17.07.2008

Florence de l'autre côté du miroir (émission à France Culture)

Or donc, un jour de ce début du mois de juillet, je reçus un mail de France Culture m'invitant à un enregistrement de l'émission de poésie de France Culture qui recommence à la rentrée. L'intitulé du mail devait juste avoir cette sobriété qui me poussa à quand même ouvrir cette missive dans le flot de spams journalier qui recouvrent mes quelques messages d'importance.

L'idée était donc de faire un enregistrement de 30 minutes dont 10 passeront sur les ondes (Ce qui est pas mal, avec entretien et lectures de textes). Pourquoi moi? me diriez-vous à juste titre. je n'en sais rien en fait, sinon, que je fus trouvé via le Net. Que Sophie Nauleau, la productrice animatrice voulait faire une émission féminine, tout en s'ouvrant pour une intervention au monde des poètes sur le net. Et voila.

J'ai donc effectué cet enregistrement hier. Toute partagée entre cet instant de grande chance et de stress intense ( taisez-vous sur votre activité d'écrire publiquement durant neuf ans et soudainement soyez interrogé sur une chaîne de France Culture, ça chamboule un peu les neuronnes).

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Ce fut très agréable. J'ai oublié de citer plein de noms d'auteurs aimés, j'ai bafouillé quelques fois. J'ignore ce qu'ils couperont et garderont et j'ai encore plus la trouille de m'écouter que d'avoir enregistré. Et j'ai été très impressionnée par la taille de la "Maison de la Radio" et les pavés réels ainsi que la plaque de métro comme sol du studio "dramatique" pourant au premeir étage (pour les bruitages).

J'ai pris plaisir à dire mes textes. Vraiment grand plaisir. J'ai défendu ma conception des choses concernant le Net et la publication et puis quelques lignes de fond ( les âmes de fond) de mon écriture ( sans tout effleurer, pensez, en 20 minutes).

Mais, réjouissez-vous, c'est une porte ouverte vers nos lieux. Vers nos voix, vers nos cheminenent de mots.

Je vous préviendrai lorsque l'émission sera diffusée, un soir de début septembre entre 11h30 et 12h...

(encore merci à Isa pour son regard précieux qui m'a porté avant et durant cet expérience)

 

Lire de Sophie Nauleau, le magnifique essai, La main d'oublies, léger, érudit, festoyant de mots et d'images, tout en creusant la seule raison d'être d'une poignées de pseudo gaufrettes dans un tableau de Lubin Baugin , obession de l'infiniment transparent et pourtant permanent, approche plein de faconde d'un chef d'oeuvre de "vie immobile" à la sobriété lumineuse. Sur fond de viole de gambe et de "Tous les matins ud monde".

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04.07.2008

Le frémissement du brin d'herbe

tu exécutes les notes droites
fichées sur la corde à linge
où s’engouffre encore
l’haleine de tes premières promesses


tu te dis que l’ombre errante
des draps
sur cette prairie attendrie de soleil
alliance discrète entre l’homme et l’humus
vaut bien au fond
que l’on quémande ce souvenir d’oxygène

 


photographie Florence Noël


ce tableau de printemps
oscille de si belle manière
et pourtant presque gourd
dans ta bouche mangée de souffle
orgue à essorer le ciel


tu le redis
c’est ce vert-là que vêtent tes membres
dépenaillés par la hâte
et par l’évidence d’un oiseau
transperçant ton âme à demi assouvie


et même quand le doute recueille sous tes genoux
le frémissement d’un brin d’herbe
tu ne renonces pas à ta part d’insolence

Extrait " Au hasard de la lumière", recueil "Souffles"

27.02.2008

Psaume de Guy Goffette, l'adieu aux lisières

Guy Goffette est un poète belge, plus connu en France depuis la publication d'un premier, puis d'un second roman ("Un été autour du cou", puis "une enfance lingère" ) d'une écriture intinsèquement poétique et ancrée dans l'enfance. Je viens de commencer un de ses derniers recueils et je me suis repris dans le coeur, les entrailles et la tête cette évidence qui m'avait déjà frappée auparavant: c'est un des plus grands poètes francophones contemporains. Il a cette science intime du rythme, cette clareté dans les propos, tout en côtoyant sans peur des zones mystérieuses, nocturnes ou obscures où le verbe soudain s'écarte d'un chemin droit et limpide pour inviter ce qui sommeille d'indistinct et de si terreusement élucidant en nous.

