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04/07/2014

vases communicants : salutations aux ancêtres

La pratique des vases communicants, en marge des blogs littéraires, a vu le jour le 3 juillet 2009, il y a 5 ans donc !! Jérôme Denis, maître de conférence et l'écrivain François Bon en sont les initiateurs. Sur son site, Tiers-Livre, ce dernier poste alors : « Et si, le 1er vendredi du mois, on lançait l'idée d'un grand dérangement : chaque premier vendredi du mois, chacun écrirait sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations ? Un jour de grand rendez-vous marché brocante du web, où on se baladerait sur tous les sites qu'on connaît, mais on y trouverait un autre auteur que celui attendu ? Vous en pensez quoi ?

 

Les Carnets d'Alice Scaliger accueillent mes salutations aux ancêtres tandis que j'héberge sur Panta Rei les fantômes bienveillants d'Alice.

 

 

 

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"en attendant" @florence Noël

 

 

 

Avoir peur la nuit n'est pas qu'un jeu d'enfant. Il y a quelques jours, réveillée vers quatre heures par de petits bruits, j'ai pris tellement peur en arrivant dans l'entrée que je suis retournée me réfugier sous la couette, près de mon compagnon, les yeux grands ouverts jusqu'au jour complet. Il avait repassé ses chemises dans la soirée, alors que je lisais déjà ; il avait laissé la planche à repasser debout contre le placard. J'y avais vu un clair fantôme.

 

Ma fille aussi entend des bruits la nuit, et voit des formes, depuis qu'elle sait lire. Comme si nous avions appris à imaginer un peu plus que ce qu'on nous donne à voir. Le tout est de bien interpréter, sauf à oublier de craindre le ridicule.

 

Mais pourquoi les fantômes feraient-ils peur ? C'est la question que me posait mon père, quand je m'éveillais au creux de la nuit. Je le trouvais souvent dans la cuisine, enveloppé d'une robe de chambre usée, retenue d'une corde de gros velours vert sombre comme on en voit aux embrasses des rideaux épais, dans les vieilles demeures. Mes pieds rassurés par le lino froid de la cuisine, réchauffée par une tasse de thé. Parfois, il me faisait griller une tartine. Il disait : quand je serai fantôme, je viendrai veiller sur ton sommeil, de temps en temps, et comme je suis un peu farceur, je te chatouillerai peut-être les orteils.

 

Interpréter la bienveillance des formes s'apprend. Ça commence en écoutant les récits anciens, la légende familiale, faite de voyages et d'exils. La grand-mère morte assez jeune, partie en Russie, portée par le communisme débutant, revenue dépitée du réel. Le grand-père appelé sous les drapeaux, fait prisonnier, revenu plus tard, après avoir travaillé à fabriquer des cartouches ou des armes, respirant le plomb fondu, et pas connu non plus. On racontait, on riait : les départs, c'est le plus facile. Ce sont les retours qui sont compliqués. Alors, qui parmi les vivants voudrait revenir ? Il faudrait être fou, ou avoir les pieds de sa petite fille à chatouiller. Et nous les laissions partir.

 

Pourtant nous nous saluons parfois la nuit, moi qui ne suis pas encore partie et quelques bienveillants ancêtres, dans ces signes : une pipe en écume de mer, du tabac Amsterdamer, des feuilles de thé au fond du bol, le mot Matriochka, une étole blanche rayée de bleu, le camembert fondu à la gelée de groseilles, un livre ouvert.

 

Alice Scaliger 3 juillet 2014.

 

*



Liste des vases communicants de juillet 2014

 

01/06/2012

Le Brame de la Minotaure, Angèle Paoli (Vases communicants)

 Tous les premiers vendredis du mois, des auteurs échangent leurs espaces personnels sur internet.  C'est Angèle Paoli, auteure publiée dans les revues DiptYque, responsable du blog poétique et littéraire "Terres de femmes" qui m'a contactée cette fois pour cet échange. J'accueille ici un texte, et mon petit écho ricoche sur son magnifique blog.

 

Le brame de la Minotaure

 


 

 

.Odeur tenace de fumier remugles de sangliers chairs éventrées dans l'espace invisible.

 

.je suis la Minotaure affamée de sexe de chaleur de ventre mon corps appelle crie famine geint meugle

sa douleur il rue sabots de feu dans les viscères de la terre le labyrinthe du maquis m'accueille mille

voix fouies dans la roche je roule déroule ma croupe sombre au creux de l'énigme je suis mâle et

femelle livrée en pâture à l'incompréhension des hommes mon destin est obscur et mes maux sans appel.

 

 .nul n'écoute mon brame sourd

nul n'attend de moi que vienne la vérité de mon sort.

.ma mère a engendré le monstre que je suis

insatiable d'attente inassouvie

en vain je me repais des caresses de l'autre

mon seuil est au-delà

suspendu à l'abîme

puits sans fond qui m'aspire

paroi après paroi

ma corne de licorne indocile

s'accroche aux branches velues de mousses

rien ne me retient dans ma chute

ma laideur insupporte et mon malheur

répugne à qui m'approche

ma pensée est douleur

de flamme sans feu

de ciel sans étoiles

de lune sans halo

 

 
 

 

la mer à mes pieds est couvercle bouclé

à double tour de nasse

par où entrer par où sortir

rien qui indique la route à suivre

seul m'apaise l'écho sombre des mes pas sur l'asphalte brûlante

mon ombre longue m'est compagne fidèle.

 

 

 

.les chèvres sont là au détour d’une sente odorante

une jeune femme accroupie sur la marche

berce son enfant boucles brunes à l’entour de l’oval

une belette traverse et file au fourré

petit bonheur du jour

 
 

 

. dans la lumière boisée de l'automne

j'accélère le pas

bercer ma plainte terre labourée qui libère ses parfums

de chair humide.

 

 

 

.elle m'échappe et c'est toi que j'aime dans l'obscurité

de mon histoire

étrangère je passe dans sa solitude la traverse

une même incompréhension du monde menace

silences ténus

là où gît ta franchise la main est ton guide sûr

vers le plaisir farouche qui monte

chair ouverte qu'aucune langue

ne cherche plus à assouvir.

 

 

 

.les portes s'ouvrent et se referment sans visibilité sur l'ailleurs

odeur de groin de terre remuée chairs éventrées

elle ne viendra plus

à quelle proie nouvelle ouvrir ma porte d'entrailles

à quelle voix unir la mienne

désir contre désir.

 

 

 

. la montagne se rapproche m'offre sa pente lumière effilochée

à travers un nuage

les sangliers glapissent frimas des feuilles

avant n'est plus je l'ai égaré branches brisées bruits de

le maquis respire qui vibre de silence.

 

 
 

.tu es laide et je t'aime.

 

 

 

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Liste des vases communicants de ce mois de juin

 

 

François Bon http://www.tierslivre.net et Mahigan Lepage http://mahigan.ca/

Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/ et Céline Renoux http://lafilledesastres.com/

Sabine Huynh http://www.sabinehuynh.com/ et Michel Brosseau http://www.xn--chatperch-p1a2i.net/spip/

Ana NB http://sauvageana.blogspot.fr/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Florence Noël http://pantarei.hautetfort.com/ et Angèle Paoli http://terresdefemmes.blogs.com/

Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com
Catherine Désormière http://desormiere.blog.lemonde.fr/ et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com/
Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/ et Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr
Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/ et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/category/vases-communicants/
François Bonneau http://irregulier.blogspot.fr/ et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/
Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/ et Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.fr/
En thèse http://enthese.hypotheses.org/15 et L'infusoir http://infusoir.hypotheses.org/
Flo H http://wingsofflo.tumblr.com/ et Xavier Galaup http://tikopia.wordpress.com/
L.Sarah Dubas http://lsarahdubas.over-blog.com/ et Chez Jeanne http://www.babelibellus.fr/
Hélène Verdier http://louisevs.blog.lemonde.fr/ et Quotiriens http://quotiriens.blog.lemonde.fr/
Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/ et JW Chan http://2yeux.blog.lemonde.fr/

07/11/2011

Fatras de Fatum

 

Dans son sillage, on disait, l’ombre le précède toujours, il est préférable d’être à sa suite que sur sa route. Et quand bien même on aurait déserté nos balises et rendu l’hommage au feu couvant sous les planches, nous n’aurions écrit que l’avant-garde du solstice, car celui-ci le suivait, comme un chat une merlette, le ventre vide et la griffe avide d’en percer la panse.
Chant I,  Fatras de Fatum.

 

 

 

*

 

L’aube balbutiait encore quand U. accosta au port de Y. La lumière sourdait sous l’herbe des coteaux qui glissaient des falaises, entonnoir de velours gris suinté d’or. Les brumes refluaient de la mer, comme les exhalaisons puissantes d’un dieu ensommeillé. La coque de l’embarcation heurtait en cadence les rochers  et U. , dressé dans sa pelisse, resta un long temps en silence sur la proue. Ce n’est qu’ à la faveur d’une bourrasque, qu’il aperçut les trois masures ramassées en chiens de fusil, grouillant de tintement et de feux diffus.

 

Il s’en fut y chercher asile et équipage pour son voyage.

 

On dit des voyages tant de chose, mais pourtant, dit-on le creusement des pas dans les boues salées d’un port perdu pour toutes âmes où on n’attend  trop rien de la mer, rien de plus que d’un mur laiteux qui ondulerait pour dire ? L’échancrure dans la falaise avouait par sa taille son isolement complet des commerces des terres et des eaux. Ce qui s’agitait dedans les maisons rondes relevait de la survivance d’une attente engrammée comme la possible justification d’avoir planté là ses quatre murs de planches, d’avoir scruté le large  et nourri ses cochons pour tenir jusqu’aux saisons fugaces où le poisson se cueille à même les galets.

 

Pour ces portuaires, encastrés dans leur étroitesse, le large avait la taille d’un ciel ouvert à mille périls, l’amertume d’une impossible confrontation car dans ce port ne mouillait nulle barque. Seuls quelques bouchons de bois  reliés de cordages fixaient la surface d’un carré, comme clôture d’un jardin gagné sur l’immensité indomptable des flots.

 

U. rongeait son doute à chaque enjambée. Il pataugeait sur un chemin visqueux, marmonnant les dits de l’oracle consultée l’avant-veille. Il sourcilla vers la masse montagneuse, flairant une épreuve divine, tout tenaillé entre l’obéissance et cette merveille donnée aux mortels qui est de dire non et d’en mourir souvent. Même si pas toujours. Peu étaient de la race de ceux qui se faufilent entre les mots fatalité et destinée.

 

Ces pensées gonflaient en U. lorsqu’il atteignit enfin le seuil de l’auberge. Le soleil luisait derrière lui, et ce ne fut qu’une ombre massive dessinée au couteau dans le drap gris des mers qu’aperçut le tenancier. Il en conçut un pas de côté puis se rééquilibra vaille que vaille : la silhouette de U. ne brandissait pas d’armes. Juste cette odeur d’écume que bave la mer à marée haute. Et ce silence qui préfigure une requête au-delà de tout choix. Pour y voir plus clair, le tenancier s’écarta pour faire entrer son hôte et referma la porte. Il scella ainsi le destin de ses trois cochons, de ses cinq poules, de ses cinq fils et de ses deux voisins.  A leurs femmes la charge de tenir en ce lieu le filage d’une trame témoignant de leur nouvelle errance. Ils se dirent adieu et la nuit ferma son bec sur la faille spatiale de ce port improbable.

 

 

19:01 Publié dans Nouvelles, Vases communicants | Lien permanent | Commentaires (2) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |