21.11.2008
hello Ludo
Voici un message écrit à Ludovic Kaspar, poète aimé sur la toile et sur papier, à la suite de la lecture de son recueil "L'impasse aux visages" publié en 2005 aux édition d'Alba, cela a été écrit à l'époque en 2005-2006, je lui parle au présent lui qui restera présent, même s'il a choisi, par sa mort début novembre, d'être évoqué au passé dans nos bouches.
Il n'y a rien à enlever à ce texte, je n'aime pas les éloges funèbres. Toujours plus facile de dire du bien après.
Ludo, tu n'en as pas fini avec l'amour, c'est la seule bonne nouvelle que je distingue dans cette annonce qui me bouleverse.
*
Hello Ludo,
Quand j’ai reçu ton court message sur le fait de critiquer ton recueil, je me suis dit que, peut-être, tu avais besoin de voir ce qui dans ce recueil ne dépendait pas de l’état dans lequel tu évolues mais de toi. Pour qui, pourquoi écris-tu? Il m'apparaît clairement que tu as écrit parce que c'était une voie vitale pour toi, d'abord pour ta propre sauvegarde.
La conséquence de cette écriture extrêmement remuante est que tu vas plus loin que de décrire ton expérience, tu touches à cette zone empathique en chacun de nous, cette zone du perdu et de l'éperdu en nous et d'humain. Etonnant comme les passages à priori les plus crus deviennent des fables, des paraboles à grandir et non des occasions de se distancier de toi en tant qu’auteur. Et si tu as cette “grâce” (car ton écriture a la grâce unique de ceux qui ont du talent ET du coeur), c’est à cause de l'être humain qui sert cette écriture. Comme je te l’ai déjà dit, tu ne te complais pas dans ton état, tu es en chemin, tu te houspilles, mais cette exigence, malgré tout, se double d’une infinie tendresse pour l’autre, ceux que tu croises. Ce n’est pas le fruit d’un travail, c’est réellement l’os de ce que tu es, et cela touche. Tu te mets à nu dans ces textes et cela ne choque pas, parce que ce que l’on découvre, c’est l’humanité, certes faillible, mais pas plus que nous tous finalement.
Les mots, c’est un rythme qui t’est propre, et que tu dois continuer d’explorer. Parfois tu choisis des textes plus prosaïques, parfois plus versifiés, mais quelle que soit cette forme, il y a un rythme, un chant, qui t’es personnel. S’y mêlent différents niveaux de langage et ca fait mouche car ca n’a rien d’artificiel : tu es tolérant avec les mots, aucun n’est laid ni inutilisable, s’ils disent ce que tu veux exprimer, ils ont leur droit d’entrée dans ton texte et de fait, ils touchent leur cible. C’est ainsi qu’en mélangeant des mots recherchés à d’autres argotiques ou enfantins, d’anglais ou d’autres idiomes, des abréviations ou des mots plus crus (sans jamais être vulgaire) tu amènes un rythme, un humour, un décalage. Un humour qui ne dénigre jamais, qui ne diminue rien, qui ne fait que de nous ”’introduire” à ta suite dans cet univers urbain, interlope, de rue, de nuit, de bar, de gens, de visages qui est le tien. Ces descriptions d’ambiance sont des films intérieurs projetté sur les murs de la ville. Oui, cela touche et fait mouche.
Critiquer en négatif ton recueil n’a pas vraiment de sens, car il me semble absolument réussi: il n’aurait pu être écrit que par toi. Et je te jure que cette réflexion, je ne peux la faire qu’à peu de monde.
Mais ta particularité, c’est que tu ne te sers pas de ta souffrance pour écrire, tu écris parce que c’est ta voie, c’est évident. Et tu le fait au plus près de l’honnêteté, c'est à dire en défrichant cette voie au travers de la souffrance ou de la joie. On le voit dans tes essais répétés pour approcher un texte que tu postes sur le net: tu travailles pour cerner au plus juste l’émotion d’une expérience vécue.
Cet aspect du vécu, du marché, du mâchouillé, du bu, du remis aussi, cet aspect très concret, sublimé par ta mythologie propre, par tes références, tes couleurs, tes rêveries, tes métaphores récurrentes, cela crée ton univers qui est juste et jamais, jamais artificiel.
Honnêteté, couleurs, rythmes, mélanges et tolérances des vocables, volonté de justesse, écriture de l’expérience, tendresse toujours et plus que tout, la clé qui ouvre tous les yeux des lecteurs: l’humilité.
Reste ainsi, tant que tu t’excuseras un peu d’être toi (pas trop hein, juste ce recul là) tu seras dans le bon. On n’a pas besoin de génie égotique mais de gens qui accueillent la vie et ses errances avec ce souci de vérité et de pauvreté de moyens. Et quand je disais que la tendresse est la force centrale de ton écriture, je tiens à le répéter ici: c’est à cause de cela que ce que tu écris est de la poésie, que c’est initiatique. C’est l’amour derrière qui rend le tout émouvant.
Bref, pour la suite, garde tes qualités, tu peux explorer autant de mondes que tu veux, de milieux, de visages, si tu écris avec ces qualités-là, tu seras dans l'universel. Tu nous rejoindras toujours là où l'on cherche, ton chant continuera à chanter même longtemps après la lecture.
Ce qui est le cas de l'impasse.
*
Je ne pensais pas, évidemment, que tu explorerais de sitôt "ce monde-là" aussi. Cette fin sonne étrangement à mes oreilles, mais je t'y parle en vie, et je continuerai.
http://www.francopolis.net/salon/Kaspar-Salondecembre08.h...
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21.06.2008
derrière les volets
Ce texte a été lu par trois comédiens ce soir, dans un récital des textes écrits cette année durant les ateliers. Le final était à trois voix. C'était assez émouvant.
Derrière les volets
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Il nous arrive aussi, à certains d’entre nous, de rester les volets demi-clos, sans jamais oser pousser les battants au grand vent, au soleil qui vient. Nous entendons le murmure des hommes, des femmes, des fêtes, des défaites, brouiller le retirement où nous nous tenons. Ces vagues touchent nos fronts, nous sortent de nos sommeils, mais nous réclamons plus de silence et plus d’obscurité et nous refluons d’un pas dans les ténèbres arides de la peur.
Nous observons, mêlé de fascination et de répugnance, ce qui se passe à l’arrière de ces planches clouées, les ombres qui glissent sur les persiennes et disparaissent. Et nous avons des explications étonnantes à apporter à ces événements. Tout, la moindre parcelle de couleur, le moindre souffle d’un visage qui s’approche pour scruter notre retraite, tout nous inspire et fait feu pour l’esprit.
Il nous arrive alors d’écrire des livres. Sans savoir que là bas, au dehors, d’autres écrivent des volumes sur nous, n’osant nous amener à eux, comme si nous témoignions de l’antichambre du disparaître, comme si notre amitié d’avec les spectres qui les hantent, les rassurait quelques peu sur l’après.
Si nous n’écrivons pas de livres, alors, nous sommes pris de visions, de révélations fantastiques et nous chevauchons des animaux superbes dans des cieux lavés d’étoiles. Là où nous sommes, une lumière croît, celle du désir, celle d’une épiphanie que nous tardons à accueillir, par peur des mains vides qui nous pourraient nous rester ballantes le long du corps. Cette lumière inverse la circulation des images et ce sont ceux du dehors qui s’essayent à nous deviner.
Il nous arrive alors de mourir sans savoir ou d’avoir trop soupçonné ou peut-être de n’avoir pas vu. Pourtant, de temps à autre, on écarte les volets à bout de peur, on déchire les ténèbres à bout d’espoir, on dévale dans les rues, les mers, les vallées et nous vivons plus que de soif, plus que de liberté, plus que d’envie, dans l’exacte existence de tout ce qui vit et aime.
Quand nous partons enfin, dans l’adieu, dans l’au revoir, c’est sans crainte cette fois, car nous l’avons trop bue. D’autres nous suivent en chantant sans oublier cependant de fermer derrière eux les battants des volets.
00:28 Publié dans Toutes blessent, la dernière tue | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
25.01.2008
Valse en trois temps
Je m’appelle Véronica, j’ai 20 ans. Aujourd’hui, je viens d’obtenir mon permis, après deux essais infructueux. Je sors de chez mon ami. Il est étudiant en médecine, il est beau comme un dieu, et encore dieu est impalpable comme du sucre glace, lui sa chair est veloutée à s’en damner. Je roule vite, je dois être à 14 heures 25 en salle 45, près de l’auditoire Ferrer du Campus pour passer mon dernier examen. Il me reste à traverser le rond point dont le nom m’échappera toujours, avec cette statue équestre de ce soldat ridiculement orgueilleux défiant le manège tournoyant des voitures. Je suis heureuse, je ne sais plus la route, la sortie, je tourne, je tourne, l’heure passe…
Je m’appelle Véronica Alba, J’ai 40 ans, je viens d’obtenir mon C4, après 15 ans de bons et loyaux services dans l’administration du théâtre Royal. Je quitte le parking, la barrière refuse de s’ouvrir, il me faut sortir, réclamer le vigile, qu’il ouvre, que je quitte ce monde, les odeurs chaudes emplies d’effluves de maquillages, les matins cendreux du théâtre, la résonnance pourpre des planches et le froissement continu des rideaux qui se referment sur moi ? Je prends le rond-point du général Hourfitt, j’évite l’avenue commerçante trop bondée, trop lumineuse, trop joyeuse, trop pas moi. Aller vers la gare, se perdre à cent mille lieux, ou à la mer, ou les forêts à aimer jusque à même la peau ? Je tourne, je tourne, je tourne, qu’importe, le train ne m’attend pas, j’attends tout de lui.
Je m’appelle Véronica, Alba, D’al Dorado, j’ai 60 ans, je viens de quitter le dernier homme de ma vie, Teddy, après six longs mois d’agonie. Il était conducteur de train, un cancer l’a mangé des pieds jusqu’à la peau du crâne et pourtant il n’est pas un micron de son épiderme que je n’aie embrassé à pleine bouche, à pleine rage, à plein désespoir. Il m’a dit au revoir, la vie, cela tourne, cela tourne, cela tourne,… Et le colonel Serfatit me salue sur son cheval de glace, son épée s’hélice comme un grand spectre d’étendard, et il m’ordonne sculpturalement « Prends tout droit, suis mon bras, mon rêve de défaites cultivables, de retraite digne d’être immortelle ». Ma vue est étrangement trouble, mais je distingue d’ici le sommet d‘un chapiteau de cirque qui pointe ses fanions dans le parc des pendus. Je ne tourne plus, j’attends tout de moi.
19:35 Publié dans Toutes blessent, la dernière tue | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
01.03.2007
Mars
Mars et j’ai vu la fleur infime du pommier
chahutée dans un château de vent
parfois c’est trop
cette bourrasque au frein de ma gorge
cette entaille
tant de fragilité criante
aujourd’hui cette femme
au chevet de ses enfants morts
avale son couteau qui fouilla leur souffle
Mars et l’on se berce de
tout ce qu’on pourra dire à la Une
pour rincer
tout ce sang
Mars et la sève hurle
brûle les doigts des pistils
je soutiens cette petite main
fermée d’horreur
parfois c’est trop
d’aimer.
15:15 Publié dans Toutes blessent, la dernière tue | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : poésie tout simplement



































