28.10.2009

Douze carrés blancs (5) - cette pierre que Boutros tient dans sa main

c'est tout le rugueux
l'écorce tellurique épelée sur les peaux
l'âpre quand le frotté des mains la glisse
et s'y réveille

car le derme s'endort, foin d'animaux
foin de fourrures et de l'aqueuse enveloppe
des eaux puisées
tout s'endort quand le corps brise les ombres
à force de courir

a-t-'il vu le corps du passant
ce leurre d'ombrage
qui se dit immobile mais compte et décompte
la pulsation des lumières
car le soleil s'allonge sous la pierre
qu'il éclaire
c'est son ubiquité étrange sa turpitude d'onde

alors, ami,
je me penche et cueille
la pierre, sa densité, ses arêtes
tire sur sa silhouette terreuse
la délite et m'en alarme
mais son poids
mais son poids

dans ma paume parfaitement logé
sa masse juste
sa pesée de désert
sa pesée de manque
car il fait soif
à aimer les pierres
leurs échouages ou leurs jets

il fait désir et tout aussi soudainement
silence
et dans cette balance
tu es
- comblant de grâce-
là où je suis

 

 

Sur une Photo de Pierre Gaudu (http://www.flickr.com/photos/pierregaudu/4051862637/ )

 

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24.08.2009

Carnet d'été - 3 - Plus bas

Voile d'eau et d'or

Ecrire en poésie, c'est descendre. Chaque fois la sédimentation du touffu, du foisonnement, du trop plein. C'est laisser se déposer au fond de l'eau - et nous sommes un récipient de plusieurs mers et de tant d'abysses - les miettes redevenues orpaillages des images du jour.

Accompagner cette filtration, en-deça de la lumière.

Plus bas.

Et là, dans ce mouvement, écarter toutes réminiscences fausses, les formules apprises, tendre à la vérité et à la justesse. Ce travail accompli, il arrive que l'esprit s'abandonne, libéré, sans condition, mais prolifique car réceptif des profondeurs.

Vient le texte enfin. Loin d'un exercice de style. Unique. Renouvelé.

 

05.06.2009

autant revivre en mon jardin

Tiny purity

 

 

 

 

qu'il faille des ombres
comme regain pour le désir
et l'enfant mené au large pour y croire

c'est certain


qu'elles fassent pleuvoir sur nous
toutes sortes de pétales enflammés
puis leur nuance innocente car pâle
au matin d'un cerisier du japon

autant revivre en mon jardin


que tant de mains roulent leur crasse
avides de matière avides de vêts d'or
sous nos yeux crucifiés, nos yeux si pauvres
dans le choix


que parfois nos corps
dans leur course aux aguets
soient précédés d'une lumière
distincte mais reliée
fuyant nos lèvres
honteuses presque de nos pas de vieille suie

aveu fait foi


mais quoi alors quoi
alors?
n'y a-t-il de l'espoir en présence

si brève
qu'on peut désemparer?

ou c'est ainsi et faibles
- si beaux en vérité -
que nous nous dépolissons
d'avalanche en avalanche
de lumière

 

 

 

07.04.2009

en vie

Le voyage intérieur

un bolide pour l’espérance
cent à l’heure sur la traînée de vie et pan
on rate le virage et ça pleure
évidemment

un bolide -les clés tendues :
tiens, prends-le fonce, avance !
mais le temps ? le temps ?

temps des hommes,
temps insane déjà dépassé, toujours
en retard

temps des hommes un bolide
une vie à cent à l’heure à
nausées à suer à fondre
ou gonfler

puis enfin – ou à nouveau ?-
vient ce qui vient
est ce qui est
et voici que

l’autre temps nous attrape
dans son véhicule de lumière
quelle est la vitesse d’un toujours ?

enluminaire d’un je vois
nous sommes dits et disons l’Autre
oreille d’un désir
en vie je voudrais juste monter
en vie.

16.03.2009

Si l'herbe

bientôt - soon

si l’herbe a quelque chose encore
a dire et quelle est la plante
qui croîtra le mieux
de mes pieds
- ils y cherchent une consolation-
ou de ces fines langues de poussières
vertes au printemps ?

si l’herbe a mastiqué mon pas
et rendu son rebond à ma danse
s’est ployée pour mieux redresser sa brisure
par avril et mai
lustré sa courbe d’interne sève
quand je piétinais sous la pluie,

si l’herbe enfin est morte sous les feuilles
jaunie presqu’oublié puis revenue
qui croîtra le mieux, oui de mes pieds
ou d’elle,
si je n’écoute pas la lumière
sculpter en elle l’espérance
d’un simple reflet ?

05.03.2009

bourrasque

Bourrasques



pour qu’ils refluent
ces feux terrifiés
dans l’ombre crasseuse d’une paume en labeur
caresse soudain éteinte sous la lanterne du soir


et pour qu’étincellent
ces ricochets fusain
dans la suie lasse de l’œil extatique


combien de splendeurs habillent ce ciel moissonné
par le limon de ta bouche
dressée orante soufflée


cierge à murmures
vacillement gracile
mastication longue de semences
qui tollit peccatum mundi ?


combien de louanges ensuite
resserrant le poids de la lumière
sur l’orbe de tes reins ?


tandis qu’en aparté
ta main découvre émue
sa nature de plume

 

 

Extrait de "Dans ta bouche mangée de souffles", inédit

02.03.2009

je suis Calice et tu es cette lèvre

Coeur - Heart

je suis Calice et tu es cette lèvre
je loge dans l’espace à charge d’avaloir de pas
au cercle des douze ailes
dont les rayons colorient le vide
comme terrassement pour la fête
de ton nom

j’habite tous ces horizons
cousus sur l’interne de mon coeur
éclaboussée de chaque tambourinage
- et son rythme et la valve -
propulsant l’ombre enduite contre l’écorce affamée
de lumières solides

je pense ma chair ses chaleurs
cette brassée de liesses
la parole de toi
je pense d’une largeur d’aisselles à aines

j’habite cette étendue
- spires légères puis denses -
par leurs ventres contorsionnés
par leurs bans de chairs pavides
par tous leurs pores
musent nos noms à venir

je pense ma langue au tendre de mes dents
lanière utile au vent quand souffler
est devenu une manière de déplacer le monde
et de mouvoir la vie en son centre
vers les pôles humides
de nos naissances

30.10.2008

hors des bordées de lumières

aube grise


il me faudra t'apprendre
hors des bordées de lumières
que tu me jetais
à rompre haut et feu
voir dedans être dehors
la nuée opaque
le ciel bouché, les pluies crachées
les chemins au soir sans ta danse
guidant le volant de l'auto

énoncée mes lèvres
elles qui reviennent aux initiales
de ton nom d'or

trembler – je ne frissonnerai pas- de prodigalité
sans plus voir la main de l'offrande
son ocre qui incise mes poumons

la nuit pour moi est devenue un voile
à soulever doucement
mon seul désir
y plante sa tente

ma nuit voyante remuante rumeur
amour où tu t'enroules
comme au jour
soleil empreint sur mes paupières
.

02.10.2008

La lumière est le premier élément

light is the first element - la lumière est le premier des éléments

 

elle s’y dévide, ma poitrine en dépend

elle s’y expire et Amour y déverse

son tiède glaçage dans mes seins en apnée

elle y explose et mon œil la contemple

par le devers de ma chair transpercée

 

22.04.2008

récit long - extrait 6 - Chez Myriam

(…)

 

Si elle se fiait aux conseils de Myriam, la route ne serait plus longue. La voisine aux pommes l’attendait – peut-être – un de ces jours, enfin l’invitation avait été répétée et répétée souvent. Surgie de nulle part il y avait à peine deux semaines, Myriam s’inscrivait maintenant dans l’Arbre d’Esprits de la famille, ces trames de filiation tressées rituellement par les filles. Sur le mur de leur chambre, la tapisserie toujours en devenir, s’allongeait vers le bas, composée de bouts de ficelles, écheveau de laines et lanières de lin, en des motifs abstraits, où se glissaient les noms des élus, des pelures de crayons ou des écorces, des menus objets maraudés aux sacs d’amis.  

 

(…)

 

Dans son rétroviseur, les lignes des cimes formaient des virgules gobées par le ciel, et d’autres virgules suivaient. Elena s’arracha à cette hypnotique observation et hocha la tête en signe d’assentiment. Par ce voyage contournant la forêt, sa vaste densité arpentée par le flanc gauche, Elena pourrait relier les deux pôles de cette circulation étrange de la sollicitude. Elle pourrait, lui semblait-il, mesurer l’amour, où ses prémisses, en empans exacts, ne sachant pourquoi il lui était maintenant devenu nécessaire de quantifier l’inquantifiable, de soutirer au plus immatériel l’énoncé de son poids.  Bien sûr, elle ne le consignerait nulle part, elle savait néanmoins que cela comblerait d’une passerelle le néant qui la séparait maintenant de tout météorite humain.

 

A l’issue d’un raidillon, elle surplomba l’orée et sut qu’elle était en vue de la propriété sans avoir à vérifier son plan ni les indications routières.

 

De hautes haies taillées enclosaient une bâtisse dont on devinait, au travers des feuillages, les murs de grès et de schistes mêlés. Pour pénétrer dans le jardin, Elena du laisser la voiture sur un emplacement de terre durcie où le véhicule de Myriam était déjà stationné. Une allée étroite tenait lieu d’entrée. Elle était pavée de granit en demi-cercles et aménagée en un tunnel de buissons persistants, éclairée uniquement par son débouché et ce, malgré le grand midi qui dardait alentour. Arrivée à mi-chemin de ce boyau vert, Elena dut s’arrêter, stupéfaite de l’absence totale de son et de l’envahissement inverse des senteurs chargées de terreau et de mucus. L’aphonie dura quelques dizaines de secondes ; Elena, tétanisée, ne percevait même plus son propre souffle. Puis vint le chant d’un merle et par delà une voix s’adressa à elle d’un lieu qu’elle eut dit vaste, peuplé d’une assistance nombreuse mais discrète : - « Que ceux qui ne supportent pas, sortent ». Le silence se refit et il ne sembla pas à Elena qu’elle ait quoi que ce soit à dire pour le rompre à nouveau.

 

Une fine toile, fraîchement tissée par une épeire, tremblait dans l’expire d’un filet venteux. Des particules de bruine la tapissaient, chacune réfractant un minuscule prisme scintillant. Elena du la rompre, doigts en proue, écarter les deux pans collants pour émerger enfin hors du passage.

 

Face à elle, des massifs continus de rosiers bordaient la maison. Certains grimpaient sur plusieurs mètres, offrant toutes les variétés de couleurs. Sur la dextre, un jardin d’hiver au toit élégamment bombé s’allongeait jusqu’à l’orée du bois et créait l’unique connexion avec le territoire ombrageux. Le reste du domaine, qui donnait l’impression d’être plus large qu’il ne l’était en réalité, témoignait d’un savant entretien, sans une once de désordre sylvain ou d’asymétrie de ramures. C’était bien l’autre côté de sa terre, à seulement quelques kilomètres, son parfait ponant, l’opposé manifeste de son terrain.

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Était-ce une curiosité ambigüe qui avait poussé Myriam à lui rendre visite la première fois ? Elle en entrevoyait à présent la possibilité. Elena se tenait coite, plantée devant ce décor comme Alice venant de traverser le miroir. Le sentiment d’irréalité qui l’avait rejointe dans le tunnel ne l’avait pas tout-à-fait quittée, même si tout dans cette vue inspirait une quiétude feutrée.

 

Un braiement éventra l’air. Elena sursauta : l’âne devait être proche, mais elle ne voyait devant elle aucun espace qui aurait pu accueillir un animal de pâture. D’autres cris, plus répétés, la guidèrent dans sa marche jusqu’à dépasser l’angle gauche de la maison. Il y avait bien là une prairie et un abri en dur à l’angle duquel remuaient deux grands ânes aux pelages frisés. Un troisième déboucha de derrière l’abri accompagné de Myriam qui lui enlaçait l’encolure.

 

De nouveau, et comme à chaque fois, la magie de la présence de Myriam opéra. Elena se dirigea vers la jeune femme d’un pas allégé. L’élan premier qui l’avait tirée de son lit, ce matin, l’avait reprise intact. Myriam n’eut besoin d’aucune parole pour l’accueillir, son sourire heureux et entendu suffit. Elle lui passa l’hanse d’un sceau d’eau et Elena comprit qu’elle lui proposait d’abreuver les plus jeunes ânesses. Car il lui apparaissait à présent qu’il s’agissait là de deux femelles et de leur mère.

 

- « Comment s’appellent-elles ? »

 

- « La plus claire : Hestia, la plus ronde : Hélia et  leur mère : Hermesine. Mais si c’est ainsi que je les désigne, les noms qu’elles se donnent entre elles sont bien différents, crois-moi.»

 

(…)

 

 « Tu prendras volontiers un thé ? »

 

Elena sourit à la proposition. Cela ne l’étonnait guère que Myriam fasse partie des adeptes d’infusions et de tisanes en tous genres. Elle était certaine qu’on trouvait aussi dans sa cuisine un confiturier rustique débordant de pots de gelées et marmelades étiquetées avec soin. Que son détergent était bio, ses plantes engraissées de mixtures d’algues et qu’elle diffusait des huiles essentielles d’oranger le soir venu pour affronter les nuits avec le potentiel de quiétude requis.

 

Le salon possédait les charmes des demeures de maître : classique, aérée, aux plafonds hauts et moulurés, le mur latéral pourvu d’un foyer de style surmonté d’un miroir 18ème. Le plus frappant fut la transparence de l’air, la grande clarté malgré les mois d’automne, offerte par ces fenêtres en triptyques à croisillons peints de blanc. Par-dessus les baies, une lucarne en demi-lune, partagée de rayons sertis de vitraux or, bleu roi et carmins, distribuait des auréoles de couleurs sur tous les meubles.

 

Elena s’enfonça dans un fauteuil, tapissé de fleurs grège et olivâtres. C’est alors que la voix entendue un peu plus tôt, lors du « passage », lui revint en mémoire. Repousser toute angoisse, immédiatement :

 

-«  Tu vis seule ici ?»

 

- « C’est vrai ». La réponse de Myriam vient dans un murmure, du tac au tac. Il était évident qu’elle s’attendait à la question, qu’elle n’avait peut-être attendu que cela depuis très longtemps.

 

Myriam disposa un plateau lavande sur la table basse, versa l’eau bouillante dans les tasses apprêtées de  sachets. Une volute de vapeur s’éleva dans un rayon de soleil transmué de rouge et d’orangé. Ses gestes d’offrande, son visage à l’ovale doux, les paupières abaissées vers le plateau, ses épaules étroites courbées, ses cheveux blonds pointant leurs courtes mèches en surplomb de ses mains, tout fut nimbé de ce halo impalpable. Une icône, se dit Elena.

 

- « Du sucre ?  Du miel ?»

 

-  « Laisse, je vais le faire… Tu as toujours vécu ici ? »

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Myriam pivota la tête brusquement vers la baie arrière d’où l’on percevait l’orangerie mangée par les bois. Elle s’assit, mais sa main tremblait un peu.

 

-« Non, mais j’y suis née »

 

- « … »