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10/03/2009

Serviette-éponge

 

Elle ne savait plus exactement quand elle avait décidé de ranger les serviettes de bain par couleur – une pile marron, une terra cota, une beige et enfin une rose et une indigo pour les deux filles. Les grandes serviettes de bain trônaient en dessous, tandis que les essuie-mains s’empilaient sur le dessus, chapeautés par les gants de toilette. Voila, à chacun sa pile, une harmonique par personne dans le grand concert de la famille.

Elle se souvenait avoir aussi commencé par virer toutes les vieilles serviettes. Elle l’avait fait sans regret ni scrupule car certaines dataient de temps immémoriaux, de son trousseau initial, constitué de couleurs esseulées ou dépareillées provenant des armoires à linge maternelles. Voire grand-maternelles.

Ce matin, en sortant de la douche, elle avait ouvert la lingère et elle avait hésité sur sa pile. Mais non, la sienne, c’était la beige, pas la terra cota. Sa main, doigts tendus, avait oscillé quelques instants avant de se fixer entre les deux. Et plutôt que de tirer sur le bas de sa pile pour en ôter sa serviette, comme elle aurait du le faire, elle avait réajusté l’impeccable entassement qui le côtoyait. Les draps éponges rouges orangés étaient gonflés comme au premier jour et ils dépassaient toutes les autres piles d’au moins trois centimètres. Et pourtant, il s’agissait exactement du même nombre de pièces : deux de bain, cinq à main et sept gants de toilette.

*

Souvent, le soir, en revenant de l’école, je vais courir dans le jardin. L’envie me presse d’y aller durant tout le retour dans le bus, si bien que même l’hiver, quand il fait sombre dès la fin de l’étude, je m’arrange pour aller dehors et courir aussi longtemps que je peux. Je galope vers la barrière, traverse le verger et tourne autour des arbres, mes bottes baillent et glissent. Souvent je dérape et me raccroche in extremis à un tronc. Au pire je plante mes paumes dans l’herbe et empêche la chute de mes genoux par terre. Il faut faire gaffe à pas salir les pantalons, maman déteste les vilaines taches de vert tendre. Ca la fait hurler à chaque fois et papa est alors obligé de nous envoyer purger une peine de dix minutes dans notre chambre.

Je dis ça mais jamais je ne lui ai donné l’occasion de se fâcher. Je ne voudrais pas rajouter à sa peine.

*

Elle ne se souvient plus non plus quand elle a cessé de compter les jours, les nuits, les matins, les soirs, les minutes. Tout ce qu’elle sait c’est qu’il fut un moment où elle cessa. Ce ne fut pas le fait de la lassitude ou du renoncement, mais elle décida qu’il en était ainsi. Elle projette son regard dans la pénombre du jardin, tout en lavant soigneusement ses mains très pâles sous le jet d’eau un peu trop chaude. Elle insiste avec une brosse douce, entre les doigts, sous l’ongle du pouce où un peu de banane subsiste. La fenêtre de la cuisine surplombe l’évier. Comme il en était chez ses parents ou dans la demeure provinciale de ses grands-parents. La journée, les parterres de fleurs déroulent leurs couleurs sous les fluctuations de lumière. Le soir, ses yeux ne cessent de scruter le fin fond du jardin, là où grandissent sans presque aucune aide les quelques arbres fruitiers. Les anciens côtoient les plus récents. Elle ne s’étonne plus qu’un petit garçon vienne y jouer en maraude. Un des fils des voisins, sans doute. Elle ne lui a jamais dit de cesser son manège, ni ne l’a chassé. Cela fait longtemps qu’elle n’adresse plus la parole aux enfants du voisinage, surtout les gamins. Tout juste un bonjour souriant, où glisse indemnes politesse et gentillesse. Un sourire sincère mais qui s’arrête à ses dents. Quand même, elle se fait la réflexion qu’il reste de plus en plus tard, l’enfant joyeux. Parfois, elle a l’impression qu’il regarde vers leurs fenêtres. Et qu’il se couche au pied de l’arbuste. Alors elle frissonne, secoue la tête, regarde plus attentivement et semble croire qu’elle s’est trompée. Ses mains dégouttent d’eau claire qu’elle chasse d’un geste sec. Fin du rite de purification.

