. Il n’y avait rien à photographier, mais tout à voir, à percevoir. Voir au travers, du dedans, dans l’immatérielle suspension de l’odeur. Je me suis senti démuni. Comment vous dire, j’aurais voulu déjà témoigner. J’en avais si souvent eu l’habitude, impression permanente d’évanescentes expressions. Et soudain j’ai compris la magie merveilleuse de ce titre de livre de Kundera: « L’insoutenable légèreté de l’être »; mais dans mon oreille, c’était le mot « air » qui terminait la phrase.

Elle a poussé une porte bancale, un peu à son image, elle avançait d’un pas asymétrique, une démarche lourde sur le papier glacé, mais qui, dans le mouvement de son corps, s’apparentait davantage à une danse penchée. Elle dégageait une grâce non dégrossie, comme le souvenir rugueux d’une partie de campagne. Une soupe paysanne explosant de saveur dans la bouche fatiguée par les efforts du jour.

Elle n’avait pas prononcé un seul mot, pourtant elle parlait. Sa nuque droite et robuste me narrait les émotions de sa journée, la découverte matinale, l’interrogation puis la jubilation muette. Réinventait pour moi le rythme de la procession. Le balancement métronome de ses déplacements quotidiens, puis ce petit goût étrange qui l’avait intrigué et l’allure soudain tendue, même pas plus pressante, simplement happée par cette déchirure éclatante au bout de la nuit.

La lumière du soir enfouissait les détails, mais souvent le crépuscule rappelle les premières lueurs de l’aube. Je l’ai accompagnée doucement; j’ai pensé qu’elle était femme. Soudain. Et j’ai réalisé qu’elle était plus qu’un “sujet”, mais aussi une femme, mon genre opposé ou complémentaire. Qu’en dix minutes je n’avais jamais imaginé qu’elle puisse être une partenaire; à cause de son physique. Une femme sans âge, boiteuse, éclopée. Impersonnelle, j’aurais dit. Maintenant, je pensais… si différente, si surprenante, si déroutante. Comprenez bien, je ne sentais nulle attirance, enfin si... non plutôt aucun désir, mais j’étais fasciné, pris d’une sorte de vague intérieure d’humanité, d’un amour fou, de l’ordre du déraisonnable, j’avais envie de me laisser bercer par cette marche derrière cette femme qui m’emmenait vers un tombeau ouvert. Qui incarnait toute la patience malicieuse du mystère pour éclore dans nos jardins de veille.

Il faisait quasiment sombre lorsque nous sommes arrivés. Les effluves épais d’encens barraient presque la porte de la cellule. Quelqu’un ( qui? me suis-je mis soudain à penser avec une angoisse galopante) avait méticuleusement balayé la portion de couloir qui précédait la pièce. Elle stoppa sa marche, s’écarta, m’invitant par là-même à pénétrer avant elle dans ce lieu.

L’atmosphère paraissait immobile, et pourtant agitée de particules infimes de clarté. Toute la luminosité du soir s’était donnée rendez-vous dans cette cellule, précisément, et pas dans une autre. La longue pierre nue encastrée dans le mur était vide. Rien ne pouvait laisser croire que quelques heures auparavant on avait allongé là un corps sans vie. Ici, c’était un mouroir comme un autre finalement. Les gens pauvres et malades venaient y crever par centaines. Ca ne dérangeait plus personne; souvent un corps encore vivant remplaçait vite un corps mort. Juste un grand sceau d’eau et c’était reparti. Ici, la tuberculose faisait des ravages depuis quelques années. Chaque matin s’accueillait avec un geste d’humble ferveur, en ouvrant les volets sur un ciel pareil à celui de la veille.

Mais ce soir, il y avait une chose en plus. Dans cette chambre, ce réduit, cette demeure du soupir, il y avait rien moins que la mort enlevée. Quel langage pudique pour dire... qu’il n’y avait rien d'autre que la vie relevée. Comment prononcer l’indicible ? Le tombeau était vide, au matin. Plus de corps, personne. Le linceul avait été replié soigneusement. Dans un coin. Et la femme aux pas gourds avait trouvé la porte grand ouverte.

Ca sentait l’encens à plein nez, mais nul brûlot sur le chemin. Elle s’attendait à ce que je sois un peu déçu… pensez… rien à voir, ni à photographier. Juste la trace d’un passage, d’une partance. L’absence ne se fixe pas sur la pellicule.

J’ai posé mon regard sur elle. Je lui ai demandé, maladroitement, de montrer à sa manière ce qu’elle ressentait. De le dire pour qu’on le voit, à l’image. D’incarner cette odeur de sainteté présente dans tous les pores des murs, et dans le filet même de nos souffles.

Je me suis reculé de deux pas, prosterné derrière mon appareil.

Elle n’a rien fait d’abord, les bras ballants, hésitante quant à la manière la plus pertinente de leur dire, ce miracle impossible d’un mort qui ressuscite, comme dans les livres anciens. Cette abondance impensable de la vie à un endroit déserté par toute compassion du monde. Cette erreur de postage, erreur plus qu’humaine, pour une fois.

Puis elle a simplement levé les deux doigts, en signe de victoire, et s’est tue, inclinée, pour laisser la place à la lumière où jardinait un ange.

20:44 Publié dans droits humains, foi de l'homme | Lien permanent | Commentaires (8) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

12/04/2006

Petite conversation avec Emmanuelle Urien, ou l’humanité prise à partie.


Petite conversation avec Emmanuelle Urien, ou l’humanité prise à partie.

Par Florence Noël ( Clepsydre)

 

Il y a un mois, à la sortie de la Foire du Livre de Bruxelles, je tenais dans mes mains le dernier ouvrage tant convoité d’Emmanuelle Urien, « Toute Humanité mise à part ». Il me tardait de le lire, tant à chaque fois que j'ai eu l’occasion d’être invitée comme lectrice dans un de ses récits, principalement sur le Net, j’y ai pris du plaisir, de l’amusement qui frôlait quelque fois une certaine jubilation.

Il fallait prolonger cette lecture avec une conversation par e-mail, puis une interview en règle, pour saluer cette nouvelle écrivain, prometteuse et aux récits plein de jus, parfois noirs, toujours de chair et de sang, et quoi qu’en disent son dernier titre, plein d’humanité.

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[illustration : http://www.emmanuelle-urien.org/Publications/Publications... ]

Florence Noël : « Court, noir, sans sucre » Dès le titre de votre premier recueil, la couleur et le goût sont annoncés. L’atmosphère de la littérature de genre « noir » comme parti pris, traversée d’un humour apparaissant non pas comme finalité mais comme genre complémentaire. Sur votre site on lit ceci : « Notant avec une fascinante lucidité que le monde ne tourne pas rond, Emmanuelle Urien s'acharne à le démontrer dans une série d'écrits iconoclastes que d'aucuns baptiseront nouvelles. Cette période, dite "noire", marquera le renouveau du genre, que les littératures post-modernes avaient rendu obsolète, pestiféré, et contagieux. » Le choix du genre vous vient-il vraiment d’un constat amer sur le monde ?

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Emmanuelle Urien : Justement, je n’ai pas pris le parti du noir, il s’est imposé à moi au fur et à mesure de l’écriture, sans que je me pose jamais la question du genre dans lequel je versais. Et puis, à force d’entendre dire que mes nouvelles étaient noires, j’ai fini par le croire ! Pour « Court, noir, sans sucre », évidemment, le choix des textes est clairement orienté, et le titre annonce en effet la couleur, pour des raisons de cohérence du recueil.
Quant à la phrase que vous citez, il faut tout de même préciser que mon site, et cette page en particulier, donne dans l’auto-dérision ; cette phrase n’est donc pas à prendre complètement au sérieux. Je cherchais plus à souligner le fait regrettable que la nouvelle soit considérée, en France tout au moins, comme un « sous genre », qu’à attirer l’attention sur un quelconque message que mes écrits contiendraient. Il n’y a pas de message mais en effet un simple constat. Pas forcément amer, d’ailleurs, plutôt ironique.


Florence Noël : Ce second titre « Toute humanité mise à part » est une antiphrase, pour preuve cet avertissement ironique extrait de votre annonce « malgré les précautions prises à chaque étape de sa confection, ce livre peut cependant contenir des traces d’humanité. » La nouvelle dite « noire»» n’est-elle pas une manière pudique d’exposer l’humanité « malgré tout » de vos personnages ?

Emmanuelle Urien : C’est à peu près ça, en effet : montrer l’humanité par défaut, et de l’intérieur si possible. Souligner le fait que sous l’ordure, le cadavre remue encore, qu’il a son mot à dire, et qu’il peut même, contre toute attente, s’avérer très bavard…


Florence Noël : Ces histoires dénotent-elles davantage d’un amusement ironique aux dépends des dérives des temps actuels (solitude, maltraitance, abandon, criminalité, … ) ou y mettez-vous une dénonciation subversive ?

