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22/04/2010

j'ai tant pleuré




« J’ai tant pleuré, j’ai tant pleuré »

Cette fois Gus arrêta sa course. De l’avant de sa botte une onde se propagea dans la flaque anthracite. Le chuintement de ses pieds avait recouvert la faible perception qu’on pouvait avoir de cette voix, fifrelin de plainte, comme passé dessous tant de bris, d’éclats, de maux, de feux qu’on n’en percevait plus que le squelette. Squelette sans moelle.

Le sol brillait des pluies et des huiles répandues sur le lieu du sacrifice. Blancs, rouges, bleus, lambeaux flashy de drapeau français y clignotaient chaotiquement sous les spasmes des sirènes et des gyrophares.

Gus releva les yeux. À un cheveu, un inspecteur stagiaire lui tendait un gobelet fumant de café, l’air absent. Il ne le saisit pas. Muet, les pupilles fixes, son corps intima l’ordre de rester absolument silencieux.

« J’ai tant pleuré, j’ai tant pleuré »

Le stagiaire eut un soubresaut. Derrière lui des hommes couraient en tout sens, éloignant les rares curieux nyctalopes, les victimes en bonnes santés, évacuant la station essence éventrée par la dérive folle du camion. Sa carcasse couchée sur le flan, agonisait de tous ses fluides, sous l’air saturé de benzine, râlait son dernier souffle.

« Voyagez sans bagage dans nos écrans haute définition ». Sur les battants de la porte arrière, encore close, Le slogan surmontait le dessin d’un enfant aux vêtements bariolés étreignant un cerf-volant rouge carmin. Innocence cabossée. Et derrière, enfin perceptible, la plainte absurde, la plainte d’une femme, sans doute, cachée dans ce camion, comme d’autres clandestins.

Derrière, le chant millénaire sourdait comme l’huile, l’eau et le sang : « J’ai tant pleuré, j’ai tant pleuré »….

 

*

 

En ce moment, sur l'Auberge de ragueneau se tiennent plusieurs jeux d'écriture. Celui-ci s'inscrit dans la consigne suivante, proposée par Stéphane Méliade qui a déposé aussi un premier texte :

Ce jeu part d'une affiche publicitaire que vous inventerez. Vous êtes en ville, à la campagne, en banlieue, dans les transports, où vous voulez. Vous voyez cette affiche et elle vous arrête. Elle a un impact, direct ou indirect, sur votre vie, qu'il dure cinq minutes ou longtemps.
À vous de décrire la scène.

20/04/2009

Après je suis un arbre

 Sur l'auberge de ragueneau, mon forum littéraire, nous avons lancé un jeu interactif fin mars. Les contributions roulent si bien qu'on en est à plus de cinquante pages de texte... Lise Genz, Mahatma Bandit (lire Stéphane Méliade), Christiane de Rémont, sont les contributeurs de ce texte en continuation.

(C'est un jeu d'interaction. Un premier post saisit un personnage dans une situation donnée. Petit texte très bref, instantané de vie qui doit faire maximum trois paragraphes.

L'auteur suivant écrit un nouveau texte, sur un autre personnage, mêmes contraintes mais un plus, il doit avoir croisé le personnage précédent, voire plusieurs des personnages précédents. )

Voici l'extrait ( mien) du jour.

Je vous invite à lire ces deux fils, (dans l'ordre) Tournez Manège 1 - Tournez Manège 2

 

** 

Combien de pelures de bouleau j’enroulerai encore autour de mes doigts ? Je ne compte pas… Je me fais des gants d’argent, des gants nature, et je dépouille l’arbre de son corset. Je l’entends respirer, mais pas lorsque je plaque mon oreille sur son corps. Seulement lorsque je me tiens face à lui, les pieds dans la mousse, mes bras tendus, alléluia. Alors mes poumons bruissent de son feuillage et j’attends l’aubade des oiseaux du ciel.

Sur la route toute belle, le soleil fait des glissades, ça ruisselle de printemps. Au niveau du sol, tout est trouble de brume ascendante, le bitume reflète des points d’eau d’un autre désert, d’autres mirages. Je lui tourne le dos, mais j’entends les femmes et les enfants qui marchent jusqu’à l’école, ceux qui traînent, ceux qui houspillent, ceux qui galopent, ceux qui chantent. Ils ne savent pas que je grandis depuis toujours à côté d’eux. Dans ce buisson, une flamme ourle les premières feuilles, elle ne brûle rien, mais elle me parle. Tous les jours, je viens la voir et elle revient sans cesse. Après je suis un arbre : je m’applique à croître sans me laisser happer par la route toute belle, la route jolie et son défilé d’hommes en hâte.

Monter, verdir, fleurir


Devant moi, dans l’horizon tranché par le buisson, des champs se chevauchent en collinettes, déroulent leurs sillons. Ca fait des signes que je sais lire dans le langage du feu que le buisson m’enseigne. Parfois, je ferme les yeux, Ca chante, je les rouvre et trois heures ont passé, les enfants parcourent la route dans l’autre sens, vite pour rejoindre leur maison qui dégagent déjà les fumets des déjeuners. J’ai leur âge, je suis leur bol, leur soupe, leur rire. Puis j’ai l’âge des oiseaux et ensuite celui de la terre. Parfois, j’essaye d’avoir celui du ciel et je tombe au sol de joie, j’irrigue les herbes de mes larmes. Au sol tout pousse, fins lichens aux tonalités vives, trèfles, mousses, orties, pissenlits parcourus de sèves blanches. L’odeur est si forte que la tête me tourne.

Il y a quelques hiers, je regardais cette femme et cet homme creuser la terre. Une nuit sans lune, étoilée pourtant. J’ai senti leurs odeurs, leur musc, leurs haleines croisées. Ils n’avaient pas vingt ans, quoi qu’en disaient leurs corps. Ils vivaient si fort depuis si longtemps. J’ai eu envie de leur montrer leur arbre frère. Mais le feu se taisait en moi. Il n’était pas temps encore. Et voici aujourd’hui, ils sont vivants ailleurs, trente ans passent et, moi, l’hermite italien, le pauvre Luigi, le rebouteux, l’indien, je suis toujours aussi jeune. Ils me disent fous au village – l’innocent- et ils ont tant raison. Ma folie d’amour pour eux, pour cette terre qui nous fomente, pour ce ciel qui nous augmente. Ma folie est si forte, je vois tout et je sais tout. Je connais le dedans des cœurs, les inclinaisons des âmes, les mystères des coffres. Le prêtre en secret vient me voir, nous parlons de Ca. Les femmes volages en secret me réveillent, je leur parle des oiseaux, jusqu’à l’aube. L’enfant différent vient aussi cœur aux lèvres et j’ai aperçu une jeune fille au nom lumineux. Elle viendra, je le sais. Il y aura un thé pour elle dans ma cabane, nous parlerons de la mer. Tout le monde cherche la mer, elle aussi. Et je lui parlerai de ce qu’il faut voir au-delà des apparences, je lui parlerai de ce que le coffre contient de plus que ce qu’elle y trouvera. Cette nuit, je sais qu’elle ira vers son secret tout doucement, en fraude, pour être la première à savoir, pour être l’élue d’une chasse d’amour, pour s’ouvrir aux trésors. Elle ne trouvera rien d’abord. Et personne au matin ne la croira. Il faudra lors qu’elle vienne me voir. Pour être élucidée. Elle viendra.