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*

 

 

Quelques fois, Elia et Dalila me rejoignent dans le verger. Elles ne jouent jamais avec moi, non. Alors je joue avec elles. Elles tournent et dansent autour des arbres fruitiers. A la nuit tombante, elles se cachent et tentent de se retrouver. Leurs rires les dénoncent et je m’amuse de leurs rites. Elia choisit toujours le pommier près du muret. Dalila le prunier planté au centre. Elles se rendent à ces arbres sans savoir pourquoi. Moi, je sais qu’au creux noueux de leurs racines, les placentas de leurs naissances y ont été enterrés. Personne ne me l’a dit, bien sûr, mais je l’ai vu. Je vois beaucoup plus de choses qu’elles. Par exemple, que les arbres se saluent le soir, par ordre de préséance. Du plus jeune au plus âgé. Commence le prunier qui se penche vers le pommier. Celui-ci oscille à son tour ses ramures vers le prunier, puis tous les deux orientent leur posture vers mon arbre, un peu plus longtemps. Au printemps, les trois rayonnent d’un halo vert. Elia et Dalila ne peuvent saisir à quel point ils sont beaux dans leur recouvrement de sève, presque prêts à prendre la route, brûlant silencieusement leur folle énergie neuve. Et à la saison des fruits, chacune d’elle inaugure la cueillette, qui des pommes, qui des prunes. C’est ainsi qu’il en est depuis toujours.

Mon arbre, à vrai dire, c’est plutôt un arbrisseau. Je n’ai jamais su s’il était destiné à rester petit ou s’il avait décidé de ne plus croître. Comme moi. Je n’ai jamais su son nom non plus, sinon qu’il bourgeonne, fleurit et qu’il porte en automne des petits fruits comme des billes mauvâtres. Maman en fait une liqueur qu’elle garde jalousement dans un bocal. Cette récolte-là est pour elle seule. Elle ne met pas de gants, et les épines déchirent la pulpe de ses mains. Elle n’émet aucun son, elle procède simplement, rigoureusement, à sa manière obtuse de ne rien laisser en friche, rien qui puisse laisser voir son propre déchirement. Rien, sinon l’absence de gants.

*

Elle ne ferme jamais les rideaux de la cuisine. Ce soir, pourtant, quelque chose en elle le réclame. Mais comme souvent, elle résiste à l’envie de transgresser le cours normal des jours, peur d’ouvrir la boîte de Pandore. Pierre est dans le living, il sirote un cassis en regardant les dernières infos du JT. Ce soir, elle se blottira contre lui, dans les draps changés de neuf. Il saura à la courbure de son dos qu’elle retient en elle une boule de chagrin plus dense que d’habitude. Il lui caressera les cheveux, la dorlotant tout en pleurant des larmes de feu. Et demain ils seront sur le pont pour convoyer les filles à l’école, travailler puis viendra la danse d’Elia, l’athlétisme de Dalila et le repas du soir. Ils ne se sont jamais abandonnés. Père et mère ils sont restés mari et femme. Les amis admirent leur entraide.

Pourtant, demain, elle prélèvera le dessus de la pile terra-cota. Ensuite, elle ira à l’arbrisseau chercher les baies. Elles ne seront pas encore mûres, qu’importe, elle les cueillera un peu vertes. Mais à ses mains elle portera des gants, cette fois. Pas sûre que le tissu éponge la protège des épines. Pas sûr qu’elle évite de saigner, signe extérieur de tristesse. Mais sa tâche finie elle laissera les gants suspendus à l’arbuste en échange de ses fruits. Elle a oublié le nom de son espèce, n’a jamais su s’il était comestible. La liqueur, elle ne la boit pas. Sur l’étiquette, elle écrit le prénom de l’enfant qui jouerait ici. Demain, la pile rouge orangée sera juste de la même taille que les autres dans la lingère.