Emmanuelle Urien : Mon propos n’est pas de dénoncer les déviances, je crois que toute personne normalement constituée est à même de comprendre en quoi ces comportements sont condamnables, et je n’ai pas vocation à en rajouter dans ce sens. Quant à m’en amuser, je ne crois pas que ce soit le mot. La misère humaine ne m’amuse pas, au contraire. Toutefois, le sérieux de la situation n’empêche pas l’humour ou l’ironie, qui permettent d’adopter le recul nécessaire pour ne pas sombrer dans le pathos ou le sordide ; ils permettent même, paradoxalement, de rendre certaines situations « extrêmes » beaucoup plus réalistes, appréhensibles par chacun. Comme je le disais plus tôt, je ne cherche pas à faire passer de message, simplement à montrer —montrer et non pas démontrer— et à susciter des émotions, à commencer par les miennes. Au lecteur de se les approprier ensuite —s’il le souhaite.

Florence Noël : Derrière nombre de vos nouvelles, on sent poindre une réelle tendresse pour certains caractères. Je pense à celle pour Hubert le solitaire et l’enfant abandonné, à celle pour Marie-Louise et ses anniversaires de deuil qu’elle n’arrive jamais à vraiment transformer en fête ou à Mollois et Gatard, structurellement figés dans l’adversité, le parfumeur de liberté et le prisonnier à l’intellectuel amer, avec l’acte radical de la mort choisie comme seule reconnaissance « qui vient trop tard, comme tout ce qui vient en prison ». Est-ce moi qui ne suis pas assez cynique en y lisant une espérance « malgré tout » ?

Emmanuelle Urien : Non, pas du tout, c’est précisément ce que je ressens dans ces nouvelles : l’espoir derrière le noir. Il y a du cynisme, bien sûr, et du désabusement, mais c’est loin d’être l’essentiel. J’écris sur la détresse intime de toutes ces personnes qui se prennent, au propre comme au figuré, des claques dans la plus grande solitude parce que certaines infamies, par convention, ne se partagent pas. Moi, chaque fois, j’ai l’impression de les accompagner là où personne d’autre ne peut, ou ne veut aller. L’espoir derrière tout ça, c’est qu’au bout du compte, on trouve toujours un écho, un sursaut. Ce ne sont pas juste des vies qui s’arrêtent, il y a toujours matière à revenir dessus.

Florence Noël : Que de prix et de concours remportés, j’en ai compté 21 pour l’ensemble du recueil « Toute humanité mise à part ». On dirait que vous avez fait le grand chelem des concours durant ces deux dernières années. En avez-vous laissé aux autres ? Les concours vous motivent-ils par leurs contraintes ou bien était-ce une manière de vous affirmer dans une reconnaissance des professionnels en vue d’une publication ?

Emmanuelle Urien : Les concours ont été une manière de savoir si ce que j’écrivais était recevable par d’autres personnes que mon entourage proche. Après les premières victoires, je me suis prise au jeu, c’est plutôt agréable et flatteur même si, en définitive, ça ne mène pas bien loin…
J’ai également découvert que c’était une bonne façon de publier, nouvelle par nouvelle : il est infiniment plus simple de remporter un concours (et donc, dans de nombreux cas, de voir son texte édité en revue ou recueil collectif) que de voir un manuscrit accepté par une maison d’édition. Je fais très peu de concours désormais, essentiellement par manque de temps, et sans doute aussi parce que je me suis enfin prouvé ce que je voulais savoir : oui, mes textes sont recevables, et non, les concours ne sont pas une fin en soi, juste une étape.

Florence Noël : Pourquoi la nouvelle ? Ce genre marginal vous va bien : récit dense, bien balancé, parfaitement maîtrisés jusqu’à la chute toujours impressionnante. Est-ce une passion en soi ? Ou rêvez-vous d’intégrer la communauté des auteurs de romans (noirs) ?

Emmanuelle Urien : J’écris depuis longtemps et jusqu’à ces dernières années je ne m’étais pas posé la question du genre. J’ai fait un peu de tout : théâtre, roman, poésie, textes sans queue ni tête et généralement sans intérêt…la nouvelle s’est imposée à moi pour des raisons pratiques : son format permet d’en venir vite à bout, et quand j’ai commencé à faire lire mes écrits, il était plus simple de soumettre quelques nouvelles achevées que des bribes de roman, par exemple. Plus simple aussi pour en obtenir d’éventuels commentaires. Ensuite, il y a eu la période « concours » qui, pour des raisons pratiques également (il existe peu de concours de romans, et pas beaucoup plus de concours d’écriture théâtrale), m’a installée dans ce genre. Au final, c’est un format qui me convient en effet, chaque fois j’ai l’impression de relever un défi qui consisterait à faire rentrer le monde dans une bouteille à l’aide d’un entonnoir…
Quant au roman, celui que j’écris actuellement n’est pas un roman noir, à vrai dire je ne suis même pas certaine de pouvoir l’appeler roman. C’est juste quelque chose que j’ai envie d’écrire et qui me fait rire... Tant pis pour la communauté du noir !

 

Florence Noël : Malgré le pied de nez aux spéculations sur l’origine de votre génie qu’on peut lire sur votre site, je ne peux m’empêcher de m’exclamer : Quelle grande maîtrise de l’écriture à votre âge ! Quand avez-vous commencé à raconter des histoires ? Et à quel âge l’exercice d’écrire pour d’autre que pour vous est-il paru comme une évidence ?

Emmanuelle Urien : J’ai appris à lire très tôt, et j’ai tout de suite été une lectrice boulimique. Et dans mes souvenirs, l’écriture a toujours relevé du même processus que la lecture, comme si la petite passerelle qui séparait l’une de l’autre ne demandait qu’à être franchie. Alors autant que je me souvienne, j’ai toujours écrit. Est-ce que j’écris pour moi ou pour les autres, je ne me le suis jamais vraiment demandé… Au moment où j’écris, je ne pense absolument pas au lecteur. Et quand j’ai fini d’écrire, je ne pense plus qu’à lui : va-t-il ressentir tout ce que je me suis acharnée à mettre dans mes phrases ?…c’est une attitude ambivalente, presque schizophrène, aucune évidence là-dedans…Et quant au génie, voilà bien une question que je ne veux même pas me poser ! L’écriture est un penchant naturel que j’ai cultivé, c’est devenu une passion maîtrisée, avec tout le travail et les frustrations que cela implique. Le génie, c’est un truc qui n’arrive qu’aux autres, et je ne pense pas être du nombre.


Florence Noël : Je pense que votre succès et l’emballement qu’on ressent à la lecture de vos récits vient aussi de l’art de rendre vivant les détails quotidiens, les attitudes, ainsi qu’un rythme qui rend ces descriptions de gestes et de décors vivants et extrêmement évocateurs de la vie intérieure et extérieure des personnages. Etes-vous de ces écrivains qui élaborent leurs idées par la fréquentation au quotidien des gens anonymes mais dont vous imaginez une vie romancée? Vos amis n’ont-ils pas peurs en vous recevant de voir leurs petites manies ou leur univers transposés dans une de vos nouvelles ?

Emmanuelle Urien : Si c’est le cas, ils ne m’ont jamais fait part de leurs craintes… En réalité, au moment d’écrire une nouvelle, j’ai rarement en tête « des idées », mais plutôt une atmosphère, ou quelques mots obsédants qui contiennent en germe toute une histoire. Une fois cette atmosphère posée sur le papier, les détails ou les gestes quotidiens que vous évoquez viennent se greffer à un embryon de récit de façon très précise, et je sais chaque fois que c’est exactement là qu’ils doivent être pour que l’histoire prenne le sens que je veux lui prêter, et se charge de l’émotion que je ressens en l’écrivant. Ces détails, je les puise bien sûr dans le monde qui m’entoure, plus rarement j’extrais des éléments d’un fait divers ou d’un phénomène de société, ou encore de nulle part, ce qui passionnerait sans doute beaucoup mon psychanalyste si j’en avais un…


Florence Noël : Quelle est la place des publications dans les revues et magazines internet dans votre jeune parcours d’auteurs ? Importance du rapport facilité avec le lecteur ?

Emmanuelle Urien : Grâce aux concours, comme je l’évoquais auparavant, j’ai publié dans une cinquantaine de revues et recueils « papier ». Viennent s’y ajouter les parutions sur quelques sites de l’internet littéraire, dont Francopolis. Même si ces publications n’ont pas toutes été suivies d’échanges avec les lecteurs, elles m’ont permis de savoir que j’avais un public qui se constituait peu à peu, un public intéressé et plutôt enthousiaste, et dont les encouragements m’ont permis de rester optimiste dans ce que j’appelle souvent « la joyeuse galère de l’écriture ».

Florence Noël : Quelles sont vos « récurrents », les thèmes fondamentaux qui vous hantent, quelle que soit l’orientation du scénario de la nouvelle ?

Emmanuelle Urien : L’homme et sa relation avec lui-même et les autres, dans un cadre qui dépasse rarement celui de la société dans laquelle j’évolue tous les jours. Monsieur et Madame tout-le-monde ont des vies passionnantes, bouleversées, dramatiques, infectes, il suffit de s’y intéresser, de soulever un peu le pan du vieux rideau qui occulte leur intérieur. On a tous vécu des drames ou on en vivra tous un jour, qui passeront inaperçus pour le reste du monde. Ce sont ces drames intimes qui m’intéressent, pas par voyeurisme mais par compassion, ou plus justement par empathie.

Florence Noël : Quels sont vos auteurs intimes, ceux qui ont fait votre écolage dans l’art de lire et ceux qui vous inspirent dans l’art d’écrire ?

Emmanuelle Urien : Je vais en oublier, bien sûr, et pas des moindres, mais dans le plus grand désordre en voici quelques-uns : Samuel Beckett, Annie Saumont, Eric Chevillard, Lydie Salvayre, Olivier Adam, Boris Vian, Jean Anouilh, Richard Jorif, Akif Pirincçi, Serge Doubrovski, et puis bien sûr Shakespeare, Diderot, Rabelais, Zola, Steinbeck, plus récemment Damasio ou Fforde…et quelques dizaines d’autres, plus tous ceux que je n’ai pas encore lus. Côté intimité, c’est un peu raté…

Florence Noël : Lisez-vous beaucoup ? Et quelles littératures privilégiez-vous ?

Emmanuelle Urien : Je lis beaucoup, mais beaucoup moins que je le voudrais. Je suis régulièrement désespérée à l’idée que je ne parviendrai jamais à lire tout ce qui mérite de l’être …
En principe, je ne privilégie aucun genre, mais dans les faits, et justement à cause de ce manque de temps, j’essaie d’aller vers une littérature un peu exigeante, en évitant un certain nombre de succès de librairie dont la qualité me semble discutable. Je reste fidèle à mes auteurs préférés, et j’y ajoute toutes les découvertes que mes flâneries sur internet ou dans les librairies suscitent. Je lis aussi pas mal de manuscrits, et les livres publiés par des auteurs qui, comme moi, ont fait leurs armes dans les concours, et dont le talent, à mon sens, est évident (Georges Flipo, Frédérique Martin, Alain Emery…)

Florence Noël : On compte parmi vos personnages autant de figures féminines que masculines, pourtant les femmes qui apparaissent sous votre plume sont souvent écrasées par l’ancien régime : perdues, battues, socialement misérables, dépendantes, rejetées… Femme actuelle, comment concevez-vous l’épanouissement féminin dans notre monde?

Emmanuelle Urien : La question de l’épanouissement féminin se pose encore, celle de l’épanouissement masculin ne s’est jamais posée... Il n’y a pas de discours féministe dans mes nouvelles, et il n’y en aura jamais, dans la mesure où l’égalité des sexes telle qu’on la pose en général me semble utopique et pas forcément souhaitable. Il n’en demeure pas moins qu’une femme, à moins d’évoluer dans un milieu social particulièrement favorable, est plus souvent victime que bourreau, même en toute discrétion, et même si l’on ne peut évidemment réduire la société à ces deux catégories d’humains. L’épanouissement n’est pas un problème de sexe, voilà tout.

Florence Noël : Et maintenant ? Deux livres publiés en l’espace de trois mois ! Quel est votre nouveau projet, envisagez-vous de vous ouvrir à d’autres genre ou de contribuer par votre talent à donner un nouveau souffle au genre noir, à la manière de ce que fait un Thomas Gunzig en Belgique ?

Emmanuelle Urien : J’écris régulièrement pour la radio et sur commande, des fictions brèves et… noires ! La nouvelle, je ne l’abandonnerai évidemment pas, parce que c’est un mode d’expression qui me passionne, mais en ce moment, je fais une pause pour écrire ce roman-qui-n’en-est-pas-un, et probablement un deuxième ensuite. Et quant à donner un souffle à quelque genre que ce soit...c’est une chose qui se considère a posteriori, et dont vous pensez bien que je ne saurais être juge. J’écris, et on verra après.

 

Par Florence Noël
dite  "Clepsydre"

 

Son site : http://www.emmanuelle-urien.org/

Cet article est aussi publié sur Francopolis: http://www.francopolis.net/francosemailles/eurien.htm

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