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03/02/2009

Extrait de roman en cours "Journal de Samson"

 Extrait de roman en cours

 

"Journal de Samson -  le 2 janvier 2008

 

 

 

Ce ne fut pas l’odeur, ni même le silence qui m’instruisit de sa venue avant même que je ne m’éveille. Je dors toujours les fenêtres ouvertes, été comme hiver. Mais ce ne fut pas non plus le vif froid ou un vent descendu du Nord. Plutôt une épaisseur dans la transparence physique de l’air, un écran qui n’étouffe ni ne réverbère les sons, les distances ou les effluves, mais qui se dépose sur eux et entre eux et les rend confusément semblables. La neige révèle l’essence commune d’un cri, d’un pas, d’un souffle. La neige se dépose et tout avec elle devient dépôt, archivage du temps. Celui qui l’expérimente intouchée au premier matin, redevient virginal, et comme le nouveau-né, cherche à happer son lait fondant dans la bouche, et de ses yeux myopes se perd dans ses nappes superposées.

 

Après, je me souviens qu’en ouvrant l’œil, j’ai eu envie d’aussitôt le refermer, puis de respirer à fond l’électricité sèche qui aiguisait l’air. Et j’ai frémis de plaisir, comme un gosse. La neige.

 

white light on white earth

En bas de l’escalier, l’effervescence grondait. Il en avait suffit d’un autre, plus vigilant, ou du patron peut-être, pour les rameuter tous, en tenue complète, fusil à l’épaule et casquettes à oreilles de fourrure vissées sur leurs vingt crânes. Je fus le vingt-et-unième.

 

Les musettes bombées de pitances pour la journée attendaient toutes, alignées sur la grande table de bois, que les chasseurs les glissent en bandoulière. Des cafés amers fumaient dans des bols, qu’on engloutirait debout, les bottes déjà chaussées, avant de s’essuyer la bouche d’un revers de manche et de pénétrer sans plus de scrupule la blancheur fascinante.

 

Alors, le patron fit dix pas. Puis levant un doigt autoritaire, il stoppa le cortège et toutes conversations. Et un hululement solitaire, comme la proclamation du ban d’un prétendant au trône, sectionna la partition blanche pour y rajouter une note noire, sauvage, excitante et affolante à la fois : Le Loup.

 

Je m’étais immiscé dans leur groupe sans éclat, par la force de l’habitude, en quelques jours à partager leurs repas de chair fraîchement tuées dans les bois prochains, ou leurs jeux de cartes durant des après-midis élastiques défiant les projets de lendemains. Ils retourneraient bientôt chez eux, loin, mais tous espéraient les premières neiges, les premières chasses au goût ancestral : aller tirer la bête qui hantait leur sommeil d’enfant, lui faire payer la note, à ce loup, pour les sept chevreaux, le petit chaperon rouge, les trois petits cochons et tous les autres moins chanceux croqués au fil de mille ans de contes.

 

Mais là, aurais-je pu me targuer d’être encore spectateur ? J’étais de cette troupe, le pas dans leurs traces à eux, plus silencieux encore, car tendu entièrement vers ce flan hâve et noir que je voulais voir glisser entre les troncs centenaires. Plus encore, je désirais faire face à la gueule, voir les fines lames du regard s’arrêter sur moi, les lèvres se retrousser, sentir son haleine rencontrer la mienne. Je ne voulais rien moins qu’un face à face. Pas question d’un coup de fusil planté entre les côtes d’un animal qui s’éloigne ou qui passe à distance. Mon esprit s’obnubilait de cette gueule qui m’attendait, seule justification honorable pour m’être perdu hors du temps, hors d’Elena, pour avoir exploré à l’envi l’oubli de rentrer.

 

 

 

15:26 Publié dans roman en cours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : neige, loup, chasse, samson, roman |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

10/04/2008

récit long en cours -extrait 4 : Samson dans la maison forestière

(...)

