23.08.2009
Le curieux pays de Chamawachaga : la chambre qu'on ne loue qu'une fois, une seule
La chambre qu’on ne loue qu’une fois, une seule
Dans l’Hôtel de la rue Depas, à quelques mètres de la place principale de Chumcherry, il se murmure qu’il y a une chambre vraiment particulière, une chambre qu’on ne peut louer qu’une fois, une seule, pour une seule nuit. Je me suis enquis de cette particularité auprès de mon loueur, mais il a fait mine de ne pas m’entendre, comme je m’y attendais.
L’expérience du banc public m’avait échaudé et je n’étais pas près à retenter des expériences sans préparation préalable et sans une enquête approfondie sur les risques que j’encourrais. Il se pouvait tout aussi bien qu’il n’y ait rien, là, que de très normal, juste une légende ou une blague malveillante à mon endroit que les indigènes auraient manigancé pour me retenir en ces lieux.
Je revins donc à la charge plusieurs fois auprès de mes informateurs – quelques vieux grognons qui passaient leurs journées à regarder les passants passer, arguant que si les passants passaient c’est qu’ils désiraient être reconnus dans ces fonctions de passants et qu’il fallait donc des témoins en des lieux de repères fixes pour en attester. Ce à quoi, je n’avais en général à répondre qu’un borborygme impuissant, montrant la grande limite de mon imagination face à l’inventivité naïve des populations autochtones.
Vous l’avez compris, ma grande force réside dans ma ténacité qui me permet d’aller au fond des choses, sans jamais désemparer face aux obstacles de tout ordre. J’obtins donc de meilleurs renseignements sur cette chambre qui m’occupait l’esprit lorsque l’un des vieux me raconta l’aventure qui lui était arrivé en personne alors qu’il allait sur ses vingt ans.
« A l’époque », me dit-il, « j’étais un jeune homme fort fougueux. Je faisais partie de ces passants et pour passer dans un sens et dans un autre, pour courir à gauche à droite et crouler sous les tâches à accomplir, j’étais sans pareil. Je terminais alors un apprentissage chez mon maître, le marchand de noms. C’est une tâche ardue qu’un tel travail et jamais autant qu’à l’époque je n’ai été envahi par le poids de la tâche qui m’attendrait le lendemain. Or, il se fait que vingt ans est aussi l’âge où l’on tombe facilement amoureux. Je suis un homme qui aime les lettres, les sons, les manières dont ils se marient et s’enchaînent. Ils sont pour moi autant de trésors que je fais couler dans ma bouche et que je prononce à l’envi tout le long du jour. Par mon métier d’alors, j’étais amené à manipuler de nombreux noms et notamment ceux des jeunes filles dont certaines, je dois bien l’avouer, possédaient des charmes troublants.
Bien prononcer le nom d’une belle, avec ce miel dans la salive qui en rend le son proche de l’harmonie originelle, est un don qui vous rend rapidement irrésistible. Il se fait que j’avais découvert que je possédais ce don, et plus encore que les jeunes femmes y étaient très sensibles. Très vite, je ne me mis plus à courir en tout sens seulement à cause de ma fougue naturelle ou des très nombreuses tâches que m’imposait mon emploi…. Non, je courais aussi d’un nom à l’autre et d’une bouche à embrasser à une main à tenir. J’avais dix demoiselles, toutes plus appétissantes les lunes que les autres à qui il fallait conter fleurette, ce à quoi je m’employais à merveille.
Bref, bientôt les jours ne me suffirent plus. Remplir toutes mes obligations me prenait aussi mes nuits et j’en vins à être un passant très fatigué, traînant l’allure et lorgnant avec envie sur les petit vieux qui comme je le fais à présent, attestaient en assis de mon énergie sans limite.
C’est alors que l’un d’eux m’apostropha et s’enquit de mon train ralenti, de ma mine grise et de mes airs las. Il m’apprit ainsi l’existence de cette chambre où l’on ne peut dormir qu’une fois, une seule, dans l’Hôtel de la rue Depas.
Manquer à ma charge ou à mes amours me semblait également un crime et je m’apprêtai à refuser lorsqu’insistant il me dit que la nuit m’appartiendrait à moi seul et que je ne manquerais à personne ni à rien.
Il faut comprendre que j’étais exténué. Une telle proposition sonnait comme une main secourable face à un emballement qui finirait par causer ma perte. C’est pourquoi, sans en savoir davantage, je me rendis dans l’Hôtel de la rue Depas et ainsi que le vieil homme me l’avait indiqué, je demandai la chambre 8, en appuyant sur le chiffre huit, comme si aucun autre ne pouvai t me satisfaire.
Eh bien », conclut ainsi son récit le vieil homme espiègle, « je n’ai pas été déçu !! Cette nuit fut en effet mienne et seulement mienne, et elle résolu nombre de mes soucis d’alors. »
« Mais que s’y passa-t-il ? », m’exclamais-je dépité, « En quoi cette chambre ne pouvait-elle être louée qu’une fois et quelles étaient les propriétés qu’on lui attribuait ? »
« On y dort particulièrement bien », me répondit avec malice le vieil homme. « C’est tout ? », insistais-je un peu frustré. Il répliqua : « C’est tout, oui, mais c’est énorme. Une nuit rien qu’à vous, où vous ne manquez à rien ni à personne et où vous pouvez dormir tout le saoul de votre vie…. Ce n’est pas rien. Louez-la, vous comprendrez, mais suivez mon conseil et attendez d’être très très fatigué. Car ce sera la seule et unique fois que vous aurez cette chance. »
« Que se passerait-il », lui demandais-je perplexe, « si vous désiriez la relouer ». « Oh, » me dit le vieil homme, « j’ai bien essayé, vous pensez. Mais le loueur n’avait plus de chambre 8. J’ai loué la sept, la neuf et toutes les autres, j’ai fait des plans de l’hôtel, je l’ai inspecté nuitamment, mais jamais je n’ai pu retrouver la chambre huit. Elle n’existe plus pour moi. »
« Le loueur a peut-être réattribué les numéros ? ». « Non », me répondit avec conviction le vieillard, « mon petit fils l’a loué il y a peu, je lui avais conseillé ce remède suite à quelques déboires de cœurs… L’hérédité, vous comprenez… Il en a été tout transformé… »
« Oui, mais… » ajoutais-je, de plus en plus perdu, « comment avez-vous fait le lendemain pour justifier le travail non fait et vos absences près de vos belles ? ».
« Ah, mais », ajouta le vieillard, « cette nuit-là n’a existé que pour moi. Ils ne pouvaient pas s’en rendre compte, vous comprenez… »
« Heu, pas vraiment », répondis-je… « Cela ressemble à une chimère qui vous aurait abusé, si vous me permettez, rien ne prouve que cette chambre existe et que cette nuit n’exista que pour vous ».
« Vous êtes un incrédule, jeune homme », bougonna le vieillard. « Mais je vous pardonne, allez, moi aussi en mon jeune temps, on ne pouvait guère m’en conter… Sachez que je n’ai pas fait que dormir, cette nuit-là, une nuit rien que pour moi, à la longueur de mon envie, de mon besoin !!!! Un monde, vous voulez dire, j’en ai aussi profité pour écrire trois livres qui furent tous publiés dans les mois qui suivirent. Ce qui résolu tous mes problèmes, puisque j’avais ainsi trouvé un métier sans maître et que désormais ce furent les belles qui vinrent à moi et non plus moi qui courais vers elles ! Pensez-y ! Mais choisissez bien le moment, on n’a jamais trop besoin d’une nuit hors du temps…. »
19:49 Publié dans le curieux pays de chamawachaga | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, fantastique, littérature
23.07.2009
La lune 40 ans après
- Maman, c’est vrai dis, c’est vrai qu’y a des hommes sur la lune ?
Je suis allongée à même la plage, sans serviette pour me protéger. Fanette pose son seau de sable entre mes jambes. Je crois qu’elle a élu ces fortifications naturelles comme site pour son nouveau château.
- Hmm ? Non choupinette, personne ne vit sur la lune, il n’y a pas d’air, tu sais.
Fanette redresse la tête et dans un bel enchaînement, rehausse son sourcil droit. On ne peut mine plus sceptique.
- Ce n’est pas ce qu’ils ont dit, maman, à la musique du marchand de glace !
La casemate du glacier surplombe la digue. Avec son toit de planches, une verte anis, une rose pâle, il attire régulièrement les pas de ma cadette. Quel que soit le temps, elle obtient toujours qu’on lui offre au moins un cornet sur la journée. Elle est curieuse des goûts, aujourd’hui c’était mangue –cassis. Pas de doute, car sous son sourcil relevé, il y a une bouche deux couleurs, orange pour la commissure de gauche, mauve pour celle de droite.
- Ha bon ? Tu es sûre que tu as bien entendu ?
- Ben oui, y zon dit qu’y a des hommes qui ont marché sur la lune, avec un polo 11 ! Tu le sais même pas ?!
Fanette est courroucée, mon ignorance la peine, elle incline sa tête sur le côté gauche - le mien - et elle pose sa petite pelle pour pouvoir planter ses mains aux hanches et ainsi mieux appuyer sa désapprobation. Je sens que je risque de perdre mon crédit de mère, j’y tiens, alors je me concentre un peu…
- Apollo 11 !!! Mais mon cœur de perle, il y a bien longtemps qu’ils sont revenus ! 40 ans ! Mais depuis lors, non il n’y a plus d’homme sur la lune.
- Ah tu vois !!! Tu vois !! Ils y sont allés alors ! Donc ils savaient respirer, donc il peut y en avoir d’autres ! Peut-être même qu’il y en a un qui est resté ! Ou deux, avec des animaux, comme dans l’arche de Noé, et que maintenant ils sont trente cent mille.
Fanette fige son expression outrée. Deux secondes. Puis rajoute :
- … au moins !
Je me retiens de rire. Si je cède, elle va mal le prendre et alors adieu, château, plage, sable et soleil couchant. Il faudra consoler, prendre dans les bras, puis au dodo direct. Je prends la tangente :
- Chouchou, je t’explique : Apollon 11, c’était leur navette spatiale. Il n’y a que deux astronautes qui sont descendus sur la lune, ils ont marchés deux heures, puis ils sont revenus.
Deux heures, c’est encore une longueur de temps très floue pour Fanette, mais elle a quelques références. Pour la première fois depuis le début de la conversation, elle perd le dessus :
- Deux heures ? Comme d’ici jusqu’à la maison en passant par l’autoroute ?
Elle semble déçue. Mais tout de suite, elle reprend espoir :
- Peut-être qu’ils ont laissé un bébé, ou deux… On peut pas savoir. Moi, je crois que oui.
Elle tend tout son visage vers le ciel qui se mélange de mauve au fur et à mesure que le soleil se dilue dans les nuages de mer. Très bas, une lune minuscule émet quelques reliefs gris perle.
- Je t’assure Fanette, ils n’ont pas eu le temps de faire des bébés, puis même, il n’y avait que des hommes alors ils n’auraient pas pu.
S'installe une autre pause très concentrée durant laquelle elle tape sur son pâté de sable pour en aplanir la tour. Je regrette d’avoir donné des détails, ca risque de dériver vers une conversation bien plus compliquée que celle d’hypothétiques hommes vivant sur la lune. Je la vois digérer l’information : deux hommes ensemble ça ne peut pas faire de bébé. Bon à savoir…
- Mais des singes ? Ou des éléphants ?
Là, elle m’a eu par surprise, je ne m’attendais pas à une telle réplique. Sans réfléchir je réponds :
- Mais heu, non deux hommes ne peuvent pas donner naissance à un singe…
J’entends bien : elle a éclaté de rire ! Pour peu, cette fois c’est moi qui me vexerais.
- Maman, t’es trop drôle ! Je le sais bien qu’ils ont pas des singes dans leur ventre ! T’es bête ou quoi !!! Mais dans leur navet spécial, peut-être que oui ?
Cette fois, je coupe court, doctement. La lune et Apollo 11 méritent bien un hommage sans y mêler Noé. Je m’assieds sur mon séant, faisant sensiblement bouger la citadelle en cours de construction :
- Fanette, je te l’ai dit, il n’y a pas d’air là haut. Ils ont pu marcher sur la lune durant deux heures, avec des combinaisons et de l’oxygène un peu comme les plongeurs. Ils ont ramassé quelques cailloux, planté un drapeau américain, puis ils sont revenus sur terre.
- Ben, ben, ben…
Fanette passe de la position accroupie à un inélégant cul par terre, jambes écartées. Visiblement, là voila qui digère cette avalanche d’informations nouvelles.
- Et pourquoi alors, oui, pourquoi ils ont pas mis un drapeau de la terre ? Pourquoi un drapeau américain ? Et pourquoi, pourquoi, pourquoi…
Je respire, inutile de la brusquer, quand elle a trop d’idées ça fait embouteillage entre ses lèvres. Soyons patiente.
- Et pourquoi ils y sont par retournés ?
- C’étaient des astronautes américains, et c’est leur pays qui a payé tout le voyage, ca a pris trois jours pour aller et autant pour revenir et c’était si cher, si cher, - comme plein de maisons, de voitures, de vacances et tout et tout- qu’ils n’y sont pas souvent retournés, trois ou quatre fois. Mais toujours pour quelques heures. Voila. Et jamais, jamais, ils n’ont amenés de chien, de chat, de dinosaures, de girafes, d’éléphants. Et encore moins de bébés.
La sentence est tombée. Le vent du soir et tout l’air autour conspirent pour rendre le silence qui suit presque solennel. J’ai un peu mal à ma brusquerie. Le goût âcre du regret remonte dans l’arrière-bouche. Je viens de lui casser tout enchantement. Avec son histoire de Noé sur la lune, elle ne m’a pas donné l’occasion de lui parler de la merveille que c’était, que ça reste, 40 ans après, d’envoyer des hommes pour qu’ils marchent, deux heures entières, pour qu’ils dansent sur la lune. Ou c’est moi, comme d’habitude, qui n’ai pas su faire résonner mes rêves en écho des siens. Fanette se tait avec application. Elle dessine encore quelques créneaux. Imagine un fossé autour de sa construction de sable. Je suis assise maintenant, je fixe l’horizon qui se pastellise, là, juste derrière ses mèches folles que la mer encadre.
- Regarde, Fanette, le soleil se noie dans la mer ! C’est magnifique, allez regarde, on avait dit qu’on viendrait voir le coucher de soleil toutes les deux. On fait un câlin ?
Elle se retourne lentement, sa moue boudeuse se détache sur le ciel en feux.
- Maman, le soleil, il ne se couche pas, c’est une étoile qui est très loin et c’est la terre qui tourne puis on ne le voit plus. Alors, il peut pas se noyer dans la mer. Papa me l’a dit…
Je n’ai plus envie de rire du tout. J’ai même une grande tristesse qui s’abat sur moi, là. Et l’air doit vibrer d’une drôle de manière, parce que Fanette se retourne d’un coup, et sautant au-dessus de son château, elle vient se caler dans mes bras. Puis elle s’installe pour assister au fondu des derniers rayons roses.
- c’est joli, hein maman ?
Elle murmure. Puis se collant à moi un peu plus elle me dit :
- J’ai un secret, mais promis tu le dis à personne ?
Je l’embrasse prête à lui promettre tout ce qu’elle veut, même que la lune est carrée, même, si elle veut.
- C’est un garçon qui me l’a donné tout à l’heure, tu veux voir ?
Elle a fourré son bras dans son sac de plage et d’une contorsion, elle revient se loger contre ma poitrine. Elle brandit une petite longue vue en carton, recouverte d’un papier brillant. Bleu nuit.
- Il avait les cheveux verts !!!
Je ne dis rien, je fais l’étonnée, je lui dois bien cela… Finalement, c’est elle encore qui me sauve de ma médiocrité…
Elle a plaqué son œil sur le petit côté puis pointé le jouet vers la lune, qui émerge de l’obscurité. Elle sourit largement…
- Tu avais raison : il n’y a personne là-dessus… on ne voit que le drapeau. Tout seul, et quelques traces de pas dans la poussière grise.
Ne pas briser le charme. Je turbine à cent à l’heure : comment sait-elle pour la poussière ?
- Dis-moi comment il est le drapeau ma puce, hmm ?
Elle ne décolle pas son œil, elle fronce les sourcils…
- Heu, rouge, avec des lignes blanches et bleu et avec des étoiles dessus…. Il ne bouge pas… c’est parce qu’il n’y a pas d’air ? c’est ça, maman ?
Je dis oui. Mais dans me tête, je me crie que non, c’est elle qui a raison. Si elle peut voir un drapeau sur une lune, avec une longue-vue d’enfant, peut-être que des bébés naissent là-bas avec des scaphandres intégrés…
- Tu veux voir ? regarde !
Je ne vois rien, évidemment, qu’une lune à peine agrandie. Je dis juste :
- C’est vrai qu’elle est belle.
- Alors tu l’as vu ? Le drapeau ? Tu l’as vu ?
- Pardon ma puce, c’est tellement grand tout cela, non, je ne le vois pas…
- C’est pas grave.
Elle a répondu tendrement. Elle ne m’en veut plus.
- C’est juste que tu as un rêve dans l’œil. On réessayera demain….
Nous voila sur la digue, dans l’obscurité presque totale, sinon quelques pâles éclairages qui scintillent. L’appartement est à deux pas. Avant de franchir la porte, Fanette lève vers moi ses yeux pleins de sommeil et ajoute :
- Dis maman, comment on peut avoir les cheveux verts, tu sais ça, toi ? Toi qui sais tout, tu sais ?
*
lire les autres contributions (Christiane, Lise, Stépahne Méliade) dans mon auberge de ragueneau :
http://aubergederagueneau.blog4ever.com/blog/forum_msg-44...
16:22 Publié dans Le temps bouge, nous bougeons aussi en lui | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : lune, appolo 11, nouvelle, littérature, 40 ans après
20.03.2009
Poitrail
Pour Marie-Louve, quand elle pourra le comprendre, en espérant qu’elle garde d’ici là ses rêves intacts.
---Poitrail ---
Acte 1 - Trouvaille.
Boîte 567, expédition Shemland, Année 1999.
Deux vasques en poterie rudimentaire, de terre séchée et sans cuisson. Forme large et oblongue de la base surmontée d’un grand col haut de 30 cm. Aucun vernissage, probablement peu d’étanchéité. Date estimée : 10.000 ante J.C. Décoration : motifs prolifiques sur l’une contrastant avec une parfaite sobriété de l’autre. Les dessins mi abstraits mi figuratifs semblent de nature hiéroglyphique. La répétition de certains motifs de manière non symétrique pourrait relever à la fois d’une expression symbolique et narrative. Langue non identifiée. Contenu vide, ni poussières, ni résidus (sondé à l’aide d’une micro caméra). Certainement de fonction rituelle plutôt que pratique. Trouvées en couche 5, enterrées tête-bêche, au pied de la pierre dressée centrale.
La table est bancale et la lumière verte de l’antique lampe de bureau tombe de biais sur un fatras de carnets et de plans. Un bras appuyé sur le bord, l’autre tendu pour mettre sous le faisceau une des vasques étudiées, Lucien se tient dans cette posture moitié assis, moitié dressé qui préside toujours à ses recensements. C’est un travail ardu, que beaucoup d’archéologues dénigrent, préférant l’instant de la découverte sous le grand soleil poussiéreux des champs de fouille, à cette solitude de l’archivage des objets exhumés. Lucien est rigoureux, scrupuleux presque. Il note le moindre détail ainsi qu’il l’a toujours fait, de la même manière qu’il l’enseigne à ses étudiants, parce que c’est ainsi que son maître lui a appris à le faire. Lucien pense d’ailleurs qu’il est devenu plus méticuleux que lui, à la longue. Cinquante ans demain, dont trente-cinq passés sur des lieux de ruines, des déserts de pierres, des vestiges avérés ou simplement présumés. Et plus de la moitié à décrire, étudier, mettre en relation les objets et l’histoire, les plans et les thèses.
- Professeur Shemland, il va falloir terminer, je ferme dans cinq minutes !
La voix de l’appariteur a surgi à une cinquantaine de mètres de là, du couloir menant aux ascenseurs. Quatrième sous-sol sous la facultée de Philo et Lettres… ici, le soleil ne vous dit pas quand il est l’heure de rentrer. Lucien laisse tout en place, il reviendra demain, encore, pour clôturer. Mais avant de passer la porte, il se ravise. Quelque chose qu’il n’a pas vu lors des fouilles, quelque chose qui le fait revenir encore et encore vers ces deux vasques inhabituelles. Il le sait, il l’aurait sur le bout de la langue si c’était un mot. Il a la conscience de côtoyer une exception. Sous leur apparente banalité, ces vasques content une histoire et cette fois, il donnerait dix ans de fouilles pour la connaître. Il caresse les caractères, sensuellement. Tout l’enjeu de son métier se résume à ce simple toucher. Il tremble de le réaliser, fragile soudain.
-Allez, raconte-moi….
Un cliquetis impatient de clés dans le couloir. Il sursaute, tourne le pas. La faible lumière du plafonnier s’éteint.
*
Acte 2 : Poitrail
aïa est belle comme un germe de blé. aïa a la peau qui croustille lorsqu’on lui lisse la joue. C’est la poussière déposée sur sa sueur puis séchée qui fait ce petit bruit. Dessous, son visage est doré. Son nez fier. Sa natte haute tressée sur son crâne. aïa aujourd’hui « passe ». L’Epoux l’attend entre les quatre tentes des quatre âges. aïa a toujours nommé cet endroit le non-lieu. Il n’existe que si l’on s’y rend, c’est ainsi que son passeur lui a appris à le désirer.
La nuit monte à une allure de chevreau vers les mamelles gonflées de sa mère. Le soleil se distend, il devient gros de feu à l’approche du passage sous la ligne des terres. Rejoindre les eaux primordiales n’est facile pour personne. Alors aïa le contemple avec sympathie, comme un frère ami qui lui ouvre la voie. La nuit monte et envahit tout. Et la distance de sa main gauche à sa main droite s’efface tant qu’elle ne sait plus si elles sont jointes ou ballantes. Cette nuit s’avance sans ses parures de lune et d’étoiles. Ainsi l’a voulu le passeur comme son passeur avant lui en avait décidé. aïa sait le moment proche comme pouvait l’être la tête de l’enfant à naître entre ses jambes. Elle chancelle de peur.
Toute cette année durant, au fil des travaux de cueillette, de cuisine et de maternité, de nombreuses histoires lui sont venues aux oreilles. Chacune dessinait du passage une autre couleur, une autre issue. N’écoute pas disait le passeur, tu n’affronteras que ton nom. Unique et dissemblable, aucune histoire ne te rassemblera.
Puis est venue le temps où l’homme sans barbe et sans sandale a glissé son bâton dans l’embrassure de la tente des plus jeunes filles. Il l’a désignée et l’a guidée, sans un murmure, sous le grand Bouleau. Il a ordonné à aïa de tondre trois brebis dont elle a cardé la laine. Puis, après en avoir enlevé la graisse et toutes les impuretés, elle l’a modelée en une longue tunique. Puis, elle s’en est vêtue. Alors, elle a égorgé la plus ancienne des brebis, au ventre sec, dans lequel plus aucune eau primordiale ne viendra donner vie à un jeune agneau. Et du même couteau qui lui avait servi pour la tondre, elle l’a égorgée. Sans attendre que le sang ne tiédisse, elle l’a vidée, et a tiré sa peau. Du même couteau encore, elle a raclé la chair, jusqu’à ce que le cuir en soit lisse et doux. Au matin de ce labeur, sa tunique était plus rouge que beige. Elle a fait sécher la peau, tendue entre quatre piquets. Sinon qu’elle la baignait chaque jour de ses urines. Pour la faire blanchir comme le lait. Au quarantième jour, elle a quitté la tunique impure pour revêtir la tunique de peau. Et le passeur est revenu vers elle.
La nuit est une. Qui sait son commencement puisé aux commencements des siècles, là où le Dieu du premier des pères de son père a promulgué l’ombre qui couvre tous les noms. Qui sait sa fin cherchée dans le silence, là où la voix du Dieu des derniers des enfants de son enfant ne cesse de rebondir. Durant quarante jours elle est restée au bas de la colline en attendant l’homme sans barbe et sans sandales. Son passeur. Et la voila maintenant seule, ou presque, foulant le chemin des quatre tentes. Son bébé, son sans nom, collé à sa poitrine, elle avance au milieu des ténèbres.
Dans la première tente, un trou au sol, œil noir dans le noir. Elle doit puiser l’eau des origines. Le puits déroule sa corde si longue si longue, qu’il lui faut le quart de la nuit pour ramener un seau d’eau obscure où tremble une pépite. Le passeur prend le sans nom, l’enfant qui dort contre son sein, le dépose dans le seau vidé. Déroule la corde dit-il. Et quand Haïa hurle, il substitue son souffle par un chant double. Elle parle maintenant pour l’enfant et pour elle. Haïa lâche le seau, et ses larmes sont noires.
Dans la deuxième tente, un lionceau, fourrure d’or dans le feu. Elle doit l’abreuver de son sein. Il a si soif, dit HaYa. Tant qu’il lui faut un quart de la nuit pour que le fauve s’endorme repus sur son giron.
Dans la troisième tente, un trou au ciel, œil clair dans le noir. Elle doit puiser l’eau d’en haut. Rien de ce qu’elle admire n’est plus grandiose, les étoiles défilent, soudain proches à un doigt, puis lointaines comme mille déserts entre elles. Enfin, au trois quart de la nuit, un seau en descend rempli d’eau clair où baigne son enfant. HaYHa lui chante une comptine à deux voix pour qu’il se reconnaisse. La joie efface la peur.
Vient la dernière tente. Brasier déchiré d’une gueule, une lionne y rugit en peine de son petit. Va mets-lui l’enfant au sein, dit le passeur. Me le rendre pour me l’ôter encore, dit HayHa, non c’est trop. Qu’elle me nourrisse moi ! Soit dit le passeur. Un quart de nuit encore, HaYHaï dégage ses membres ankylosés des pattes de la bête, sa tunique y reste accrochée et la dénude entièrement. Parée de sa seule descendance, elle sort à la rencontre de l’aube.
L’Epoux t’attend, dit le passeur. Une vision d’argent, quelques feuilles blanches qui frissonnent. Soulever le pan de toile qui ferme la tente. Trop de lumière.
*
Acte 3 : Sonnailles
A l’heure pile, le carillon se met en branle. Le nom de la mélodie est inconnu du professeur, sinon qu’elle lui rappelle celle de la publicité « Confiture Bonne maman ». C’est radical, dès les premières notes sonnées, il ne peut s’empêcher de l’entonner mentalement. Le carillon cesse sa brève ritournelle, amputée de la chute « C’est la confiture que j’aime tant ».
- Pardon ? Vous disiez professeur Shemland ?
- Moi ? Rien… C’est déjà ouvert ?
Le préposé à la réserve masque son amusement en s’absorbant avec application dans le tri de son trousseau.
- Voila qui vient, professeur
On dirait un gardien de prison, pense soudainement Lucien, ou un passeur…
- Oui, c’est cela ! Un passeur !!
- Pardon ? Vous disiez professeur Shemland ?
- Rien, j’ai juste rêvé… enfin si, quel est votre prénom encore ?
- Moi ? … Petrus, pourquoi ?
Mais Lucien a déjà poussé la porte métallique. Son rêve lui monte des pieds à la gorge, coince un peu sur les détails. Mais cette fois, il n’a pas de doute. Il se rue sur la vasque ornée, qu’il saisit d’une main tandis que de l’autre il allume la lampe de bureau. Et ses yeux voient ce que son songe lui a raconté. Quatre triangles pour quatre tentes. Un arbre sous la colline, un à son sommet. Un rond noir et un rond clair, pour les deux puits. L’un d’eau, l’autre au centre d’une constellation. Une lionne, un lionceau. Un bébé, une femme nue. Les deux globes de sa poitrine. Un homme sans barbe ni sandale, bâton brandi… Lucien tremble, il lit sur ce vase une histoire vieille de dix mille ans. Il est fébrile, il vérifie chaque détail, tout correspond. Il tient sa découverte, un rite de passage préhistorique, expliqué comme s’il en avait été témoin. D’ailleurs, il l’a été… Lucien part d’un rire stupéfait….Un scoop dans son métier, le couronnement de sa carrière.
Oui, mais… Un doute le cisaille soudain. Le rêve est-il intuition ou fantasme calqué sur les motifs étranges ? Non, cela ne se peut. Lucien rumine : HaYHaï, quelle est ta dernière lettre ?
Par la porte mal fermée, un courant d’air fait frissonner la grande feuille calque où les caractères de la vasque sont reproduits. Puis vient un claquement de porte et de nouveau une secousse d’air qui emporte ses notes. De surprise Lucien lève le bras. La vasque n’est plus que tessons épars sur le sol. Juste avant d’éclater elle et l’ampoule ont fait un grand « Bop » dans un jeu d’étincelles du plus bel effet.
Par terre, de fines pellicules argentées côtoient les bris de poterie. Des pelures d’écorces, six peaux fragiles, un miracle de conservation. Et sur chacune, un caractère dessiné. Les toucher et elles retourneront à la poussière, Lucien le sait pour en avoir fait souvent l’expérience durant ses années de fouilles. Alors, il se saisit de l’appareil photo argentique, vise à raz de sol. Un grand flash jaillit qui calcine les restes végétaux. Mais Lucien n’est déjà plus dans la pièce. Il file, l’appareil collé contre son torse, sous son pullover. Il est déjà dans la rue. Le photographe ouvre à 9 heures pile. Lucien chante à tue-tête : « Confiture Bonne-maman, c’est la confiture que j’aime tant »
*
Cette nouvelle a été écrite suite à un jeu d'écriture initié sur l'auberge de ragueneau ayant pour thème "Petits rituels sacrilèges", du titre d'un recueil de Werner Lambersy. Pour lire les autres magnifiques contributions, ou participer à votre tour, suivez le lien
15:27 Publié dans Roles et rituels | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rituel, lionne, lionceau, poitrine, poitrail, archéologie, nouvelle, initiation, epoux, nom
10.03.2009
Serviette-éponge
Elle ne savait plus exactement quand elle avait décidé de ranger les serviettes de bain par couleur – une pile marron, une terra cota, une beige et enfin une rose et une indigo pour les deux filles. Les grandes serviettes de bain trônaient en dessous, tandis que les essuie-mains s’empilaient sur le dessus, chapeautés par les gants de toilette. Voila, à chacun sa pile, une harmonique par personne dans le grand concert de la famille.
Elle se souvenait avoir aussi commencé par virer toutes les vieilles serviettes. Elle l’avait fait sans regret ni scrupule car certaines dataient de temps immémoriaux, de son trousseau initial, constitué de couleurs esseulées ou dépareillées provenant des armoires à linge maternelles. Voire grand-maternelles.
Ce matin, en sortant de la douche, elle avait ouvert la lingère et elle avait hésité sur sa pile. Mais non, la sienne, c’était la beige, pas la terra cota. Sa main, doigts tendus, avait oscillé quelques instants avant de se fixer entre les deux. Et plutôt que de tirer sur le bas de sa pile pour en ôter sa serviette, comme elle aurait du le faire, elle avait réajusté l’impeccable entassement qui le côtoyait. Les draps éponges rouges orangés étaient gonflés comme au premier jour et ils dépassaient toutes les autres piles d’au moins trois centimètres. Et pourtant, il s’agissait exactement du même nombre de pièces : deux de bain, cinq à main et sept gants de toilette.
*
Souvent, le soir, en revenant de l’école, je vais courir dans le jardin. L’envie me presse d’y aller durant tout le retour dans le bus, si bien que même l’hiver, quand il fait sombre dès la fin de l’étude, je m’arrange pour aller dehors et courir aussi longtemps que je peux. Je galope vers la barrière, traverse le verger et tourne autour des arbres, mes bottes baillent et glissent. Souvent je dérape et me raccroche in extremis à un tronc. Au pire je plante mes paumes dans l’herbe et empêche la chute de mes genoux par terre. Il faut faire gaffe à pas salir les pantalons, maman déteste les vilaines taches de vert tendre. Ca la fait hurler à chaque fois et papa est alors obligé de nous envoyer purger une peine de dix minutes dans notre chambre.
Je dis ça mais jamais je ne lui ai donné l’occasion de se fâcher. Je ne voudrais pas rajouter à sa peine.
*
Elle ne se souvient plus non plus quand elle a cessé de compter les jours, les nuits, les matins, les soirs, les minutes. Tout ce qu’elle sait c’est qu’il fut un moment où elle cessa. Ce ne fut pas le fait de la lassitude ou du renoncement, mais elle décida qu’il en était ainsi. Elle projette son regard dans la pénombre du jardin, tout en lavant soigneusement ses mains très pâles sous le jet d’eau un peu trop chaude. Elle insiste avec une brosse douce, entre les doigts, sous l’ongle du pouce où un peu de banane subsiste. La fenêtre de la cuisine surplombe l’évier. Comme il en était chez ses parents ou dans la demeure provinciale de ses grands-parents. La journée, les parterres de fleurs déroulent leurs couleurs sous les fluctuations de lumière. Le soir, ses yeux ne cessent de scruter le fin fond du jardin, là où grandissent sans presque aucune aide les quelques arbres fruitiers. Les anciens côtoient les plus récents. Elle ne s’étonne plus qu’un petit garçon vienne y jouer en maraude. Un des fils des voisins, sans doute. Elle ne lui a jamais dit de cesser son manège, ni ne l’a chassé. Cela fait longtemps qu’elle n’adresse plus la parole aux enfants du voisinage, surtout les gamins. Tout juste un bonjour souriant, où glisse indemnes politesse et gentillesse. Un sourire sincère mais qui s’arrête à ses dents. Quand même, elle se fait la réflexion qu’il reste de plus en plus tard, l’enfant joyeux. Parfois, elle a l’impression qu’il regarde vers leurs fenêtres. Et qu’il se couche au pied de l’arbuste. Alors elle frissonne, secoue la tête, regarde plus attentivement et semble croire qu’elle s’est trompée. Ses mains dégouttent d’eau claire qu’elle chasse d’un geste sec. Fin du rite de purification.
*
Quelques fois, Elia et Dalila me rejoignent dans le verger. Elles ne jouent jamais avec moi, non. Alors je joue avec elles. Elles tournent et dansent autour des arbres fruitiers. A la nuit tombante, elles se cachent et tentent de se retrouver. Leurs rires les dénoncent et je m’amuse de leurs rites. Elia choisit toujours le pommier près du muret. Dalila le prunier planté au centre. Elles se rendent à ces arbres sans savoir pourquoi. Moi, je sais qu’au creux noueux de leurs racines, les placentas de leurs naissances y ont été enterrés. Personne ne me l’a dit, bien sûr, mais je l’ai vu. Je vois beaucoup plus de choses qu’elles. Par exemple, que les arbres se saluent le soir, par ordre de préséance. Du plus jeune au plus âgé. Commence le prunier qui se penche vers le pommier. Celui-ci oscille à son tour ses ramures vers le prunier, puis tous les deux orientent leur posture vers mon arbre, un peu plus longtemps. Au printemps, les trois rayonnent d’un halo vert. Elia et Dalila ne peuvent saisir à quel point ils sont beaux dans leur recouvrement de sève, presque prêts à prendre la route, brûlant silencieusement leur folle énergie neuve. Et à la saison des fruits, chacune d’elle inaugure la cueillette, qui des pommes, qui des prunes. C’est ainsi qu’il en est depuis toujours.
Mon arbre, à vrai dire, c’est plutôt un arbrisseau. Je n’ai jamais su s’il était destiné à rester petit ou s’il avait décidé de ne plus croître. Comme moi. Je n’ai jamais su son nom non plus, sinon qu’il bourgeonne, fleurit et qu’il porte en automne des petits fruits comme des billes mauvâtres. Maman en fait une liqueur qu’elle garde jalousement dans un bocal. Cette récolte-là est pour elle seule. Elle ne met pas de gants, et les épines déchirent la pulpe de ses mains. Elle n’émet aucun son, elle procède simplement, rigoureusement, à sa manière obtuse de ne rien laisser en friche, rien qui puisse laisser voir son propre déchirement. Rien, sinon l’absence de gants.
*
Elle ne ferme jamais les rideaux de la cuisine. Ce soir, pourtant, quelque chose en elle le réclame. Mais comme souvent, elle résiste à l’envie de transgresser le cours normal des jours, peur d’ouvrir la boîte de Pandore. Pierre est dans le living, il sirote un cassis en regardant les dernières infos du JT. Ce soir, elle se blottira contre lui, dans les draps changés de neuf. Il saura à la courbure de son dos qu’elle retient en elle une boule de chagrin plus dense que d’habitude. Il lui caressera les cheveux, la dorlotant tout en pleurant des larmes de feu. Et demain ils seront sur le pont pour convoyer les filles à l’école, travailler puis viendra la danse d’Elia, l’athlétisme de Dalila et le repas du soir. Ils ne se sont jamais abandonnés. Père et mère ils sont restés mari et femme. Les amis admirent leur entraide.
Pourtant, demain, elle prélèvera le dessus de la pile terra-cota. Ensuite, elle ira à l’arbrisseau chercher les baies. Elles ne seront pas encore mûres, qu’importe, elle les cueillera un peu vertes. Mais à ses mains elle portera des gants, cette fois. Pas sûre que le tissu éponge la protège des épines. Pas sûr qu’elle évite de saigner, signe extérieur de tristesse. Mais sa tâche finie elle laissera les gants suspendus à l’arbuste en échange de ses fruits. Elle a oublié le nom de son espèce, n’a jamais su s’il était comestible. La liqueur, elle ne la boit pas. Sur l’étiquette, elle écrit le prénom de l’enfant qui jouerait ici. Demain, la pile rouge orangée sera juste de la même taille que les autres dans la lingère.
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Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d'un jeu d'écriture sur mon forum l'auberge de ragueneau. Je vous invite à aller faire un tour pour y lire les exellentes nouvelles de Stéphane Méliade et Isabelle Servant. Dans les autres rubriques, vous trouverez aussi des nouvelles, de la poésie, des articles divers...
09:52 Publié dans Nulla dies sine linea. | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : serviette de bain, gant, nouvelle, enfant, deuil
27.10.2008
Nous vivons dans un monde cynique, Monsieur
Nous vivons dans un monde cynique, Monsieur
C’était la dernière personne à rencontrer avant le passage du train. Après quoi, les quais seraient désertés jusqu’à l’aube, à moins qu’un pochard n’entreprenne de se rouler dans une encoignure pour la nuit comme une souris fait son nid, entre cartons tournées et effilochage de plaids.
L’homme en question avait ce petit quelque chose d’apeuré dans son œil - piégé d’avance - avec son menton qui s’obstinait à dire merde à son nez, l’un pointé sur les deux énergumènes qui l’avaient en ligne de mire, tandis que l’autre humait les dernières miettes d’écho loin là bas au fond de la galerie.
Le démarchage avait commencé très tôt ce matin pour Auguste et Eglantine. La cape satinée de la clownesse charriait des odeurs de clope, mais ce n’était rien comparé à toutes ces sueurs capturées de frôlis en touchers de tant de voyageur approchés et qui appesantissaient maintenant l’étoffe. Eglantine se sentait si lasse qu’elle aurait bien défait sa houppelande, ôté ses chaussures et gravi le prochain marchepied de wagon qui s’offrirait à elle. En une journée d’arpentage des lieux elle avait eu le temps de repérer l’endroit le plus sûr où la porte d’un wagon apparaîtrait lors du prochain arrêt.
Auguste entreprit le gars par la droite tandis qu’elle lui coupait la retraite par la gauche. Du coup, il eut le réflexe de regarder droit devant, vers le mur qui bordait la dernière voie, celle du train de minuit quart. En fait de mur, il s’agissait principalement d’une palissade de blocs de béton brut, soutenant l’assise de la gare. Ici, on était dans le sous-sol, l’endroit où tournaient aigres, pisse, vieux chiens et odeur de fête dégorgée. Ca puait dru et l’heure n’arrangeait pas les choses.
L’Auguste avait un reste de flamboyance dans sa mise, avec ses surplis de velours et de gros draps de carmin et de cramoisi. C’était un fou sans ses clochettes, un diable en souliers de parade vernissé, un peu ridicule ici, forcément. Pourtant, l’homme tourna la tête vers lui dès qu’il lui eut adressé la parole. Son œil fuyant s’était alarmé dès les premières inflexions du personnage en rouge.

Eglantine sut alors avec certitude qu’il s’agissait bien de leur ultime client du soir. L’amorce avait eu lieu, l’homme n’était déjà plus en partance vers chez lui, ou un quelconque ailleurs peuplé de chaleur et de lit. Il vertiginait sur place en d’autres endroits, d’un passé revenu gras, entier, avec ses vieux potages slurpeux, ses gardes à vous dans des rangs froids, entre deux grandes salles grisâtres, ses punitions de lattes cisaillant la chair sous la rotule durant de longues heures les mains dressées en l’air :
- Monsieur Bellord ? C’est… est-ce vous ?
Auguste ne répondit pas. Le protocole était enclenché. Son grimage exagérément allègre ne fronça pas d’une ride. Auguste pris les épaules de l’homme de ses mains gantées de velours grenat et enclencha la petite musique idiote de son baratin :
- Vous aimez les animaux Monsieur ?
- Heu oui…
Dans les yeux de l’homme l’image d’une souris patiemment torturée avec des aiguilles à coudre entre deux lits du dortoir s’imposa avec lancinance et il lui sembla que la peau de sa tête fourmillait sous les morsures des petites piques.
Auguste avait brandi une carte de démarcheur écornée sous un plastique opaque et fleuries de cachets savamment emberlificotés au point d’être illisible.
- Nous sommes de la Société Protectrice des Animaux de Spectacles Ambulants.
Un album photo surgit presqu’aussitôt de son pan de manche qui traînait en oripeaux jusqu’au sol. Il le déploya comme un éventail, d’un seul geste, sous le visage de son interlocuteur.
- Voyez ce sont de pauvres animaux de cirque Monsieur, ces animaux ont faim, c’est la crise pour eux aussi depuis la Seconde Grande Récession. C’est même pire que pour nous. Vous aimez les animaux, Monsieur ?
- Oui, mais, qu’est-ce que ???
- Si vous avez du cœur, vous ne laisserez pas ces animaux mourir cette nuit n’est-ce pas ? Il faut 10 euros pour en nourrir un durant deux jours, mais le mieux serait de nous faire un ordre permanent, pour assurer à au moins l’un d’eux une vie heureuse à tout jamais.
Auguste récitait son texte avec ce mélange de par cœur et d’intonation outrée qui plongeait invariablement ses interlocuteurs dans un abîme de culpabilité.
- Avez-vous déjà vu mourir un animal de compagnie ? Oui, sans doute… de vieillesse ! Mais imaginez-vous qu’il meure à vos pieds de faim, d’absence de soin adapté à son espèce. Les coûts vétérinaires sont devenus affreusement chers, Monsieur. Contrairement aux humains, ces êtres sans défense n’ont pas droit à la sécurité sociale. Imaginez-le réclamer sa pâtée et geindre et nous restant impuissants à tous les nourrir, après les avoir recueilli lors de la période de Grand Abandon qui a suivi le Second Crash Boursier Mondial. Nous qui les avons dressé avec amour pour leur offrir une vie utile à l’amusement de vos enfants. Mais même les amoureux du cirque, ceux qui les applaudissent à tout rompre, sont de moins en moins nombreux à venir les caresser à la fin des spectacles. Nous vivons dans un monde cynique Monsieur.
Le regard de l’homme devint comme halluciné. Une projection interne y avait lieu, faite de scènes où le Surveillant en chef le forçait à avaler les reliefs d’un repas pour chat, à quatre pattes, au pied de son lit, tandis qu’il susurrait des insultes obscènes. Il revit avec distinction la silhouette d’un jeune pensionnaire privé de docteur durant trois jours, alors que la fièvre étendait son emprise sur son visage, gonflait ses paupières et perlait ses jours hâves.
Eglantine avait délié le dernier ballon de son épaulette. Elle attacha prestement une photo au bout du fil. Un caniche bouclé de blanc, avec un panache pourpre sur le front.
- Celui-ci s’appelle Andy. Adoptez Andy et il n’aura plus jamais faim. Imaginez comme vos enfants seront heureux lorsque vous leur ramènerez ce souvenir montrant votre bon cœur. Ils voudront venir le voir cabrioler sous notre chapiteau, dans notre Cirque, Le Cirque de la Vie, Monsieur.
Eglantine mima plus qu’elle n’eut un regard de tendresse, une hachure de sourire sur sa face blanchie et attristée de fines lèvres noires.
- Je n’ai pas d’enfants, balbutia l’homme dans un sursaut de révolte, je n’ai jamais pu en avoir, pas… pas après…
Mais déjà Eglantine lui nouait le ruban ivoire autour du poignet. Alors qu’elle relevait son front, l’homme pu compter les rides qui le striaient, onze, pas une de moins, que l’épaisse pâte de maquillage ne dissimulerait plus jamais.
Une sonnerie de la ré la augura une annonce. Une voix androgyne, collant des mots préenregistrés à rythmes et enjouement inégaux proféra la venue imminente du train de minuit quart, quai 9.
L’homme redressa sa stature tandis qu’il secouait, agacé, sa main lestée du ballon. Mais Auguste ne lui laissa pas le loisir de s’échapper. A nouveau, il lui tenait les épaules, débordant de reconnaissance :
- Je savais que vous étiez un être humain, Monsieur, pas un de ces corps sans âme qui méprisent la cause de nos petits compagnons puis s’en vont clamer leur droiture devant des festins outranciers. Il ne vous reste plus qu’à remplir ce formulaire, et signer, juste là. Cet ordre permanent vous enrichira le cœur plus qu’il ne lestera votre portefeuille. Vous serez un ami d’Andy, un ami des bêtes sans amour, notre ami très cher.
C’est là – peut-être à cause de cette chevalière passée au doigt d’Auguste et qui dansait sous les yeux du voyageur sans qu’il puisse s’en détacher – Oui, je vous vénère et baise vos doigts de Milord, Surveillant Bellord – peut-être à cause de l’haleine froide, éthérée qui lui rappela une autre soufflant dans ses oreilles tandis qu’un corps l’envahissait de derrière- C’est là que l’homme sentit son écorce d’homme mûr fondre et rapetisser pour laisser apparaître l’adolescent gracile qu’il avait été, trente ans plus tôt. L’homme ne sut d’où avait surgit le stylo, ni de combien serait la somme mensuellement retirée de son compte. Il signa comme on s’acquitte d’un passé, pour payer la dette d’effroi, de fureur, de haine de soi, d’infertilité choisie. Pour signer chaque acte de fuite quand ces femmes réclamaient de lui plus que la jouissance, un amour peut-être, des enfants sûrement. Pour entériner tous ses crimes de pleutres, et le premier, celui d’avoir laissé se refermer le cercueil de bois brut sur le corps d’un voisin de chambrée, sans protester jamais sur son sort.
Le train était stationné depuis dix seconde déjà. Un chuintement fusa et une des portes s’ouvrit à un mètre trente de lui. Il s’arracha aux mains gantées de rouge et d’ivoire, fit le pas qui ne le sauvait de rien. Disparut derrière des cloisons.
Eglantine soupira longuement.
- On rentre maintenant, on rentre Auguste. J’en ai ma claque pour la semaine.
- On rentre ma belle, demain on bringue, après-demain on en plume deux trois autres.
- Ceux de minuit sont toujours les plus étranges, ils me font peur. On dirait des oracles errants. Il a même deviné ton nom… Tu es tellement plus jeune que lui pourtant.
Auguste regarda longuement le train s’ébranler. La tempe contre une vitre, à l’opposé du quai, l’homme respirait avec difficulté, il le sentait. Il savait que demain, il croirait avoir rêvé, mais un ballon, une photo d’un animal aux flans creux, quelques effluves de maquillage sur son costume reviendraient vriller sa conscience. L’homme sortirait dans la rue, il ne pourrait pas plus qu’adolescent mettre fin à son calvaire. Il trouverait quelques chats, quelques chiens peut-être, à coincer dans une ruelle. Et comme autrefois, il les mettrait consciencieusement à mort, pour éviter de se faire mourir lui-même. Auguste sourit de cette manière de loup, la seule lèvre supérieure relevée.
- … Vraiment, continua Eglantine, celui-là était le pire, j’ai cru lui faire signer l’achat de son âme.
Auguste referma ses yeux s'abandonnant à une moue gourmette:
- Il n’aurait pas pu. Je lui avais déjà volée depuis longtemps.
15:02 Publié dans Nulla dies sine linea. | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, faust, cynique, train
23.05.2008
récit long - extrait 7 - Journal de Samson
[dans le village de Gouriatski, Sud de la Biélorussie, village en zone contaminée]
(...)
Dès les premières minutes passées dans la classe, je sus que la journée serait longue. Les Mika, Tina, Vassiliev, Alexia, Andreï et autre Nicolaï me firent une fête qui me glissa sur l’esprit sans jamais parvenir à pénétrer ma chair ou à gonfler mon âme.
J’ai souvent connu ce vide qui préside aux rencontres. Un flottement où tout mon être se projette hors du cercle de personnes en présence, se dédouble et assiste, enferré à mon ombre tout ce que mon corps mouvant dit, fait et raconte. Il n’est pas possible de s’habituer à cette impression. Samson qui voit déserte Samson qui vit. Je ressens un pincement terrible et mes tripes se contractent en un nodule de nerfs sous le plexus. Je sais que si je m’en confiais à Ulric, il évoquerait la peur, mais ce mot m’incommode, je lui préfère celui de vertige.
La journée avait été mise sous le signe de l’ouverture sur le monde, tel que le monde peut être vu de là bas. J’étais un émissaire de l’étranger et je synthétisais le reste de la planète, ayant pour mon crédit toute mon expérience de globe trotter. Ils m’informèrent quant à eux des mesures régulières qu’ils faisaient de leurs nourritures locales, sur des prélèvements de lait, d’œufs, de gibiers ou de champignons. Des expériences, menées en direct, je pus apprécier la dose approximative de radionucléides que j’avais déjà absorbé par mes repas de gibier, de lait, de crèmes et autres potées, sans compter les fumées des foyers où tout ce qui utilisait le bois de la région – véritable réserve de contamination. Je n’ai jamais admiré ces acteurs qui grossissent de 20 kilos pour incarner - le mot est faible – un rôle qui le requerrait. Le jeu suffit à vous rendre nains, génie ou extraterrestre pourvu que vous soyiez talentueux. Et pour ma part, aller en reportage, jusqu’au creux des guerres les moins populaires, ne m’a jamais poussé à endosser le rôle d’un des belligérants pour accéder à une information implicite.
D’heure en heure, par le babillage savant d’écoliers de 10 ans, je voyais se dessiner les contours du spectre qui marchait dans mes pas depuis deux jours, avec cette diligence des meilleurs sherpas : le mal vieux de vingt ans, insipide, incolore, inodore, invisible continuait de ronger lentement les corps de ces gens et pour le comprendre je n’avais eu d’autre choix que d’en faire l’expérience, à mon tour.
Sortir de ce village, s’évader par un quelconque prétexte, courir à travers bois, suivant le centre de la route, jusqu’à la maison forestière, prendre un taxi, n’importe quel véhicule, remonter plus au Nord. J’eus conscience du ridicule de mon angoisse, je voyais les dents, les pupilles, les mains de ces gosses rire et rayonner de fierté, tandis que les cellules conscientes de mon corps voyageaient à trois cents kilomètres. Mais rien, aucune persuasion, aucun rappel à l’ordre, aucun sursaut d’orgueil ne m’arrima à eux. Je soupçonnais qu’ils ne s’en apercevraient pas. Même si j’expérimentais pour la première fois cette terreur froide d’un piège aimable qui vous avale, moi qui avait traversé l’Irak, l’Afghanistan, la Tchétchénie, le Soudan ou pire encore, le Congo, je donnai le change tout le jour, jouant, répondant, photographiant avec application.
«T’as une crasse dans l’œil » C’était Vassiliëv qui m’avait ainsi parlé en russe, juché sur le dossier de sa chaise. Je crus le voir pour la première fois. Il était rachitique, des cernes auréolaient ses yeux gris-bleu. Un charme éthéré s’en dégageait, un enfant gracieux, filiforme, anémique.
Oui, une crasse dans l’œil mon bonhomme, tu ne crois pas si bien dire. Plus qu’une crasse, une nuée de poussière, qui me faisait cligner et qui me rendait myope. Comme il se retournait vers le tableau, j’aperçu, sur le haut de sa nuque, de vilaines marques bleuâtres et des petites blessures rondes. Une scie froide coupa mon estomac en deux.
« Vassiliëv ? » demandais-je à Madame Fiorensca quand la sonne clôtura enfin la classe. Les enfants battaient déjà la boue du chemin, phalènes ivres dans l’obscurité tombante.
« C’est l’aîné de deux frères, répondit-elle. Le programme de réhabilitation a appris aux populations à mieux sélectionner leurs aliments, pour éviter la contamination interne. Il était trop tard pour lui, sa mère réserve les rares denrées saines pour le plus jeune. Celui-ci est consciemment sacrifié. »
Dans le lointain, une plainte canine enfla. La cours roulait ses derniers échos sur le mur mat des fourrés. A présent nu, le chemin m’appelait. Grisha n’était pas venu, et je n’avais nulle envie de l’attendre. Mon ventre tendu et bouillant empesait toute ma démarche.
D’un cliquetis, l’institutrice ferma la porte des classes, elle me considéra gravement, sans un mot, jusqu’à ce que je me retourne vers elle et la dévisage posément. « Il leur est plus facile d’accuser les gens que les sols. Si on peut vivre ici, on peut aussi oublier le drame, se tourner vers l’avenir. C’est pourquoi nous sommes un laboratoire vierge de tout chercheur ».
Ma main resta dans la sienne un moment. L’instant d’après je remontais vers le village, perdu sous les étoiles. Sur le bas côté, un soufflement d’hérisson me mit en arrêt. Je bus une gorgée humide, intemporelle avant de reprendre ma marche.
16:40 Publié dans roman en cours | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, biélorussie, enfant, classe, radioactivité





