Parmi les perles de ce recueil, "L'adieu aux lisières", il y a un texte qui m'a, comme on dit, "fait sortir les larmes" et c'est vrai, puisque je le dis, sans fioritures. Il ne vous parlera peut-être pas, mais moi, il m'ouvre, comme une clé, comme, plus loin, dans son "Eloge pour une cuisine de province",  un texte qui apparaissait au détour d' "un peu d'or dans la boue" et auquel je répondis par un texte "Dites que la nuit reste ouverte". Il a d'ailleurs ce même rythme, et peut-être que les deux textes se répondent, dialogue à tant d'années d'intervalle, on ne peut pas savoir, comme on dit par chez moi. On peut tout juste avancer, les yeux débandés d'ombres,  les mains en palpation du vide qui hante le ventre quand on se laisse aller à reculer d'un pas sur un sentier indistinct, à s'assoir, à accueillir ce qui nous précède comme savoir.

Une clé, deux clés. J'y reviendrai, il faudra, il me faudra, que j'y revienne.

 

 

 Psaumes pour le temps qui me dure d'être sans toi

 Le jour est si fragile à la corne du bois

que je ne sais plus où ni comment ce matin

poser mes yeux, ma voix, poser ce corps d'argile

si drôlement qui craque à la croisée des ombres.

 

J'ai peur soudain, ou peur de n'être que cela :

une poignée de terre qu'un souffle obscur à l'aube

tient dans sa paume, et qu'il ne s'épuise d'un coup

et me laisse tomber dans la poussière du temps,

 

comme ces fruits qu'aucune bouche n'a touchés

et qui roulent sans fin dans la nuit des famines.

Seigneur, si vous êtes ce souffle obscur et si

fragile à la corne du bois, et si

je suis ce corps, resserez votre paume, resserrez-la.

 

 

 

Ce texte extrait de "Un peu d'or dans la boue" :

VI. 

 

 Et tu finis par ranger le livre, là-haut,
à sa place exacte, ce petit creux d’ombre et d’oubli
comme le coin de terre qui te revient.
Tu reviens toi aussi

à ta place, devant la fenêtre, la table,
ce carré de neige que nul encore n’a forcé
et qui va dans tous les sens comme ta vie
parmi les mots, les morts.

Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,
pas plus que le merle en tombant ne renverse
l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,
à soudoyer les anges:

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte.

http://users.skynet.be/amedefond/don/nuit.htm

 http://www.servicedulivre.be/fiches/g/goffette.htm

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Goffette

http://www.smerillo.com/smerilliana/numero_2/numero_2-2_G...

23.02.2008

Lieux d'espérance

 Dans mes tiroirs numériques, j'ai retrouvé cet écrit, une forme de correspondance, et j'ai oublié à quel destinataire elle s'adressait. C'est un acte de foi, celui dont j'avais cruellement besoin ces derniers temps. Il y a un peu moins de trois ans, j'ai écrit cela. C'est un acte d'espérance, qui vient non pas de l'extérieur, comme je croyais, mais de moi-même. peut-être m'étais-je écrit à moi-même pour le lire aujourd'hui.... on va dire ça.

 

*

En premier lieu

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S’il fallait te citer un lieu, je dirais qu’il y a la terre. Les cent couleurs de la tourbe, du noir dégouttant de pluie au brun jaunâtre des terres schisteuses de mon enfance. Pas seulement sa couleur, bien sûr, mais aussi sa senteur âcre, puissamment végétale, terreau nourri au fil des siècles du pourrissement lent et miraculeux d’une myriade de plantes, de poussières, de déjections d’animaux et de petits bouts de nous. Une alchimie patiente, sa fertilité granuleuse sous les doigts. Ce contact terreux, dès l’enfance, les mains dedans, puis qui reste sous les ongles comme souvenir des journées à batifoler dans l’herbe et les parterres de fleurs, à cueillir des tomates bombées vermeille de soleil, à construire des maisons pour papillons essoufflés de voler déjà, pauvres chantres éphémères de la fulgurance d’être en vie.

 

La terre, sa senteur et son goût, quand elle s’insinue sur la langue après un geste maladroit frottant la bouche d’une main salie à son contact. La terre, son goût et son poids. Parfois fine et douce comme une poudre de riz, volutes dorées prenant source sous les pas et parfois lourde argileuse et dense, s’agglutinant aux bottes , parfois meubles où plonge sans obstacle la bêche du printemps. Terre, humus fomentant des naissances infinies. S’il y a un lieu, le premier, non pas le seul, mais celui d’où sans cesse je m’élance et reviens, c’est cet épiderme fécond des sols : là l’envie perce d’écrire ; là mes pieds frétille d’énergie. L’orteil n’a de cesse de chercher la fraîcheur des herbages et la surprise d’une terre tiède. Là,  les danses s’inventent, les corps se reposent sur de verts pâturages. Là, tout pousse, arbres, fleurs, feuilles, légumes, aromates, herbes, désirs, enfants et âme, précieuse matière pragmatique et magique.

 

 

C'est d’elle, croyais-tu, que tu fus.

Glaise opaque et dure

mouvante maintenant

L'eau te fis vie.

Et le marécage, la tourbe noire, te collait les lèvres

dans un point d'orgue d'orgueil

Sourcils granuleux, peau mate, jambe pétrie

de souches rudes

et fortes.

C’est là, vois-tu, qu’ont pris sens les mots création, sensualité, patience et humilité. Pour le reste, crois-moi ou non, il n’y a pas de lieux.

 

Non-lieux 

Il y a le mouvement secret des choses, la révolution des objets autour de nous, le délicat vol des feuilles et des oiseaux, des pollens et des poussières, les brumes et bruines, poussières et expirs en suspension, les changements d’état. L’accélération des images derrière la vitre du train, la tête qui se redresse et les doigts qui nonchalamment ajustent la masse des cheveux importuns, la main couvrant pudique le front et les yeux crispés de souffrance, l’alanguissement d’un sein pointant sous l’étoffe assoupie, l’indolent soulèvement des draps séchant au vent, la face qui se tend au soleil neuf, la main chassant, amère, la mémoire d’un désastre, l’envolement brusque d’un moineau effrayé… Tant de gestes, tant d’êtres, tant de choses qui se meuvent, qui émeuvent. Les signes multipliés de cette intensité d’être en vie. Il y a aussi le bruit, j’écris de ces cliquetis de vélo, ces chuintements des pas dans l’allée humide au revenir d’une escapade nocturne, de ce froissement végétal des cimes, de ce tohu-bohu du monde et des petits grincements des corps :

 

C'était maintenant sûr que le silence était absent

Même le néant est bris d'un quelque chose

existé ou à venir

Le fracas des vaisseaux se regorgeant de sève écarlate,


 

La fureur des pas choquant les pierres sèches,

Le cillement lourd des paupières terreuses,

Les os fins, délicats de tes mains contractées,

Leur crissement, ces cris, nos frôlements, tes heurts, et souffles et crachats...

Tout ce bruit ne pouvait être

de l'instant de

ton éveil.

C'est lui, l'éveil, qui s'en ravitaillait

et ce chaos devint coutume

pour tes nerfs de premier venu:

Le monde de la présence

était le manque du silence

 Puis, l’inespérée, la lumière, l’impitoyable fête des lueurs, leur hasard heureux, cet éclairage qui ren582099a346fd3fa6d79d9e65ac98f4bd.jpgd beau l’anodin, qui sublime les textures, qui raconte, par son transpercement l’histoire du commencement et de la fin. Elle vient aux aubes, la précède même, elle joue des reliefs, elle est cousue à l’ombre qui partout la suit et la révèle, elle confine au blanc, transfigure le pauvre, écrase le nu et allège l’effroi, la solitude et le mal. Elle est caresse de Dieu, sollicitude voyageuse, sous ses rayons changeants, rien jamais n’est semblable à rien, grâce à elle tout croît et tout évolue.

 

et comme chaque fois arrivé avant moi

le jour palpitera

mains au bois de la porte

glissant dans la serrure

son coeur de vieil amant

je resterai ballante

pour mieux respirer les miettes

blondies dans le faisceau du soleil sentinelle

et dans ce filet d’or

mes lèvres s’ébroueront

petites ailes distraites du ciel

et défaite du temps

j’attendrai

simple soupir d’entre les planches

l’heure improbable où

les hirondelles

me lanceront

leurs imprécations de lumière

Oui, ces non-lieux sont ceux d’où vient l’écrit. Et là où l’on écrit, ce sont ces entre-deux, ces lieux de passages, ces moyens de transport, ces liaisons inaperçues, ravissements ou distraction du cours des choses, souvenirs envahissants soudain, réminiscence, l’invisible, l’indicible, le minuscule, l’inaudible, l’inexistant : l’imaginaire ou la simple magie. Et parmi eux, quelques autres lieux impalpables :

 

Hauts-lieux

En suspension, particules flottantes à saisir. Filet à papillon ouvragé de patience. Ecrire, est pour moi, tu le sais, une élucidation, une épiphanie. Sculpter la sinapsphère, évoquer et ancrer soudain aux mots ces lieux de hautes mémoires, d’avant et d’après l’évidence, cet intangible réfractaire - réfracte terre- .

 

Des sommets, des collines, les pieds ballants aux fenêtres, des toitures donnant accès au ciel à un saut près, à une dérobée de matière, j’écris.

De l’espérance acquise à défaut de voler, malgré cette conviction intime gravée de rêves en rêves que léviter est un possible. J’écris. De cet Ailleurs à quelques centimètres d’ici, de ce seuil, la bouche collée au voile, de la lumière qui sourd dessous la Porte, de la lisère où nous regarde notre futur et de la joie d’être en tous temps en vie, j’écris. En suspension.

 

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En temps et lieux

Il y en a deux, l’apha et l’oméga. Comment croire qu’on puisse suivre le fil sans faire deux nœuds aux extrémités ? Le surgissement et l’évanouissement. Le tombé dans la chair et le dépouillement dans l’âme. Il y a le temps premier, la naissance. L’émotion , la vie portée donnée, la vie faisant un chemin rouge et criard dans un corps plus que corps. Il y a le désir, l’attente et l’accueil, le bouleversement pur, la rencontre aux fin fonds du soi avec le soi du petit autre. Il y a le tremblement de l’épiderme jusqu’aux racines de tous les nerfs et la célébration quotidienne de cette vie croissante et neuve. Leurs naissances et notre mort.

 

Il y a cette finitude apprise d’an en an, assurée, inévitable, cette naissance inverse mais non pas infernale, juste une mise à l’endroit. Il y a  les signes du mûrissement et les échos des derniers pas, il y a l’autre chemin derrière, l’infinitude acquise de lieu en lieu. L’éternité fractale de l’amour.

De ces temps-là : l’un sourd, l’autre clair, je rythme le glissement des mots sur le papier.

Ni feu ni lieux

Ceux-là sont gravés sous ma langue, je n’en dirai que leurs noms mais rien de leur mystère, ils font écrire aussi. Il y a ceux qui sont au-deça des mots mais qui pourvoient au reste : le non-écrit, l’en soi, le pour plus tard, l’erratique, l’indicible, l’inénarrable.

Il y a aussi les lieux d’expression que sont ces gens aimés, croisé, esquissés dans les brumes du passé et le flou de la course présente, il y a ces lieux-dits que sont les trains, les chemin, les chambres secrètes,  les jardins ensauvagés et les lèvres humides des plages, oui. Mais, si tu le veux, ami, j’en terminerai là, car il est tard et le soir vient et sa grande encre se répand sur mon cahier comme une absolution des astres.

 

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09.12.2007

Elle raconte...

"Pour chaque sortie en librairie de la semaine, je lui ramène une photocopie de la page de garde. Les soirs, je parcours au ralenti les ruelles qui me relient à mon appartement. Elles se donnent à pas comptés – j’adore mesurer en pas ce qui me rapproche d’un nouveau plaisir. Je fabule sur ce que nous ferons, le temps venu, de tant de titres, d’auteurs, de mots faits promesses.

On ne se voit que du samedi 11H45 au dimanche 23H30 – le dernier tram - deux dîners, 2 soupers et un petit déjeuner goulûment grasse matinée.

On se goûte le petit pain de bouche à bouche. Puis on se tait. On revit dans la distraction de l’autre, dans la rapide oscillation des paupières, tous ces chemins d’épiderme explorés, poignés, polis, abouchés et reflués, toutes ces esquisses d’histoires continuées par nos corps, reliées par nos mains et rattachées à chacune des pages qui jonchent, tout autour du divan, le tapis autrefois Persan

Tandis que s’ensommeille notre empreinte au creux de trois coussins alanguis, je m’en vais au ralenti. pourtant, chaque fois, je reprends une des pages, discrètement - ma préférée - celle qui suggère le moment le plus exquis, la rixe la plus fondante.

Il aura cinq jours pour découvrir laquelle, par le seul indice du petit carré de manque refroidissant le tapis."

09.11.2007

Passe-moi le sel... de ma vie

 

  

Il y a cette instance de l’esseulement, cette itération du désert rassemblé, grain par grain, dans les paumes des matins puis des journées. Le soir autrefois faisait exception. Il était la gourmandise, le secret, la retraite. Mais le soir disparut lui aussi. Quelqu’un l’avait volé. Quelqu’un, on , quelque chose, cette indistinction que le langage nous permet pour retourner le miroir du questionnement. Le soir disparu donc, c’était très embêtant. Il n’y avait plus vraiment de sel sans lui, plus de récompense, plus de pause. Le matin explosait en mille gestes précis : se lever, les lever, boire un café, les faire manger, s’habiller, veiller à leur habillement, les coiffer, une ou deux tresses, où est la brosse ?,  se coiffer, préparer leur sandwiches, leurs dix heures, leurs quatre heures, s’enfourner dans le froid, le pluie, le vent, la voiture, l’école, crier, houspiller, consoler, agiter mains puis coller baiser, partir travailler.

Travailler, revenir, faire tout la même chose dans l’autre  sens. Les faire dormir, s’endormir. Bien sûr elles sont deux, on est deux. Mais elles ont l’avantage numérique des gestes dépendants. On en vient à penser que l’accouchement, décidément, dure trop longtemps. Qu’elle grandisse un peu, merde…

Puis bon, elle perd une dent, juste là, au dessus, c’est pas la première, mais c’est la plus charmante. Elle est ravie, depuis le temps qu’elle branlait et qu’elle l’empêchait de croquer les pommes à pleine bouche. Puis vous la regardez. Hier, elle a ramené sa première déclaration d’amour, sur un petit papier plié en trois, avec des étiquettes-mots « aime et « bien » collés entre les deux prénoms. Et elle évente son secret avec l’assurance d’une petite fille comblée d’amour. Alors vous la regardez, je la regarde, je tire de toute mes force sur le fil du moment, je l’empêche de se carapater, de défiler le temps jusqu’à ce qu’elle soit grande merde. Je n’ai jamais le temps de mettre toutes les photos, les centaines, les milliers de photos en album. Et si jamais j’oubliais, quand même.

Il faut que je lui tire son portrait ce soir, ou demain, avant qu’il fasse trop sombre et que le flash la blêmisse. Elle ne se laisse jamais faire au naturel. Faut que je l’ai son air ravi, mutin, canaille, son espace dans son sourire, et son amour solaire sous ses tresses blondes. Faut que je la garde un peu plus longtemps. J’ai beau tirer, elles grandissent. Et mes journées se raccourcissent. Quelqu’un a volé tous mes soirs, quelque chose comme ma vie m’échappe, on ne m’avait pas tout dit. Ce soir... ne pas oublier la petite souris. Elles m’ont eue… merde.

 

 

 

 

*

 

 

Fragment d'éclair

 

C’est pas de la graine à guitare, juste une semence de craie vive, un enfer essoufflé sous un rock de pâquerettes, puis soudain, furtive et lumineuse, une extase, une bataille, une liane de cheveux contre les dents. C’est une pirouette et puis rien

que l’ostinato – la goutte – la goutte – l’ostinato de l’eau

simple évidente -  ma vie

C’est bien plus que ces grimages de mercredi, ces sucreries de suppliques, ces câlineries de caprices, plus qu’un jardin et toute la sève qui criaille en plein midi. C’est la joie – parterre d’audibles enjouements – porteuse de feu herbeux – d’un ange éclaboussé – enthousiasme solaire – ma fille

 

12.06.2006

[coquelicots de cendres]

[coquelicots de cendres]

 

vint l’âge des grâces
valant toutes les danses
occultées désormais à l’angle des morts

 

c’était de peu de feu,
d’à peine l’heure de choir de l’ange à l’homme
une seconde disait-on auparavant,
un zeste de clepsydre

 

ce jour-là se passait de commencement
et brûlait sa fin dans le fleuve
ses apaisements suprêmes
car vains

 

dans un frisson solitaire
les paumes accouchaient de flammes vermeilles
coquelicots veinés par vent
vol et vétilles d’âme

 

un cri très tendu sur le tendre
à l’angle de la gorge et du sternum
émoussé de sanglots
saluait l’émergence du rêve enclos

 

c’était un spectacle déchirant
certains suaient ainsi de songes
pendant cent nuits de spasmes écarlates
et des racines se mouvaient sous leur corps
des frondaisons s’inclinaient à se rompre
cou tendu à la source incandescente

 

tant de pavots suintaient d’entailles profondes
tant de pieds pleuraient leur lot de corolles
liesse de chrème et myrtes
délicatesse ourdie étrangement
par l’ouvrage
de nos manques


où étions-nous hurlaient nos bras
où étions nous quand
tant de fastueux destins se pressaient sous l’épiderme quand
nos veines filaient la geste de visions quand
nos pieds abrasaient la cendre
où étions-nous

soudain nous fûmes chute
vertige des entrailles éclatement des temps
goussets filandreux
déglutition des sols

 

suspendus, enfin délivrés agravides
le ciel nous apprenait l’œuvre échue
à nos talents
et leurs fruits absous des récoltes

 

une procession de larmes sylves
séparait les deux moitiés de nos corps
et à nos flans des fantômes éperdus
récoltaient à s’y surprendre
l’ambre gris
perçant hors de nos sommeils

 

alors oui nous voyions
l’un avait un monde laineux sous les doigts
jouait déjà d’un instrument à feux
l’autre serrait l’aube d’un langage dans les plis de sa joue
tandis que celui-ci feuilletait les venelles de l’Histoire
paré d’inouïs discernements
telle inventait une lumière d’eau,
sa sœur revêtait l’humilité d’un saule aux ablutions de l’ombre
une mère passée en couche
redevenait la légèreté empruntée aux pollens
combien lissait pour la prime fois
enfin
la tempe d’un enfant neuf
ou sculptaient la demeure d’un soleil pierreux


lorsque nous resurgissions
la pourpre d’avoir été
chassait celle de la honte

nous nous souvenions soudain
que nos fronts se mesuraient en empans
de peaux et de sillons
en lieues de friches à ennoblir
jusqu’au Gobi
où sourdaient les murmures faîtiers
les coquelicots de cendres
répandus au sol par des mains
affamées de sortilèges