Peut-être que l’escalier grinçait - la nuit suivante en tout cas, il me fit cette confidence - mais je n’entendis rien, assourdi par la tension dans laquelle m’accueillirent ces hommes vêtus de kaki, aux faces rondes sous le  biseau d’une casquette, à l’œil d’aguets cherchant à reconnaître un des leurs sinon l’étranger qui gâcherait leur orgie d’anecdotes, de vantardises, de scénettes de traque ponctuées de gaucheries puis d’exploits inédits cent fois répétées dans des chalets semblables chez eux, en France, en Allemagne, en Belgique ou ailleurs – au pays de la chasse sans frontières.

 

Je sus qu’il me faudrait les flatter au moyen de l’appareil photo, les saisir dans leur excitation comme pour les inciter à plus de démonstration. Justifier un reportage sur le tourisme de ces lieux et son attrait, feindre l’intérêt ou la sympathie. Payer mon entrée pour la nuit d’une passe de camaraderie. Tout plutôt que de provoquer la défiance ennemie du métier. Tout plutôt que de brûler le point de repère avec l’amante, la ténébreuse, la lanceuse de sortilège, la forêt au ventre ouvert, tapie et musante à un jet de pierre des fenêtres.

 

Des poutres saillaient courbes des plafonds bas, donnant à la pièce un air de vaisseau viking. Une tablée immense, regroupant tous les couverts, coupait la salle commune en deux, de biais. Les hommes étaient assis, souvent face à l’âtre. Je pris place sur un coin, près d’un garçon encore jeune qui s’avéra être le fils de la maison. Sur le seuil de la cheminée, d’autres convives discutaient bruyamment, refaisant les gestes de la journée ou leur équivalent fantasmé.

 

 

Un Cerf a surgi sur la colline, j’ai vu son souffle monter dans l’air blanchi  d’aube, l’œil écarquillé  sous l’assaut – meutes aux cinquante gueules criardes -  ses flancs secoués par les spasmes de peur et d’épuisement, j’ai vu le cerf aux dix cors courber l’échine et son museau souffrir la résignation. – Viens-  ma balle l’a rejoint en pleine poitrine comme un baiser de mort.

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Les bières coulaient de verres en gosiers tandis que les chaises raclaient le sol, les voix jaillissaient, sans jamais que surviennent un chant – chasseur n’est pas marin. Ces corps revivaient, dans l’escapade suave des consciences, la quête de la proie jusqu’aux laves de sang gagné. Leurs peaux reluisaient d’histoires préhistoriques. La tribu rassemblée, visages offerts aux éclaboussures de feu de camp, mimait à plus sommeil les pas dans les pattes d’un cerf, d’un chevreuil, la main poignant dans le rougissement des pelures. Le chasseur survivait à sa chasse par la parole du combat.

 

Je m’étais égaré, les aboiements fauves de la meute semblaient de plus en plus lointains. Comme je tournais sur moi-même à l’affut d’une piste, l’ébrouement des ailes dans les bruyères m’a saisi. D’un buisson, un éclair noir charbon s’est élevé. J’ai redressé la tête, mais ce devait être une corneille ou un oiseau sans intérêt. Je relâchais mon bras et vis,  face à mon canon baissé, un superbe tétras figé sur une souche d’arbre. Effleurée, la gâchette a suffit à faire feu. Sur la souche, plus trace d’oiseau, mais à quelques pas derrière gisait un corbeau gigantesque, le bec ouvert, son sang avait la couleur de son pelage.

 Mon voisin causait peu. Son domaine, c’était les chiens. Il se chargeait de les nourrir et plusieurs fois il reparti avec les abats des bêtes dépecées sur place pour leur donner. Il revenait, après un long temps – plus que nécessaire pour accomplir sa tâche – avec ce frais de la nuit et ces odeurs d’humus tendre accroché aux guêtres. Je le questionnai sur les noms de ses protégés et seulement alors, sa bouche où manquait une dent, s’ouvrit largement pour expulser trente noms, enchaînés sans respiration, comme un chapelet de mots d’amour qu’il aurait l’habitude de réciter chaque soir avant dormir.

 

La posture était  atroce. C’est qu’il gèle presque aux abords  de l’aube. Mes genoux ankylosés souffraient de l’accroupissement qui ne semblait pas vouloir prendre fin. J’ai voulu boire à ma fiole cet alcool d’acier fondu qu’on nous procure à l’auberge. Il fallait procéder sans bruit, ne pas gâcher un  affut si long. Mais une branche craqua quand-même  et c’est sans doute pourquoi Gérard a fait feu du mirador. Je m’en tire bien, il m’a raté de cinq mètres. Le plus râlant c’est ce chevreuil qui a filé, zig-zag auburn entre les troncs. Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de celui que Marco a abattu. Le mien, il avait une tache argentée sous l’œil, j’en suis presque sûre, comme une larme on aurait dit, oui, comme s’il chialait après sa mère.

 

Le gars d’en face a fini par m’adresser la parole. Il provenait de Belgique, d’un village près de Couvin, j’ai oublié le nom. Il avait eu envie de voyage, d’aventure. Il vivait seul, sa femme était partie pour un autre, glissa-t-il, usant de la formule consacrée comme d’un bouclier. Chasser en groupes, se ressourcer dans la nature, les bois, voir des bisons peut-être. Il ne regrettait pas. Il n’avait jamais rien vu de semblable. Il fallait que je participe à une chasse m’assura-t-il, il n’y a qu’ainsi qu’on approche des bêtes sauvages, qu’on sent vivre les forêts. Un temps passa dans la contemplation hypnotique du feu, puis il ajouta, plus fragile peut-être, il n’y a que là qu’on goûte à la mort. Et je compris qu’il parlait de la sienne, pas de la viande dans son assiette. Et je me pris à en vouloir à sa femme de l’avoir rendu sans désir autre que porter les restes d’une bête morte dans ses bras anémié de caresses.

 

Que vienne la neige. Que vienne le manteau épais, les prémisses des grands froids. Le silence propice à la suprême rencontre. Ils errent, depuis toujours, immémoriaux. Pas assez d’une soirée pour conter leurs légendes, une fois si naïfs grugés par l’aplomb d’un chat et d’un cochon, une autre fois carnassiers s’en prenant aux voyageurs. Jamais seuls, toujours plusieurs, avec leurs gueules nobles et leurs ululements à rallumer la lune. Que vienne la neige pour pister leurs empreintes fraîches, les suivre jusqu’à débusquer leur tanière, les traquer et se venger de tous les monstres tapis sous les lits, enfants, sur les chemins des filles pures, saigné au dos des mémoires domestiques. Que vienne la neige et nous irons au loup.

 

Alors, s’éleva du palier la musique que j’avais perçue à mon arrivée. Un accordéon animé d’un air folklorique, triste à fendre une buche pétrifiée. Le flottement dans les conversations fut subtile, mais néanmoins perceptible. Le brouhaha ne m’atteignait plus, j’accédai de manière impromptue à cette trêve que j’avais convoité ces dernières heures. J’avais envie de partir séance tenante, les laisser là, sans un bonsoir, avec mon appareil et ma tête encombrée d’eux, gravir ces escaliers pour rejoindre la musique, m’en vêtir - et uniquement d’elle- pour la nuit.

 

Je n’en eu pas l’occasion. Elle était là, déjà, avec un minois de 25 ans, brûlante et habitée. Elle s’assit à mes côtés, à la place libre du fils depuis longtemps parti dormir ou enlacer ses frères canins. Elle ne me jeta pas un seul regard, mais il m’était évident, physiquement, qu’elle jouait à ma seule intention. Demain était depuis si longtemps là quand je fus enfin dans mes draps que je sommeillai éveillé, traversé de transes et de déchirements clandestins.

 

Il me fallut une aurore d’eaux soulevée du paysage bruineux. Il me fallut les rayons gris perlant des cimes bleu-olivâtre. Il me fallut l’absence de son nom – la permanence du tien- pour extirper mon âme de cette nuit-là.

00:10 Publié dans Roles et rituels | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chasse, biélorussie, loup, chien, cerf, roman |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |