09.12.2007

Elle raconte...

"Pour chaque sortie en librairie de la semaine, je lui ramène une photocopie de la page de garde. Les soirs, je parcours au ralenti les ruelles qui me relient à mon appartement. Elles se donnent à pas comptés – j’adore mesurer en pas ce qui me rapproche d’un nouveau plaisir. Je fabule sur ce que nous ferons, le temps venu, de tant de titres, d’auteurs, de mots faits promesses.

On ne se voit que du samedi 11H45 au dimanche 23H30 – le dernier tram - deux dîners, 2 soupers et un petit déjeuner goulûment grasse matinée.

On se goûte le petit pain de bouche à bouche. Puis on se tait. On revit dans la distraction de l’autre, dans la rapide oscillation des paupières, tous ces chemins d’épiderme explorés, poignés, polis, abouchés et reflués, toutes ces esquisses d’histoires continuées par nos corps, reliées par nos mains et rattachées à chacune des pages qui jonchent, tout autour du divan, le tapis autrefois Persan

Tandis que s’ensommeille notre empreinte au creux de trois coussins alanguis, je m’en vais au ralenti. pourtant, chaque fois, je reprends une des pages, discrètement - ma préférée - celle qui suggère le moment le plus exquis, la rixe la plus fondante.

Il aura cinq jours pour découvrir laquelle, par le seul indice du petit carré de manque refroidissant le tapis."

13.06.2007

spectre d'une réunion annoncée

on comprend qu’il a mal
parce qu’il fait peu de bruit avec sa bouche
et que ses gestes
si minuscules malgré ses doigts sans amarres
n’ont que des cercles à donner
en pâture aux questions

on comprend qu’il retienne
toute l’attention sur cette miette
alourdissant la table de sa présence
inerte
il ne la chasse pas d’un revers de main
ni d’un souffle distrait
ni même d’un soupir caverneux
parce que sans la miette
il devrait relever ce regard vers le nôtre
et s’affronter

on comprend qu’il dise des mots
qui sont des paravents pour les angoisses
surtout les nôtres
il ne sait pas quoi faire de nos gentillesses
nos convenances, nos empêtrements de formules et
de souhaits compassés
et ne veut pas nous sauver de nos naufrages
nos noyades, c’est un peu de colère qui vient distraire
l’invivable

hier ton fils s’est craché en moto
il ne marchera plus
il était pour moi comme un dessin sans bord
formé par des éclaboussures d’allusions
et aujourd'hui ta peine imaginée
-si c’était les miennes…-
d’être ce parent d’un fils en souffrance
et d’un fils bientôt
à roulettes

hier, je me réjouissais de te partager mes cerises
aujourd’hui, la passoire vide penche
dérisoire,
vers l’évier nettoyé.

24.05.2007

Emily dis-moi d'Ys

b361600a29aa6e824d157072bfacb877.jpgun texte écrit à propos de la chanson "Emily" de Joanna Newsom, album "Ys"

 

 

 

 

on nous a dit qu’en face
depuis que l’homme a dressé
puis abandonné sa proue
fourrageant le grand ventre gris
on dit qu’en ces lieux blanchis de salive cristallisée
on dit que les silhouettes des amants se parsèment en décalcomanie
sur la chaux éteinte du rivage
et résignés de terre
la grande cohorte des refoulés
et que mugissent les ancêtres transbahutés
à dos d’enfants depuis les hautes pierres
jusqu’au Grand Port

Là d’ellipses de météores rouillées
cette femme cette sirène
sa harpe et son piaillement fêlé
agrafé au corsage nous drague encore
« je suis nue rien qu’au-dessus »
et oui

car en face
c’est grand chamboulement de lèvres
dans la file des éclats des
sursauts
on dit que ce garçon touffe fluante de boucles
crie côte aux vent la mer arrive grand-père
la mer est presqu’à quai regarde
cette femme on se le jure
la suppôt de Triton exhale la dernière vague
Emily sourit à de très anciens morts

en face
des éboulements des grêles déglutissent
cahutes entrepôts palais dans un énorme rôt
et la foule équarris quelques rats pour la faim
éventre les paillasses pour le chiche qu’est l’argent
- dormir sur l’or est plus doux à l’échine
qu’au toucher -
et sinistre glas des clapotis – lasses -
flaques habituées aux lapements

combien cette femme hurle délicieusement
la très très tendre épine de
la folie
l’extrait avec des ongles opalins
d’une chair anthracite
sanguinolence de l’oubli
chaque matin Emily clos ainsi
son sexe dans un sillage de soie noire

je suis nue en dedans
si vêtue sur la chevelure
et mon attelage m’attend
laissez glisser mes bagages
l’enfançon le clora de ses boucles
laissez-moi m’unir derrière cette ombre
haute d’un ciel brisé
d’un mur pèlerin
frontière de sèves salines
déplaçant l’échiquier
de la réalité
aux abysse d’un mythe

en face c’est pour toujours
un grand chamboulement de rêves
de ferveurs tièdes cortèges
à la lisière d’une ville déficelée de sursis
débâcle de bras rendus
et de bouches cachetées de oui

Emily dis moi d’Ys
quelle est ta ressemblance
Orque, trident, singe, lion
girafe estropiée, délire de courses lasses
la mer s’invite Emily
pour te faire ce baiser sacrilège
pour clore la grande histoire
matricielle

de dos
la file s’amenuise
serpent soumis
reprend l’ondulation suppliante
des hommes de terre
des femmes de pain
aux têtes fourrées de misères
récitées

sous l’eau Emily psalmodie
la face du grand soleil liquide
quelle est ta descendance
Sirènes, éléphanteaux, gazelles, salamandres
phénix empierrés, braises de bulles fétides ?

Il est en marche encore
ce bestiaire tétant
tes seins salés,
leur rugissement étonne
ta voix inaudible Emily
quelle est ta résistance
fabulatrice ou créatrice
d’une île recrachée plus dangereuse
qu’elle ne le fut hier.

 

 

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23.05.2007

Notes de lecture : Le nuage immobile, Jean-Pierre Nicol

Notes de lecture (foire du livre de Bruxelles, février 2007)


Le nuage immobile, Jean-Pierre Nicol, éditions Rétroviseur, 2004

Jean-Pierre Nicol, membre du comité de rédaction du magazine poésie Rétroviseur, breuvage périodique qui a fêté pourtant ses vingt ans d’âge en 2004, Jean-Pierre Nicol donc, est un insatiable discoureur, malgré cet air de vouloir s’effacer derrière chacun des mots qu’il vous dit, et pour cause, ce sont ceux des autres, ceux d’autres éditeurs, ceux d’autres auteurs, ceux d’autres poètes. Après deux heures passionnantes passées en sa compagnie, et nombre de recueils déjà prêt à emporter, je du lui faire violence pour lui acheter un livret et une dédicace crayonnée à la mine de plomb « entre effacement et transparence »… tout un programme donc.


L’homme donc est extrêmement convivial et attachant, à la démesure de son humilité. Son recueil se divise en deux partie, la première, en pleine veine SROC – mais du très bon SROC évidemment – et en attouchement érotique clair-obscur pour la seconde.

« Chaque poète est un sursaut du monde rêvé… »

L’œil et le cœur achoppent de très beaux passages dans cette première partie, qui s’anime comme au centre d’une contemplation, avec une économie de métaphores émotionnelles, mais ouvrant sans cesse vers cette recherche par, ou malgré, le silence, d’un cheminement de l’homme. En peu de mots, comme toujours, cet extrait évoquera toute la démarche :

« Jour après jour
s’enfoncer au cœur du poème
plus profond
vers la pierre exacte
du silence »


Mais au-delà de cette pérégrination, ce qui subsiste, c’est une collection d’instantanés, vieux mots sympa pour dire photographie, dont l’exactitude réside aussi dans la conviction du propos…


En note mélancolique:

« Neige en avril

La jonquille s’incline
et baise le sol froid »


Ou plus gaie, voire farfelue :

« Dans l’arbre poudré d’oiseaux
le printemps refait
sa chevelure »


Et mon préféré, je crois :

« Midi

Déjà l’arbre
pose son signet d’ombre
dans le roman d’une journée »


Cette image, évidente par sa justesse, résume la quête du bonhomme : traduire la course de la nature, palette infinie d’émotions, qui se vivent plus qu’elles ne se décortiquent, qui se croquent au plus bref plus qu’elles ne se déclinent.

Parfois un conte s’invite et :


« Cadavre d’un olivier

Le soir
ses bras chargés d’étoiles
se souviennent de la foudre »

Si l’on pressent le cheminement intime, il n’y pourtant que très peu de mouvement humain dans ses textes de contemplation ( ce qui se meut, c’est l’élément ciel, vent, nuage, mer, arbre, dans une série continue de métamorphoses)

« A chaque pierre un doute

L’été sculpte des repentirs
dans l’œil du serpent »

Et celui-ci, en conclusion :

« On sait peu
On se doute

C’est tout »

Et enfin, épiloguant sur son métier de poète (sentiment inverse au mien, mais par là-même le rejoignant) :

« J’ai écrit trois poèmes
Toujours un peu d’espoir
que la mort néglige »


Puis il revient à cette thématique profonde qui traverse son œuvre, l’outil ou le vecteur de la contemplation, dans cette magnifique strophe qui résume encore mieux son travail de poète (soulevant par là-même tout ce qu’il a d’illusoire) :

« Semer
avec la main coupée
du silence »


Fragments d’Elles

Là foisonnent des textes érotiques à jolies tournures et trouvailles. Plus érotiques que sensuels, on sillonne les formes et leurs contours, les clairs-obscurs de la chair, davantage que leurs mouvements ou leurs élans. Toujours par le biais de ces croquis, de ces instantanés auxquels cette fois se mêle l’attente qui est le siège du désir. Et puisqu’on est poète, l’humour aussi a sa part, car l’on n’est pas voyeur, mais dans la douceur et le dialogue joyeux :

« Encoche de soleil
entre tes fesses d’ombre
Ton mystère sursoit
plus bas que la lumière »


Et je garde dans mes petits carnets cette délicieuse envolée (peut-on plus qui ne dénature pas la jubilation de la chose) d’une poésie brillante et voluptueuse :

« La faille
le regard

L’étoile pourpre
du fond d’un puits de velours

Et toujours ce vertige
qu’encercle le cri
jusqu’à la déchirure »

Sommes-nous, femmes, à l’heure où offertes, ces :

« bogues de soie noire
ouvertes
sur le mystère profond
du fruit »??

En tout cas, l’image est fulgurante et d’exploration incessante, l’image est fée.

*


Le nuage immobile… oui, pourquoi Immobile. Rien ne bouge chez l’observateur des éléments, rien, ni de l’avant à l’après, ni dans son corps, ni dans son sentiment, tout est dans le regard qui traduit l’instant.

Cependant, les éléments sont en mouvement et même en métamorphose, et le poète, toujours en marche, conclu son recueil dans une série d’aphorismes où il côtoie gouffre, marche, mots, ferveur et souffrance, souffle puis solitude, où chaque sentiment éclaire l’autre, où ne se dessine aucune direction unique, où l’on peut simplement situer l’homme nu, à mi-chemin du doute.

23.04.2007

d'un fruit peut-être....

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encore faut-il forcer cette
dignité de la souffrance
là où je
agonit dans le feu
car pâlissent tous ces jours naissants
gantés de ramures étiolées
leur sève pulsatilement
esquisse l’épure d’une branche
d’une feuille, d’une fleur
d’un fruit peut-être
pendant en contre-jour
de nos bouches

encore débusquer la sympathie des cris
leurs unissons vaines
et équarrir l’indolence des larmes
- bouillon d’yeux -
comme appui pour le renon

* * *

jusqu’où suis-je en errance
loin sans lanterne
esseulée à un empan
à peine
de mon soleil vert

laisse-moi, matrice-moi,
redevenir
O ressac mal-aimé
la simple marcheuse d’espérance

* * *

annonce-moi, d’un rêve
d’un cil enluminé d’ailes
au palier d’une nuit sans prières
annonce-moi l’issue,
le simple geste de l’invite
à la danse

la clé, les champs,
cette orée, l’entre-deux à jamais
et cette cadence douloureuse
qui ponctue les heures
recouvertes par l’ivraie

* * *

la vie a des patiences étranges
épargne-moi d’un peu
le long chemin d’exil
loin de ce seuil où je
me regarde
recoudre quelques pièces de joie
sur le vêtement effilé
déplisser mes paupières
couler une pleine vallée
entre la tempe et l’enclume
ruer avec les étalons
inventant cette échappée
où je m’attends
près de toi.

***

01.03.2007

Mars

Mars et j’ai vu la fleur infime du pommier
chahutée dans un château de vent
parfois c’est trop
cette bourrasque au frein de ma gorge
cette entaille
tant de fragilité criante

aujourd’hui cette femme
au chevet de ses enfants morts
avale son couteau qui fouilla leur souffle
Mars et l’on se berce de
tout ce qu’on pourra dire à la Une
pour rincer
tout ce sang

Mars et la sève hurle
brûle les doigts des pistils

je soutiens cette petite main
fermée d’horreur
parfois c’est trop


d’aimer.

22.01.2007

la crinière des esprits tendres


ma fenêtre prodigue au soleil sa première heure
alors, j’attends les lèvres assises
et juste après ton entrée
je couds cette porte avec
un écheveau de fils encore chauds

tu entres, et tu tiens quelques doigts
que je te tends parmi des fleurs
fraîchement ouvertes


prends un siège, assieds-moi,
nous compterons ensemble des dizaines de hennissements
puis trois grandes ruades
l’échauffement gravide de l’impatience
elle filtrera jusque sous notre cœur
dans l’oblique d’un rayon serrurier
et tu sauras
combien solide il faut désormais lier
ma chevelure tienne en pont de lianes
pour rassembler nos vœux
en quête d’une paume
préparée à les arrondir

tu t’avances, et tes pas ourlent le trajet
d’un astre choisi pour dire notre rencontre
tu entres, tu découvres mon visage
imprimé au revers d’une aube de printemps


tu me confies que depuis flotte un air de vieille lande
et la désolation de n’être plus vivant
qu’en songe ou en reflux d’aube
soit dis et va
moi je recueille la pruine des âmes
sous la crinière des esprits tendres

je vais, je viens, allant mon pas fébrile
remettre l’étrier d’or
au ventre des bêtes soumises
sur l’unique colline de l’île
oui, elles paissent
quoique l’herbe chatouille leur sang
et que les vents déplacés par mues
tourbillonnent sous leurs pattes
glaiseuses

tu t’avances, j’ouvre un panier de joncs
dedans un souffle dort
ne le réveille pas, tu t’avances
dedans un follet oscille
je découvre ton visage agrandi de boucles
architecture sauvage où nidifient quelques mains



tu dis qu’on doit être au centre
de la résine d’un cerne centenaire
mais moi je veux mille ans de déchirement vert
sur l’amble de mon pas pardonné
un million de revenants cirés
comme au jour de cérémonie
vrillé de beau et tant enturbanné de joie
qu’on rira tu sais
de la distance d’un doigt
retenue comme austère

tu t’avances d’un regret
je t’accueille cavalcade aux yeux
tu entres comme on s’évade
je t’ouvre un pan de porte,
on me dit que tu es passé
déjà



nous compterons le rebours d’une comptine
pendant que les oies tricotent un jeu à leur gloire
pour le souvenir d’une réussite
tramée de règles
bien sûr nous ne sommes ni
marchands de berceaux,
ni scribes d’amours notariés,
ni fondeurs de sonnailles,
ni testaments d’aimer
bien sûr


mais elle vivra toujours
la crinière des esprits tendres

10.01.2007

Translatio

le soir et voila il vous faut les porter
leurs chairs lourdes
soulever leurs sommeils
qui vous lestent

il y a
de leur figure
un voyage inversé
ce terminus des trains
leur vie secrète au dépôt
à l’heure des gares éteintes

il y a cette absence
pure
l’expression
d'une totale vacance de l’instinct
raidis sourcillant et ce transport
gêne pour eux
joie pour vous

ils sont totalement là
mais si perturbablement ailleurs
de leurs petits corps émanent
le chauds comme le frêle

                                              (et la méchanceté des draps glaciaux
                                               soudain vous alarme)


rien n’incite à les aimer plus
que leur translatio

                                              (cette sainteté visible)

par votre humilité de servant
la charge d’être carosse
cheval, navette
felouque

et choisir cette insigne dignité
que vous confère leur abandon
cette marque de distinction
que l’amour seul
lorsqu’il redevient aveugle
d’avoir trop vu
égale parfois.

n'est-ce



N’est-ce ?

mes lèvres sur l’abeille jaillie
rien
mais à la commissure
une brûlure
lancine toute

N’est-ce ?

son bruit
vétille à moteur
le seuil rassurant de l’audible
avant la fin des touffeurs
contre mon mur bref
et sec

N’est-ce ?

cette toile
venteuse d’unissons lasses
on l’appelle silence
ou encore
tout à l’informe
parfois
l’indicible
…évidemment…
dis le silence pour voir,
pour…

N’est-ce ?

si fort tenaille à tripes
l’absence
pourtant dis quelle paille
pour ranger mon aiguille !

Non, Non,
tout
te dis-je
même rien

C’est

17.09.2006

En soulevant le jeu de l'Oie

qu’on écrive sur les morts
un berceau d’haleine bleue
et qu’on avance d’une case encore
sans plus de vie qu’une lumière bercée
malgré le jour venu

que brûle de giron en giron
le feu des manques
et l’arrachement des creux
que ne donnerais-je m’a dit l’ange
pour le désir insouciant
d’une femme avant d’être femme
c’est pour cela qu’on avance,
une case encore
encore une case

qu’on mange à même la pierre blanche
veinée de cendres
des tartines, une pomme
a ce moment fidèle où
chaque année
ce soleil vient s’assoir sur ce banc
où tu me rencontreras
et une case encore
une case encore
nous avançons

c’est ainsi que nos rêves nouent les joies
que l’on pousse indemnes
ou presque
le portique l’âme coîte
que les pluies signent
la rouille d’une tendresse
que seule l’attente possède
pour que nous avancions encore
d’une case encore
d’une case

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