 

 

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Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d'un jeu d'écriture sur mon forum l'auberge de ragueneau. Je vous invite à aller faire un tour pour y lire les exellentes nouvelles de Stéphane Méliade et Isabelle Servant. Dans les autres rubriques, vous trouverez aussi des nouvelles, de la poésie, des articles divers...

09:52 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : serviette de bain, gant, nouvelle, enfant, deuil |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

03/12/2008

ce que vous faites aux plus petits d'entre les miens

 

1955_Chiens_perdus_sans_colliers.jpg

Je sais que la France n'est pas mon pays, mais j'aime considérer qu'un soucis de démocratie, hein, ça appartient à tout le monde.

Alors quand je lis cette news sur Yahoo :

"Une réforme qui durcira le sort judiciaire des mineurs, avec notamment une possibilité d'incarcération dès l'âge de 12 ans pour les crimes, a été lancée par la ministre de la Justice Rachida Dati" Qui considère, comme Maïté avec Bonux, que c'est une quesiton de "bon sens". Sauf qu'elle, elle est ministre de la Justice, dans le pays des "droits de l'Homme" pas décapiteuse on line d'anguilles. http://fr.news.yahoo.com/4/20081203/tts-france-justice-mi...

Je vais voir Maître Eolas, mon copain juriste qui me donne, lui et ses commentateurs, toujours envie de continuer à croire qu'intelligence et humainté sont compatibles.

Et je trouve cette caricature, qui ne me fait pas rire, parce qu'en fait, elle est amère :

http://www.maitre-eolas.fr/images/miquets/reformemineurs....

et dans les commentateurs je trouve cette magnifique analyse des statistiques de la délinquance infantile et qui tord le cou à TOUS les effets d'annonces menant les grands politiciens adultes à s'en prendre à des enfants pour les mettre en prison. A lire en entier, ce n'est pas long et extrêmement instructif. Et c'est fait par un chercheur au CNRS.

Comme quoi, mentir et faire mentir les chiffres, ce n'est pas bien. On se croirait dans un livre de Cesbron. Sauf qu'il est mort il y a presque 30 ans.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gilbert_Cesbron

23/05/2008

récit long - extrait 7 - Journal de Samson

[dans le village de Gouriatski, Sud de la Biélorussie, village en zone contaminée] 

 (...)

Dès les premières minutes passées dans la classe, je sus que la journée serait longue. Les Mika, Tina, Vassiliev, Alexia, Andreï et autre Nicolaï me firent une fête qui me glissa sur l’esprit sans jamais parvenir à pénétrer ma chair ou à gonfler mon âme.

 

J’ai souvent connu ce vide qui préside aux rencontres. Un flottement où tout mon être se projette hors du cercle de personnes en présence, se dédouble et assiste, enferré à mon ombre tout ce que mon corps mouvant dit, fait et raconte. Il n’est pas possible de s’habituer à cette impression. Samson qui voit déserte Samson qui vit. Je ressens un pincement terrible et mes tripes se contractent en un nodule de nerfs sous le plexus. Je sais que si je m’en confiais à Ulric, il évoquerait la peur, mais ce mot m’incommode, je lui préfère celui de vertige.

 

La journée avait été mise sous le signe de l’ouverture sur le monde, tel que le monde peut être vu de là bas. J’étais un émissaire de l’étranger et je synthétisais le reste de la planète, ayant pour mon crédit toute mon expérience de globe trotter. Ils m’informèrent quant à eux des mesures régulières qu’ils faisaient de leurs nourritures locales, sur des prélèvements de lait, d’œufs, de gibiers ou de champignons. Des expériences, menées en direct, je pus apprécier la dose approximative de radionucléides que j’avais déjà absorbé par mes repas de gibier, de lait, de crèmes et autres potées, sans compter les fumées des foyers où tout ce qui utilisait le bois de la région – véritable réserve de contamination. Je n’ai jamais admiré ces acteurs qui grossissent de 20 kilos pour incarner -  le mot est faible – un rôle qui le requerrait. Le jeu suffit à vous rendre nains, génie ou extraterrestre pourvu que vous soyiez talentueux. Et pour ma part, aller en reportage, jusqu’au creux des guerres les moins populaires, ne m’a jamais poussé à endosser le rôle d’un des belligérants pour accéder à une information implicite.

 

D’heure en heure, par le babillage savant d’écoliers de 10 ans, je voyais se dessiner les contours du spectre qui marchait dans mes pas depuis deux jours, avec cette diligence des meilleurs sherpas : le mal vieux de vingt ans, insipide, incolore, inodore, invisible continuait de ronger lentement les corps de ces gens et pour le comprendre je n’avais eu d’autre choix que d’en faire l’expérience, à mon tour.

 

Sortir de ce village, s’évader par un quelconque prétexte, courir à travers bois, suivant le centre de la route, jusqu’à la maison forestière, prendre un taxi, n’importe quel véhicule, remonter plus au Nord. J’eus conscience du ridicule de mon angoisse, je voyais les dents, les pupilles, les mains de ces gosses rire et rayonner de fierté, tandis que les cellules conscientes de mon corps voyageaient à trois cents kilomètres. Mais rien, aucune persuasion, aucun rappel à l’ordre, aucun sursaut d’orgueil ne m’arrima à eux. Je soupçonnais qu’ils ne s’en apercevraient pas. Même si j’expérimentais pour la première fois cette terreur froide d’un piège aimable qui vous avale, moi qui avait traversé l’Irak, l’Afghanistan, la Tchétchénie, le Soudan ou pire encore, le Congo, je donnai le change tout le jour, jouant, répondant, photographiant avec application.

 

 «T’as une crasse dans l’œil » C’était Vassiliëv qui m’avait ainsi parlé en russe, juché sur le dossier de sa chaise. Je crus le voir pour la première fois. Il était rachitique, des cernes auréolaient ses yeux gris-bleu. Un charme éthéré s’en dégageait, un enfant gracieux, filiforme, anémique.

 

Oui, une crasse dans l’œil mon bonhomme, tu ne crois pas si bien dire. Plus qu’une crasse, une nuée de poussière, qui me faisait cligner et qui me rendait myope. Comme il se retournait vers le tableau, j’aperçu, sur le haut de sa nuque, de vilaines marques bleuâtres et des petites blessures rondes. Une scie froide coupa mon estomac en deux.

 

« Vassiliëv ? »  demandais-je à Madame Fiorensca quand la sonne clôtura enfin la classe. Les enfants battaient déjà la boue du chemin, phalènes ivres dans l’obscurité tombante.

 

« C’est l’aîné de deux frères, répondit-elle. Le programme de réhabilitation a appris aux populations à mieux sélectionner leurs aliments, pour éviter la contamination interne. Il était trop tard pour lui, sa mère réserve les rares denrées saines pour le plus jeune. Celui-ci est consciemment sacrifié. »

 

Dans le lointain, une plainte canine enfla. La cours roulait ses derniers échos sur le mur mat des fourrés. A présent nu, le chemin m’appelait. Grisha n’était pas venu, et je n’avais nulle envie de l’attendre. Mon ventre tendu et bouillant empesait toute ma démarche.

 

D’un cliquetis, l’institutrice ferma la porte des classes, elle me considéra gravement, sans un mot, jusqu’à ce que je me retourne vers elle et la dévisage posément. « Il leur est plus facile d’accuser les gens que les sols. Si on peut vivre ici, on peut aussi oublier le drame, se tourner vers l’avenir. C’est pourquoi nous sommes un laboratoire vierge de tout chercheur ».

 

Ma main resta dans la sienne un moment. L’instant d’après je remontais vers le village, perdu sous les étoiles. Sur le bas côté, un soufflement d’hérisson me mit en arrêt. Je bus une gorgée humide, intemporelle avant de reprendre ma marche.

 

 

 

16:40 Publié dans roman en cours | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : nouvelle, biélorussie, enfant, classe, radioactivité |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |