03.02.2009

Extrait de roman en cours "Journal de Samson"

 Extrait de roman en cours

 

"Journal de Samson -  le 2 janvier 2008

 

 

 

Ce ne fut pas l’odeur, ni même le silence qui m’instruisit de sa venue avant même que je ne m’éveille. Je dors toujours les fenêtres ouvertes, été comme hiver. Mais ce ne fut pas non plus le vif froid ou un vent descendu du Nord. Plutôt une épaisseur dans la transparence physique de l’air, un écran qui n’étouffe ni ne réverbère les sons, les distances ou les effluves, mais qui se dépose sur eux et entre eux et les rend confusément semblables. La neige révèle l’essence commune d’un cri, d’un pas, d’un souffle. La neige se dépose et tout avec elle devient dépôt, archivage du temps. Celui qui l’expérimente intouchée au premier matin, redevient virginal, et comme le nouveau-né, cherche à happer son lait fondant dans la bouche, et de ses yeux myopes se perd dans ses nappes superposées.

 

Après, je me souviens qu’en ouvrant l’œil, j’ai eu envie d’aussitôt le refermer, puis de respirer à fond l’électricité sèche qui aiguisait l’air. Et j’ai frémis de plaisir, comme un gosse. La neige.

 

white light on white earth

En bas de l’escalier, l’effervescence grondait. Il en avait suffit d’un autre, plus vigilant, ou du patron peut-être, pour les rameuter tous, en tenue complète, fusil à l’épaule et casquettes à oreilles de fourrure vissées sur leurs vingt crânes. Je fus le vingt-et-unième.

 

Les musettes bombées de pitances pour la journée attendaient toutes, alignées sur la grande table de bois, que les chasseurs les glissent en bandoulière. Des cafés amers fumaient dans des bols, qu’on engloutirait debout, les bottes déjà chaussées, avant de s’essuyer la bouche d’un revers de manche et de pénétrer sans plus de scrupule la blancheur fascinante.

 

Alors, le patron fit dix pas. Puis levant un doigt autoritaire, il stoppa le cortège et toutes conversations. Et un hululement solitaire, comme la proclamation du ban d’un prétendant au trône, sectionna la partition blanche pour y rajouter une note noire, sauvage, excitante et affolante à la fois : Le Loup.

 

Je m’étais immiscé dans leur groupe sans éclat, par la force de l’habitude, en quelques jours à partager leurs repas de chair fraîchement tuées dans les bois prochains, ou leurs jeux de cartes durant des après-midis élastiques défiant les projets de lendemains. Ils retourneraient bientôt chez eux, loin, mais tous espéraient les premières neiges, les premières chasses au goût ancestral : aller tirer la bête qui hantait leur sommeil d’enfant, lui faire payer la note, à ce loup, pour les sept chevreaux, le petit chaperon rouge, les trois petits cochons et tous les autres moins chanceux croqués au fil de mille ans de contes.

 

Mais là, aurais-je pu me targuer d’être encore spectateur ? J’étais de cette troupe, le pas dans leurs traces à eux, plus silencieux encore, car tendu entièrement vers ce flan hâve et noir que je voulais voir glisser entre les troncs centenaires. Plus encore, je désirais faire face à la gueule, voir les fines lames du regard s’arrêter sur moi, les lèvres se retrousser, sentir son haleine rencontrer la mienne. Je ne voulais rien moins qu’un face à face. Pas question d’un coup de fusil planté entre les côtes d’un animal qui s’éloigne ou qui passe à distance. Mon esprit s’obnubilait de cette gueule qui m’attendait, seule justification honorable pour m’être perdu hors du temps, hors d’Elena, pour avoir exploré à l’envi l’oubli de rentrer.

 

 

 

30.07.2008

récit long - Extrait chp. 8 - Ulric chez Elena

Ulric passa en milieu de semaine. Il confirma avoir invité tous les amis des beaux jours en plus de quelques-uns issus de la période récentes, ces derniers n’étant pas les moindres. Amis journalistes connus à l’université ou collègues de Samson, photographes, son galeriste, Aimé Nicaise, son agent, un réalisateur de courts-métrages, Samuel Megliani, avec lequel Samson avait collaboré, les frères, un cousin resté proche, sa mère, les parents de Samson, Vladimir, un chanteur chilien connu au temps des campus universitaires. A charge de tout un chacun d’apporter plats ou boissons, dans la formule traditionnelle. Ulric raconta par le menu les appels, les réponses, les réactions tandis qu’Elena taillait obstinément une haie sauvage qui bifurquait vers l’orée de la forêt.


- « Tu aurais du refuser, Elena, si cela te rebutait autant »


- «Je t’ai dit, c’est une bonne idée. J’ai recommencé à peindre. Plus grand qu’une assiette à dessert, je veux dire »


Ulric la fixa avec acuité. Il ne marqua pas un temps très long avant d’avancer un - « Tu me montreras ? »


- « Je ferai une expo à l’étage et dans le pigeonnier durant l’apéro. C’est en l’honneur des filles ». D’un geste du poignet, Elena remonta une mèche qui lui cinglait le visage. Ses gants de jardinage étaient noirs d’humus, tout comme son pantalon et maintenant sa joue qu’elle venait d’effleurer incidemment.


- « Tu ne me montreras rien avant, n’est-ce pas » Ce n’était déjà plus une question. Ulric sourit. Son envie déçue, son allure gourmette, sa blessure courtoise, sa timidité galante. Elena n’avait pas besoin de relever la tête pour apprendre son expression.
Elle aimait cet homme au poil blanc et à l’allure de dandy d’une affection profonde. Mais elle se gardait de lui faire spontanément plaisir. Elle sentit un resserrement des artères autour de son coeur, le signe l’anti-grâce comme elle l’appelait, elle en eut de la peine. Mais elle ne changea rien à sa décision. L’expo serait dévoilée pour tous lors de la fête, tous y compris Ulric.


«Cesseras-tu un jour de m’en vouloir, Elena ? »


« Reviendra-t-il un jour, Ulric ? » La réplique avait monté en même temps que le regard. Mais la voix avait cette lenteur des pleureuses à l’orée du marbre lisse.


Il la serra un peu fort, d’une accolade improvisée, puis presque délectable. Il attendrait bien jusqu’à la fête, puisqu’il avait reçu l’indiscrétion d’une épaule. Il attendrait toutes les fêtes. Elena déjà franchissait le seuil courbant la nuque. L’entretien était clos, une piqure d’églantier mêlait le sang à la boue au centre exacte de sa paume droite. Sous le jet du robinet le brun devient plus sombre et le rouge plus vif, tous deux coulèrent longtemps dans l’évier. Quand elle s’essuya les mains, tout en elle était sec. La voiture d’Ulric achevait de faire crisser les cailloux de l’allée.


Elle releva enfin la tête. Le fantôme de son regard la fixait dans l’épaisseur de la vitre. Elle eut l’impression d’un choc de fixité, dur. Qui cillerait le premier ? Passer au travers, voir son jardin écouler ses rumeurs d’automne avec mollesse. Combien de jours passés depuis cette semaine de novembre l’année dernière où le temps, la chair et l’esprit furent absorbés dans l’inquiétude, l’interrogation jusqu’à l’insupportable silence qui recouvre tout ? Infiniment.

 

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Des poches de sa veste de jardinage, Elena retira des pétales de rose qu’elle venait de cueillir. Elle les ajouta dans un panier déjà bien rempli, qu’elle rangea au frigo. Dans deux jours, il ne devrait y avoir place que pour la fête, son étrangeté, sa somme de plaisirs infimes, sa multitude de satisfactions individuelles, ses moments solennels, ceux où tout peut voguer sans capitaine. Pour cela, il lui faudrait mettre aussi sa dureté au frigo.

28.05.2008

récit long - extrait 8 - Journal de Samson

Journal de Samson , nuit du 16 octobre au 17 octobre (Suite)

Comme ce matin, la porte était entrebâillée. Mais la cuisine, où filtraient les lumières de la rue, était sans vie.

 Au fond, la toile bleue nuit ondulait dans un rythme paisible. Brise légère du soir. Le ventre en fonte du poêle crépitait imperceptiblement.

Rien ne pouvait, en cet instant, m’interdire de pousser le voile, de pénétrer dans cette pièce où Endy attendait. Il ne me vint pas une seule seconde à l’esprit que la chambre pouvait être vide, qu’il n’y avait là que la trace d’un rêve que j’aurais fait ce matin, aux aurores, dans une maison maintenant étrangement à l’abandon.

Le velours de la tenture m’effleura le visage lorsque je le redressai. Un effluve d’eau de rose et d’étoffe âgée s’en dégagea. Je m’arrêtai sur le seuil, tout à la vision qui s’offrait à moi.

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Untitled (2323792235) by undeplus / © All rights reserved

 

A deux mètres, un mur gris et moutarde, une géographie de plâtrât, avec ses îlots de couleurs, ses strates de détapissage. Le long, me faisant face, deux simples chaises de bois. L’une vide, à gauche, et plus à droite, les yeux grands ouverts, assis sur l’autre chaise, Endy, perdu dans un songe éveillé, contemplant ce qui vivait pour lui-seul à mon emplacement.

Je me calai l’épaule sur le chambranle, les mains déjà munies de mon appareil digital. Une lumière sourdait d’une lampe basse, posée sur la table de chevet au centre du tableau. Elle déformait les reliefs de son visage, creusant deux puits sous les sourcils, projetant l’ombre du nez comme une entaille. Mais les yeux d’eau, fixes, dégageait leur propre lueur. Je m’abstins du flash espérant que le minuscule enclenchement ne perturberait pas sa pose. Je me donnai trois clichés de sûreté. Puis rangeai l’appareil.

C’est seulement alors, que je me sentis allégé du poids qui s’était accumulé en moi tout le long du jour. Ici, dans ce décor ascétique, j’avais pénétré dans la sphère d’un homme étranger, mais dont l’étrangeté abolissait toute distance. Je fus distinctement, et sans plus de décalage aucun, là. Endy, les bras  détendus, la tranche des mains déposée sur son giron, se tenait dans une immobilité naturelle. Le bruit de sa respiration se confondait avec celle de la brise devenue plus froide. Pour l’en protéger, il m’aurait fallu sortir, clore la porte donnant sur la ruelle, au risque de me déconnecter du réel qui excitait maintenant chaque parcelle de mon corps me pénétrant d’une infinité de détails par les pores de ma peau.  J’eus conscience que l’acte aurait été sacrilège. Je n’étais plus simple spectateur, j’appartenais à cette présence, à cette raison d’être, je participais d’un temps exogène, inconcevable du dehors. Il m’apparut que j’étais arrivé à destination. Que tout mon voyage avait trouvé son œil de cyclone, peut-être même un voyage qui avait commencé des années auparavant. Dans la chute lente de l’obscurité, des pelures d’être, des nœuds douloureux, des états d’âmes décantaient, jonchant le sol à nos pieds. Je me dénudais des loques suantes de mon angoisse. Tandis que dans un même temps, j’avais la conscience aigue de la précarité de cet atterrissage.

Je peux l’expliquer encore et encore, rien n’est compréhensible et ce lieu, cet être, ce fluide est irracontable. Le témoignage de la photo seul pourrait faire parler cette scène lorsque je serai revenu dans le monde, lieu de toutes errances.

 C’est un obscurcissement subtil qui  m’apprit qu’une personne passait la porte. Elle s’avança avec douceur, et, sans m’interpeler, se dirigea vers la seconde chaise pour  s’y assoir dans une position presque semblable à celle d’Endy. Les yeux de Tatiana, cependant, se fermèrent, défroissant ses tempes et lissant son front.

Les pupilles d’Endy commencèrent alors à glisser de gauche à droite, dans ses orbites toujours fixes. Il rêvait. Soupire de Tatiana. Puis sourire, tandis que sa posture s’amollissait dans le sommeil. Elle parlait à présent, avec cette attention fondante qu’on accorde aux plus aimés d’entre les nôtres. De courtes phrases en Biélorusse, où revenait le prénom de Séléna,  en contre-point de répliques inaudibles, venues d’un invisible ailleurs.

A chaque pause dans son discours, les yeux d’Endy reprenait leur manège, de telle sorte qu’il ne fit plus aucun doute qu’il transmettait de songe à songe les paroles de l’absente, Séléna, la perle d’amour partagée par eux deux.

Si jamais j’avais eu une hésitation sur la réalité du phénomène, elle aurait été anéantie par la sensation qui m’enveloppa dès le début de cet échange. Mon plexus fourmillait, ma face rosissait sous une chaleur diffuse qui émanait d’eux deux. Chaque partition interprétée par Séléna me servait d’air se substituant à ma respiration.

Elle m’invitait dans le concert, sommet d’un triangle pyramidal, moi l’éveillé aux yeux ouvert, l’hôte en amour de leurs amours.

 

(...)

23.05.2008

récit long - extrait 7 - Journal de Samson

[dans le village de Gouriatski, Sud de la Biélorussie, village en zone contaminée] 

 (...)

Dès les premières minutes passées dans la classe, je sus que la journée serait longue. Les Mika, Tina, Vassiliev, Alexia, Andreï et autre Nicolaï me firent une fête qui me glissa sur l’esprit sans jamais parvenir à pénétrer ma chair ou à gonfler mon âme.

 

J’ai souvent connu ce vide qui préside aux rencontres. Un flottement où tout mon être se projette hors du cercle de personnes en présence, se dédouble et assiste, enferré à mon ombre tout ce que mon corps mouvant dit, fait et raconte. Il n’est pas possible de s’habituer à cette impression. Samson qui voit déserte Samson qui vit. Je ressens un pincement terrible et mes tripes se contractent en un nodule de nerfs sous le plexus. Je sais que si je m’en confiais à Ulric, il évoquerait la peur, mais ce mot m’incommode, je lui préfère celui de vertige.

 

La journée avait été mise sous le signe de l’ouverture sur le monde, tel que le monde peut être vu de là bas. J’étais un émissaire de l’étranger et je synthétisais le reste de la planète, ayant pour mon crédit toute mon expérience de globe trotter. Ils m’informèrent quant à eux des mesures régulières qu’ils faisaient de leurs nourritures locales, sur des prélèvements de lait, d’œufs, de gibiers ou de champignons. Des expériences, menées en direct, je pus apprécier la dose approximative de radionucléides que j’avais déjà absorbé par mes repas de gibier, de lait, de crèmes et autres potées, sans compter les fumées des foyers où tout ce qui utilisait le bois de la région – véritable réserve de contamination. Je n’ai jamais admiré ces acteurs qui grossissent de 20 kilos pour incarner -  le mot est faible – un rôle qui le requerrait. Le jeu suffit à vous rendre nains, génie ou extraterrestre pourvu que vous soyiez talentueux. Et pour ma part, aller en reportage, jusqu’au creux des guerres les moins populaires, ne m’a jamais poussé à endosser le rôle d’un des belligérants pour accéder à une information implicite.

 

D’heure en heure, par le babillage savant d’écoliers de 10 ans, je voyais se dessiner les contours du spectre qui marchait dans mes pas depuis deux jours, avec cette diligence des meilleurs sherpas : le mal vieux de vingt ans, insipide, incolore, inodore, invisible continuait de ronger lentement les corps de ces gens et pour le comprendre je n’avais eu d’autre choix que d’en faire l’expérience, à mon tour.

 

Sortir de ce village, s’évader par un quelconque prétexte, courir à travers bois, suivant le centre de la route, jusqu’à la maison forestière, prendre un taxi, n’importe quel véhicule, remonter plus au Nord. J’eus conscience du ridicule de mon angoisse, je voyais les dents, les pupilles, les mains de ces gosses rire et rayonner de fierté, tandis que les cellules conscientes de mon corps voyageaient à trois cents kilomètres. Mais rien, aucune persuasion, aucun rappel à l’ordre, aucun sursaut d’orgueil ne m’arrima à eux. Je soupçonnais qu’ils ne s’en apercevraient pas. Même si j’expérimentais pour la première fois cette terreur froide d’un piège aimable qui vous avale, moi qui avait traversé l’Irak, l’Afghanistan, la Tchétchénie, le Soudan ou pire encore, le Congo, je donnai le change tout le jour, jouant, répondant, photographiant avec application.

 

 «T’as une crasse dans l’œil » C’était Vassiliëv qui m’avait ainsi parlé en russe, juché sur le dossier de sa chaise. Je crus le voir pour la première fois. Il était rachitique, des cernes auréolaient ses yeux gris-bleu. Un charme éthéré s’en dégageait, un enfant gracieux, filiforme, anémique.

 

Oui, une crasse dans l’œil mon bonhomme, tu ne crois pas si bien dire. Plus qu’une crasse, une nuée de poussière, qui me faisait cligner et qui me rendait myope. Comme il se retournait vers le tableau, j’aperçu, sur le haut de sa nuque, de vilaines marques bleuâtres et des petites blessures rondes. Une scie froide coupa mon estomac en deux.

 

« Vassiliëv ? »  demandais-je à Madame Fiorensca quand la sonne clôtura enfin la classe. Les enfants battaient déjà la boue du chemin, phalènes ivres dans l’obscurité tombante.

 

« C’est l’aîné de deux frères, répondit-elle. Le programme de réhabilitation a appris aux populations à mieux sélectionner leurs aliments, pour éviter la contamination interne. Il était trop tard pour lui, sa mère réserve les rares denrées saines pour le plus jeune. Celui-ci est consciemment sacrifié. »

 

Dans le lointain, une plainte canine enfla. La cours roulait ses derniers échos sur le mur mat des fourrés. A présent nu, le chemin m’appelait. Grisha n’était pas venu, et je n’avais nulle envie de l’attendre. Mon ventre tendu et bouillant empesait toute ma démarche.

 

D’un cliquetis, l’institutrice ferma la porte des classes, elle me considéra gravement, sans un mot, jusqu’à ce que je me retourne vers elle et la dévisage posément. « Il leur est plus facile d’accuser les gens que les sols. Si on peut vivre ici, on peut aussi oublier le drame, se tourner vers l’avenir. C’est pourquoi nous sommes un laboratoire vierge de tout chercheur ».

 

Ma main resta dans la sienne un moment. L’instant d’après je remontais vers le village, perdu sous les étoiles. Sur le bas côté, un soufflement d’hérisson me mit en arrêt. Je bus une gorgée humide, intemporelle avant de reprendre ma marche.

 

 

 

16.04.2008

récit long - extrait 5 - Elena

(...) 

 

Elle attrapa un gilet bleu irlandais qui traînait sur un dosser de chaise, l’enfila dans un frisson intense. Un café, noir, sans sucre, bien fort, pour tenir encore une heure, le temps qu’elles soient à l’école. Ensuite, dormir jusqu’à midi.


Une nuit de visions d’acryliques épanchées sur des toiles de plus en plus exigües. Là haut, perchée dans son pigeonnier –comme Samson avait coutume d’appeler son atelier sous les combles- une nuit sans insomnie puisque sa visée n’était pas l’endormissement, seulement un éveil qui sursoit aux songes du jour comme de la nuit.


Des grincements de plancher à l’étage, une série de craquements dans l’escalier ; Elena perçut une crispation violente dans la poitrine. Les filles n’avaient pas de dérivatif à cette douleur lancinante. A peine l’école, trois copines deux maîtresses, et elle, leur mère – celle qui demeure. Elle s’en voulut suffisamment pour puiser dans leur évocation un sourire de beau temps.


-« Câlin maman » salua l’Ariane des jours inquiets, la main serrée très fort sur le médaillon qui ne la quittait plus, avec sertie dedans, la photo de son père un jour de plage, de vent et de glace à la framboise.


Son corps léger et tiède à pleins bras : « Câlin mon scoubidou bleu. Tu veux inviter qui à la fête ? Choisis, on a de la place pour dormir »


- «Souria »


-« Sou… Mon ange, tu sais qu’elle ne peux pas venir »


Souria, la petite africaine, « à la robe damassée de parme et d’ocre et à la tête enrubannée d’un turban rouge rehaussé d’or », celle qui savait par cœur mille et deux contes, toutes les manières de faire le feu et les noms des étoiles, des nuages aussi, ainsi que des fleurs. Une chimère de Samson, dont il lui donnait des nouvelles dans chaque carte postale, dans chaque mail, dans chaque appel. L’héroïne de chacune des histoires du soir quand, revenu, il avait pour tâche de peupler leur nuit de rêves à la mesure de son silence. Souria s’était tue en même temps que Samson. Elena éprouva soudain à quel point cette amie lointaine devait manquer à sa fille. Un autre pan de son monde qui s’était volatilisé.


Elena devait être très loin dans ses réflexions car Coraline haussa brusquement le ton, « Maman, je te par-le, t’es dans la lune ? »


-« Arrête, elle est pas dans la lune » intervient sérieusement Ariane, « Elle est dans la cuisine ! »


Qu’il fut bon ce rire, qu’il fut bon de consoler Ariane vexée de ces rires, que le trajet fut léger pour cette fois. Même l’habituelle absence de salutation du clan des mamans snobs n’atteignit pas Elena qui marchait « dans des babouches de soie brocardées » avec la tête haute « des porteuses d’eau » ici et à dix milles kilomètres, en son for intérieur autant que sur une toile un peu plus vaste où elle crayonnerait jusqu’à midi la silhouette chamarrée d’une enfant à la peau cuivrée.

 

Happy Birthday to you...

La route inverse vers la maison lui parut plus longue, mais Elena aimait la lenteur patiente où œuvre une vraie délectation. Parfois le temps se distend, c’est lieu de visitation. Suivre sur ses vitres l’éclatement filamenteux des gouttes poursuivies d’air et de vitesse, recevoir ce soleil qui la coiffait à présent et cette presque douceur de l’atmosphère. Se garer et paisible, accomplir chaque geste comme on cueille les première mûres quand l’été culmine enfin. Fermer la portière – timbre sourd et courtois – parcourir les vingt mètres de sentier qui la sépare de la porte – dérangement des graviers libérant leur humidité nocturne – ouvrir la boîte aux lettres en bois bariolée (une œuvre collective des filles) – en sortir les quelques missives – pas d’écriture manuelle, qu’importe – introduire la clé dans la serrure – le petit clic puis ce souffle raz de l’effleurement de la porte sur les tomettes  - déposer vêtements de pluie, sacs et accessoires dans le vestiaire – confusion de chocs tintant et de cotonneux affaissements – grimper d’une traite les deux volées d’escalier jusqu’au pigeonnier -  marches élastiques sous le poids – hésiter, juste pour s’offrir une mesure pleine avant de se vider avec application – soulever le rideau écru séparant la maison de son atelier

Les velux laissaient entrer une profusion de clarté et de chaleur. Trop pour l’éveil, trop pour l’extraction du suc. Le pull over joncha le premier le sol, le jeans rejoignit le dossier d’un fauteuil dégarni, elle retira le restant rapidement, habité par la même hâte qui pousse nos corps de l'espièglerie à l'amour.

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27.03.2008

Récit sans titre - épisode 3 - Samson

C’était samedi, vers midi, aux portes de l’école. Il y a là, juste à côté, un dispensaire comme on en voit à chaque gros bourg. Samedi, un jour de vacances pour l’écolier, un jour de plombs pour les patients. J’avais espéré introspecter ces couloirs tapissés de blancs et d’icônes mariales– c’est ainsi que durant tout le voyage en bus cahotant, je me les étais imaginé - de longer les portes semi-closes, où jeter un regard, mais où l’invite se refusait à poindre. J’avais prévu de trouver un visage aux yeux brillants mais aux orbites creusés, de demi-profil, la peau du crâne exposée, la bouche entrouverte pour donner de l’air au souffle. L’épuisement lisible, la mascotte d’un drame en quelque sorte. Tchernobyl 20 ans après.

En reportage, on vient toujours bardé de sacs, de pellicules, d’appareils photographiques et d’objectifs de toutes tailles, mais bien plus encore de fantasmes. Je ne voulais pas photographier ces enfants irradiés, mais saisir l’image que j’en avais. Suivre le labyrinthe qui mènerait à ce visage que j’avais imaginé : un garçon, dix ans, tout au plus, né après, bien sûr, comme tous ces enfants. 20 ans déjà et des poussières qui n’en finissaient pas de retomber brûlant la peau, le cuir, les gènes, les descendances aussi longues que les étoiles dans le ciel, mais au visage unique, celui de cet enfant que j’allais rencontrer.

Les portes étaient closes. Le dispensaire ne rouvrait qu’à quatre heures, sauf pour les plus proches. Certains franchissaient le seuil des cabas chargés de victuailles, de fruits et de galettes. Les fichus bien serrés sur des visages ovales aux pommettes hautes et rougeaudes. Des grand-mères, des tantes, des mères, quelques hommes aussi.

Ulrik m’avait laissé un message – sans importance, il se doit juste de me tracer – et j’empruntai tout un dédale de rues et de ruelles en tentant vainement de le joindre pour l’assurer d’un envoi de chronique et d’images dans la soirée.

Je m’occupai aussi de trouver un hôtel pour la nuit car le lendemain tôt, je devais être en route pour un village un peu plus au Sud de la Biélorussie, dans la région contaminée. Je m’étais assigné ce rendez-vous avec quelques villageois indéracinables d’entre ces terres vénéneuse.

Je m’étais procuré un dosimètre que je portais sur moi en permanence. A l’aéroport de Minsk, J’avais aussi acheté de quoi boire et me nourrir sainement. Bouteilles d’eau minérale, paquet de biscottes, conserve de saucisses et fruits provenant de Russie. Dérisoire viatique pour une expédition expresse - le millième à peine de l’exposition subie par ces populations irréductibles.

J’eu l’idée de réserver un hôtel en dehors de la bourgade, plus au Sud, presque isolé. Une maison forestière qui bordait une des grandes étendues arborées traversée par la rivière Pripryat, à quelques pas de la zone contaminée. Il me fallait organiser mon transport jusque là et je trouvai un taxi en la personne d’un fournisseur qui s‘y rendait pour apporter des produit frais. Nous fixâmes 19 heures pour le départ, avec instruction de ne pas tarder afin d’arriver pour le repas du soir.

Puis, l’après-midi passant, j’ai oublié ce que j’étais venu chercher dans ce bourg. De grand’ routes en venelles je me retrouvai à mon point de départ. Il y avait là, dans la cour de l’école, une balançoire. Trois sièges en bois, des remous virevoltants, des fillettes dont une dans son anorak rouge, sans natte, sans cheveux, le crâne chauve et le rire aux dents. La tête versée en arrière. Sous l’épée du soleil d’hiver. Son corps offert, une paume, écrasée de mouvance.

En contretemps, une petite de cinq ou six ans – l’âge de Coraline - se balançait comme un coeur en chamade, chantonnant, roulis de vent sur la coque d'une voix. Ses cheveux lui coiffaient le visage, le mouvement du sang semblant battre les tempes du ciel. Pull de gros tricot, un coeur brodé sur la poitrine, une poitrine dans un coeur, chassé croisé de pieds. De son angle de vue, le monde volait d'herbe en ciel.
Une troisième petite fille, presqu’une adolescente, attendait la main posée sur le poteau, Sous l'oblique ombré des quatre montants. Son regard disait oser, enfin oser, fasciné par les mouvements obsédants, pendule d'un temps suspendu. J’eus un instant la vision de leurs ombres qui signaient "Vis" entre quatre points d'exclamation.

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Une femme encore jeune est arrivée derrière mon épaule. J’ai sursauté, je n'avais pasperçu son arrivée – son ombre traînée par le contre-jour – ni entendu son pas. Parfois l’hiver se meuble d’une atmosphère ouateuse, troublant les sens leurrés par la pureté de la luminosité. Les sons comme les odeurs acquièrent une inertie étrange. C’est peut-être pour cela que la vue soudaine de son dos me sembla une apparition onirique. Ou parce que je m’étais noyé mentalement dans le cadre du tableau qui évoluait sous mes yeux.


Un dialogue s’établit entre elle et la fillette au manteau écarlate tandis qu’elle lui enfonçait un bonnet de laine rose jusqu’aux sourcils. Un débit de parole sans précipitation où je percevais tour à tour l’amour ferme de la voix maternelle et la supplique enthousiaste de la jeune malade. Un langage universel perçant dessous la langue locale.

 


"Une dernière lancée. Encore une fois maman. Regarde-moi maman. Regarde, je vis maman, je vis ! Ici, pas de piqures, pas de mélancolie, pas de tic tac glacé d'un réveil malveillant. Pas de blouse trop blanche et de sourire peiné. Pas de promesse sucrée comme un dimanche hors-jeux. Pas de couloir sans fin, d'ascenseur mal au coeur. Pas d'odeur immobile qui chatouille le nez. Pas de tube jusqu'au ventre. Pas de crayon dessinant ton absence”


Il n’a fallu qu’un mouvement d’épaule, un glissement des lisses cheveux marron sur la droite, pour qu’apparaisse le visage de la jeune mère – 30 ans peut-être - me toisant avec curiosité mêlée de circonspection. Elle m’adressa d’emblée la parole en anglais, d’un ton digne - pressant. Elle désignait l’appareil numérique, le plus discret, celui que je tiens d’une main comme un oeil dans la paume.


“Il y a des loups dans cette contrée et tous ne portent pas fourrure. On le sait. Nos visages nous appartiennent, qu’ils soient pour vous la trace d’une catastrophe, ils sont les fruits de nos amours, la chair de nos parents.”


Le ciel s’obscurcissait, j’arguai qu’il faisait trop sombre pour de quelconques photos, que je ne visais qu’à me les dessiner avec ce contour de joies quotidiennes que nos fantasmes leur enlèvent dès qu’on les évoque.


“Il n’y a plus de joie, seulement la nervure de la joie, la chair des feuilles s’est volatilisée, nous n’avons plus que la peau sur notre chagrin, notre destin est notre squelette.”


Réplique de slave, pensais-je, tandis que la fillette, un instant désarçonnée par mon incursion dans son monde, avait repris ses envolées avec toute l’énergie vouée aux plaisirs qu’on sait bientôt finis.


“On y va” décréta sa mère - elle avait les yeux d’Elena quand elle se fâche –et elles s’éloignèrent, serrées comme une seule, fusion rude, mère louve emportant son petit par l’encolure, entre ses dents.


Je n’aurais pas dû. J’eus un moment de victoire, une réjouissance rebelle : j’avais la photo, celle des trois fillettes dans le mouvement de la vie, sans distinction de destin, cette gaieté nue. J’avais aussi, maintenant, la silhouette siamoise de cette mère et sa fille, se retirant entre les bras du crépuscule. Deux clichés et tout un monde qui murmurait derrière. Une chronique et un article pour ce soir.


Il ne me restait plus qu’à presser le pas, un crochet par la consigne de la gare pour retirer mon sac, filer rejoindre mon chauffeur. Ce soir, je pourrais border la forêt de mon regard, univers de bêtes farouches et d’indistincts périls.

 

*

 

Photo : http://www.flickr.com/photos/steeven-eleven/494230552/

07.03.2008

Récit sans titre - épisode 2

Victory comes  late,

And is held low to freezing lips

Too rapt with frost

To take it.

How sweet it would have tasted,

Just a drop !

Was God so economical ?

His table’s spread too high for us,

Unless we dine on tip-toe.

Crumbs fit such little mouths,

Cherries suit robins ;

The eagle’s golden breakfast

Stangle them.

God keeps his oath to sparrows,

Who of little love

Know how to starve !

 

Emily Dickinson

 

L’ovale de la table du déjeuner recueillait, serein, les premiers épanchements du soleil. Sur son bois, nu, brun miellé, trois bols, couleur de Delft. Elena avait un temps pensé à la recouvrir d’une nappe cirée quand elle fut soustraite à elle-même par l’évidente blessure que ranimait ce soleil. Elle s’y abandonna, rajouta, baignée d’or, les couverts manquants et n’eut pas le temps d’appeler les filles qu’elles étaient là, encore titubantes de sommeil mais souriantes au jour nouveau. Un samedi sans contrainte de temps et tous ensemble on allait déjeuner dans une parenthèse parmi les jours de pluie.

 

« Bien dormi mes cailloux ? »

 

Jetant un regard canaille à sa mère, Ariane lança un cri de loup puis éclata de rire ! Coraline, visiblement dans la confidence, fit chorus, puis s’arrêta, gênée, en attente d’une réprimande ou d’un reproche d’Elena.

 

-« Oh, les filles, j’ai tellement, tellement envie de vous… » Et les enlaçant d’un seul bras, elle se mit à les chatouiller, libérant puis faisant redoubler leur rire un instant suspendu.

 

Essoufflée, mais repue, Ariane enveloppa le visage d’Elena dans ses mains : « Tu as des yeux bleus, comme moi ! ». « Et moi », enchaîna Coraline, « ils sont verts, comme…

 

« …papa », termina la cadette .

 

Samson, Samson, l’explorateur, le conquérant d’ombres et de lumière, l’arpenteur de mondes extra-marins, de pays qu’on nomme encore « civilisation » pour marquer l’étrange et le désuet qui nous sépare définitivement de nos proches et de nos voisins. Samson le lointain, le revenant, le revenu, puis le disparu. L’absent.

 

« Tu devrais les maquiller », susurra Ariane, le nez sur celui de sa mère. « Ils seraient comme deux morceaux de ciel quand l’orage passe. »

 

Se maquiller. Se parfumer. Aimer de peau, aimer de peu. Tout cela était devenu une terre aussi étrangère que celle foulée tant et tant par Samson. Tout était soulevé d’elle, voile à peine perceptible, mais réel, voile de poudre et de brillance, de sève et de vent bruissant dans ses boucles à l’attente d’un rendez-vous. Sa main vidée de caresses, hormis les seules, celles de lui, imaginaire, de soi à soie, pour se souvenir qu’elle possédait encore un contour consistant.

 

Un crissement traversa la pièce, ronflant contre les portes en chêne brut, raclant les ardoises. La maison répond, elle aussi elle est solitaire, elle fut aimée pour cela, pour cette proximité avec la sombre orée des bois, l’inconnaissable expression d’une fuite dans son âme qu’Elena travaillait chaque nuit à recouvrer, esquissant des pleins et des vides sur des toiles minusculement infinies.

 

« Oh, il y a des crêpes ! J’en veux ! Avec de la cassonade » Ariane s’était aussitôt juchée sur le tabouret, un fouillis de mèches enluminant son visage  gourmand. « Moi, avec du sucre impalpable ! » surenchérit Coraline, réveillée tout-à-fait. Face à la fenêtre, Elena exécuta leur désir, goûtant une forme d’échappée dans chaque geste ciselé par les rayons naissant. La maison continuait son concert habituel en claquements de tuyaux de radiateurs, en grondements de chaudière, en cliquetis subtils des frigos, lampes ou cafetière.

 

 

 

Gourmandise - greed

 

 

Cette maison avait été la proie de leur chasse consciencieuse pour créer cet autre lieu, d’où naîtrait le possible de leur couple – puis de leur famille -  atypique. Mais la traque fut longue pour apprivoiser les sentiers boueux, l’eau non purifiée, les évacuations hypothétiques, l’électricité vétuste, les toits rapiécés, les briques effritées d’humidité, les escaliers chausse-trappes. De prédateurs, ils s’étaient transformés en dompteurs de demeure sauvage, puis à force de soin, de sueurs, en amoureux transis.

 

C’est seulement alors que la maison leur avait rendu ce désir, cette constance de ton, cette attente fidèle malgré les infidélités de Samson, toujours parti ou en partance. Elle s’était attaché la chaleur, le foyer, la lumière, le refuge. Les jours d’été, elle rayonnait même benoîtement, repoussant les ornières glauques de la forêt. Elle avait changé de camp, s’était extirpé de l’influence des frondaisons, des lierres rampant jusqu’aux pieds de ses murs. Elle avait ré-émergé du substrat végétal, connu de nouveau son destin de briques, de schiste et de pierre, goûté à la chair savonneuse des bébés au sortir du bain, frôlé les robes virevoltantes dans les cavalcades d’escaliers, reposé les fronts empreints de fièvre, étouffé derrière ses volets les plaintes filtrant de la lisère des arbres…

 

Le déjeuner s’étirait, île de rescapées encerclées d’ombres, lorsque sonna la cloche d’entrée. C’était toujours une surprise, cette alarme de fer noir, cognée de main d’être humain, à cet endroit rare en âmes. Qui ? Un égaré ? (ils étaient peu nombreux) Quelques scouts en mal d’eau fraîche ? Un visiteur ?  (c’était imprévu), ou….

 

-« Le facteur !, le facteur ! » Les filles adoraient recevoir des missives. Il y eut une période où chaque semaine amenait son lot de cartes surprenantes, aux paysages vieillots, gondolées d’eau ou essorées de lumière, envoyées des quatre coins d’une planète malade, en guerre ou en  pleine crise de délire.

 

Si ces envois-là n’arrivaient plus, le facteur continuait pourtant de venir, quelque soit le temps. Il ne déposait jamais les lettres dans la boîte sans sonner au moins une fois. Il prétextait que c’était pour préserver le courrier des intempéries, que la boîte aux lettres était bancale, ouverte aux appétits du vent, mais Elena le croyait plutôt voyeur. Comment expliquer sinon cette obstination à faire fi de ses politesses et des préventions à son zèle. Leur cas devait beaucoup intriguer au village : les fous du bout du bois, ceux qui logeaient loin des bonnes gens, les artistes, les sauvages… La campagne n’a pas réputation d’être tendre avec ses marginaux. Ici, on gagne le respect si l’on a des voisins ou si l’on a de l’argent. La maison manquait viscéralement des deux.

 

                             

 

- « Du calme, on est samedi, le facteur ne passe pas le week-end »

-« Qui c’est alors ? ». Le ton de Coraline semblait plus intrigué qu’angoissé.

 

-« On joue à deviner ?»  Grimaça Ariane.

 

- Coraline se mordit la lèvre : « Pauvre facteur,  il va mourir de froid dans les courants d’air, je vais ouvrir »

 

« NON ! » Elena avait hurlé. Tremblante. Il ne reviendrait pas comme cela, pas avec un coup de cloche, une attente et un sourire. Mais si…

 

« J’y vais, restez à table », ordonna-t-elle sans prendre le temps d’une tendresse.

 

Au bout d’un vestibule de tomettes cirées, la porte se tenait close, sans judas, sans fenêtre pour livrer un indice, rassurer ou alarmer.

 

Elena avança sa main, amarrée de patience, attendant, comme dans ces rues peuplées des villes, que l’on sonne deux fois, pour confirmer qu’il n’y avait là ni l’ennui d’un témoin de Jéhovah, ni l’effort d’ouvrir pour une erreur.

 

               

 

Derrière la porte, maintenant, elle pouvait entendre le trépignement de bottes sur le seuil, comme lorsqu’on revenait des marécages ou des sentiers de neiges boueuses, l’année dernière, et qu’on chassait la matière lourde des pas avant de pénétrer la frontière du chaud.

 

« Tu n’hallucines pas, elles aussi l’ont entendu, ouvre, ouvre Bon dieu, ouvre. »

 

« J’ai trouvé ça sur la drève, dit la voix en même temps que le visage apparaissait dans l’embrasure. C’est à vous ? »

 

Un nez brillant, énorme, des sourcils aigus, fourrageux, un bonnet kaki à visière, la veste pareil, et les bottes encrottées. Les yeux, elle ne les distinguait pas, avalés dans l’ombre.

 

Dessous, c’était pas un sourire, d’ailleurs rien n’était plus effrayant que cette main de fermier, griffée et rêche, tendant droit devant lui ce corbeau à l’œil opalin, les ailes en berne, les griffes écartelée.

 

Cela ne dura qu’un haut-le-cœur. Le rustre parti, le corbeau resta là et son sang mouillait le seuil avec la ferveur lente d’une mort anonyme. Noir bleuté, transpercé par le soleil acide. Vacillante, Elena se prit à appuyer avec ténacité ses mains sur ses paupières.

 

Elena s’avançait vers l’issue du vestibule, la porte encore close, elle n’attendit pas, elle avança sa main, appuya sur la clinche ouvrit grand à la lumière.

 

En face d’elle se tenait une jeune femme, petite et pouponne, aux courts cheveux jaunes, teints récemment. Une mèche noire séparait sa tête découverte en deux parties égales. Une face avenante, d’une main elle tenait son autre bras par derrière son dos. Posture d’offrande. Le regard vissé sur le haut noyer alourdi de bogues brunâtres.

 

 

Flamme verte - Green blazings 

 

D’un bruissement de lèvres, Elena la délogea de sa contemplation. Elle se retourna, lui livra ses yeux – pure nielle droit sortie d’une œuvre d’Hugo d’Oignies-, ouvrit enfin la bouche :

 

« Je passais devant la drève, je me suis dit, faisons un détour. J’ai des surplus de pommes dans ma voiture, en voulez-vous, je crois que vous avez des enfants ? »

 

Silence d’Elena.

« Pardon, je suis votre voisine, enfin… J’habite la maison isolée de l’autre côté des Salpêtres, à Rez-Chamboison, le hameau du versant Nord. Je suis votre verso, si vous voulez… » Petit rire libre, un pépiement se dit Elena.

 

C’est vrai qu’Elena tenait du recto avec son visage d’angles et de fuites, sa constellation de tâches de rousseur, sa chevelure longue, décoiffée, auburn, ses mains déliées, parfois multiples, toujours volantes, sa silhouette droite, son sourire rare, sa parole emmurée derrière son nom que personne ne prononçait jamais plus avec cette jouissante taquinerie de l’amour.

 

« Entrez »  souffla Elena, l’invite était rugueuse, mais laissait percer la supplique. De la voir, elle se rendit compte combien elle avait pu attendre quelqu’un, un impromptu qui l’abstraie de la sente immobile des jours.

 

La voisine la dévisagea, même pas étonnée, « j’ai vu, » dit-elle « avant de sonner, un corbeau guetter sur le seuil, un long temps, puis s’envoler. Il a attendu que je sois à trois pas. Regardez, il vous a laissé ses empreintes devant la porte ».

 

Sur le seuil de pierre bleue luisaient des traces de pattes, boueuses, Elena y mit le doigt, saisie par la simplicité de ces runes qu’une pluie chasserait tantôt. Dans le couloir empli d’exclamations, les filles fêtaient sans retenue la nouvelle venue.

30.01.2008

Récit en cours -sans titre [épisode 1]

Repasser dans le désert des errances d'autrefois,
Redevenir solitaire comme un oiseau vu d'en bas,
Quand j'aurai fait le chemin à rebours de mes déboires,
Je pourrai penser enfin au projet de me rasseoir.

Pauline Croze, Mal Assis




A peine avait-elle tourné au feu, que le soleil, qui l’attendait, s’écrasa de plein fouet sur le pare-brise. Elena eut un réflexe stupide, (du moins c’est ainsi qu’elle se traita d’une voix pâle : « Stupide » ): elle enclencha l’essuie-glace. Mais le soleil ne s’égoutta pas des vitres et s’imposa davantage, perçant les paupières au point qu’elle pu sentir l’ombre de ses cils s’allonger sur ses joues.

Elle tira d’un coup sec le pare-soleil, désactiva les essuie-glaces qui raclaient en couinant la vitre sèche. De sa main libre, Elena attira sur ses genoux son sac à main et s’y enfonçant jusqu’au coude, se mit à fourrager à l’aveugle parmi portefeuille, souches de courses froissées, Rimel de secours, GSM, appareil photo numérique, pinces à cheveux et entrechoquement de clés et de petites monnaies. Enfin, elle extirpa par une branche ses lunettes de soleil - son ancienne paire sur laquelle elle avait fait fixer des verres correcteurs teintés – qu’elle posa maladroitement sur son nez, en déséquilibre sur une oreille et sur une mèche trop lisse.

Elle fronça les yeux, inclina son buste un peu plus en avant, déchiffrant douloureusement les impressions affluant de la route. Quand elle ressentit un choc mat, elle gémit : « S’il te plaît, ne me dit pas ça ». Un temps, et elle avait immobilisé la voiture et se retournait pour voir ses deux fillettes qui sommeillaient à l’arrière, sans avoir eu l’air de sourciller. Puis elle se décida à pousser la portière.

La route était encore humide des averses violentes de la journée. Elle brillait comme un miroir jaune orangé, étendant l’empire du soleil à toute sa surface. L’air était palpable, saturé d’évaporation, et rajoutait une pellicule floue sur tout le paysage. Même avec ses lunettes de soleil, Elena ne percevait rien de distinct dans ce qui lui faisait face. Elle se sentit oppressée comme jamais, ou alors oui, comme dans ces rêves qu’elle faisait adolescente, où sa vision semblait réduite à voir à travers une goutte, où tout sol se dérobait sous ses pieds et où les murs étaient les seuls guides de son errance. Elle n’aurait pu dire où finissait la route et où commençait le ciel, ni s’il y avait quelque chose par terre, allongé peut-être, s’il fallait porter secours ou si elle n’avait heurté qu’une branche ou un animal de petite taille sorti à l’improviste des bois adossés à la chaussée.

L’endroit, bien que proche de la localité, était déjà isolé. On quittait le territoire des hommes pour emprunter la seule servitude de passage qu’il leur restait au sein de kilomètres de forêts. Les voitures circulaient régulièrement, mais, à part la tentation d’une brassée de jonquilles au mois de février, aucune, jamais, ne stationnait sur l’accotement. Passé le macadam, la terre devenait spongieuse, en décomposition de feuilles, de branches et d’herbes lasse. Puis elle s’inclinait dans une pente brusque vers le domaine des arbres, des taillis et des ronces et devenait bientôt quasi invisible sous l’abondance de végétations. Elena tourna la tête vers les sous-bois, le rayonnement puissant du soleil hachait l’air entre les troncs, obliquement, dessinant une course d’autant plus virulente qu’elle allait bientôt se finir et mourir sous l’horizon. Les journées étaient courtes déjà, l’automne entamerait bientôt sa seconde phase, moins romantique, celle des arbres nus, des effluves fétides de champignons, de la boue concierge des chemins et des silences glauques rappelant que toute vie avait migré loin, au Sud, laissant la nature étrangère à toute rêverie.

Pour Elena, cela signifiait que dans un quart d’heure, le soleil aurait succombé à son excès de feux et que l’obscurité commencerait à sourdre rapidement, autant du ciel que du creux des broussailles.

Alors qu’elle était comme engoncée dans un trouble où s’opposait l’urgence et le repli, elle sentit très nettement son ventre se resserrer à la vue du spectacle des élancements verts des cimes et du fouillis d’humus et de branchages. Quelque chose l’appelait, et cela remuait en son sein, matriciellement, presque comme un désir d’homme et de peau, mais avec une austérité si verticale que cela lui paru incongru. L’émotion était absolue et primale, mélange de relents et de mémoires, d’enivrements et d’effrois anciens.

Elle agita sa tête et ses boucles brunes qui l’auréolaient vinrent se plaquer sur ses lèvres et se glisser, avec son maigre souffle, jusque sur sa langue. Elle dégagea son visage, puis comme arraisonnée par ce geste, elle entreprit de tâtonner soigneusement chaque parcelle de son pare-chocs, puis d’aventurer ses doigts sous l’avant de la voiture. Elle fini de recouvrer ses esprits alors qu’elle s’entaillait l’index sur une tôle qui saillait du dessous de la plaque. Elle jura puis continua sa tâche jusqu’à ce qu’elle soit certaine qu’il n’y avait là rien, ni personne qui gît sous ses roues.

Tournant enfin le dos au coucher, la vue lui fut comme rendue et elle put apercevoir qu’elle avait dépassé de quelque cent mètres un abribus de béton, classique exemple d’architecture routière pratique et moche de la région. Comme elle le soupçonnait, il n’y avait personne qui attendait. De toute façon, elle doutait qu’il y ait plus de deux bus par jour qui stoppent ici. Et même si c’était le cas, l’heure lui paru trop tardive pour que la compagnie de transports publics investissent dans un arrêt à un endroit aussi isolé.

Elle fut tentée de parcourir la distance pour s’assurer mieux que par un coup d’œil rapide, que rien, vraiment rien ne jonchait le sol… ni personne. Mais elle se rendit soudainement compte que plantée là, au beau milieu de la route, en contre-jour, elle faisait, ainsi que sa voiture, une cible parfaite pour un prochain accident. Elle s’empressa donc de reprendre sa place au volant, rejeta un coup d’œil à l’arrière juste pour apercevoir la plus jeune de ses filles entre-ouvrir un œil et murmurer pâteusement : « On est arrivé à la maison ? ». « Non, pas encore, ma caille, rendors-toi » lui dit-elle alors qu’elle démarrait. Un instant plus tard elle avait pénétré au plus couvert de la forêt et échappait enfin au joug de l’éclat solaire.

 

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Elena était inquiète. Bien sûr, elle avait pu manquer quelque chose, et les conditions n’étaient pas idéales pour bien vérifier la voiture et la route. N’empêche, elle avait entendu distinctement un bruit, typique d’un objet plein qu’on percute, elle ne pouvait donc se résoudre à l’avoir imaginé. Mais dans le même temps, elle ne pouvait faire l’impasse sur la petite voix qui susurrait dans son esprit, que non, ce n’était pas la première fois qu’elle entendait des choses qui manifestement n’était que pure invention. La voix était faible, mais tellement persistante que l’angoisse la gagna et qu’elle dut se forcer à formuler tout haut ce qui la tenaillait : « Je n’en peux plus, faut que j’arrête, là je deviens folle »…

L’anxiété la tenaillait d’autant plus qu’elle conservait ce souvenir d’humus palpable sur la surface de sa langue, sur le dôme de son palais, qui picotait, arrière-goût de l’appel qu’elle avait ressenti si brièvement mais de manière épigraphique. L’obscurité montait maintenant des fourrés avec cette allure échevelée d’un jeune chiot. La lune procédait à une scission propre et nette sous la coupe d’un nuage d’un noir absolu. Eléna alluma ses phares, alors que la nuit n’était plus une promesse mais un fait. Les filles remuèrent à l’arrière et elle les rassura d’une voix tendre. Elle ignorait les mots qu’elle avait prononcés, mais les froissements cessèrent et les respirations profondes reprirent progressivement.

Hier, Ariane l’avait surprise dans un de ces moments de flottement qu’elle connaissait maintenant chaque jour. Eléna était en train de sortir les essuies-bains du séchoir quand elle entendit un ululement suraigu et si proche qu’elle cru que la Bête était à une exhalaison de son dos. Ariane n’avait pas réagit au bruit, mais quand Elena s’était raidie, d’un coup, elle l’avait regardée surprise : « Tu as froid maman ?». Elena l’avait observée un temps, histoire d’être bien sûre qu’elle ne lui avait pas joué un petit tour à malice, mais non, Ariane était incapable de simulation et de mensonge.

Elle n’aurait pas du repenser à cette plainte de loup, ce déchirement vocal. La voila qui frissonnait maintenant dans l’habitacle, sur ses gardes comme au beau milieu d’un get happens d’un autre âge. « On va arriver mes cailles » répéta-elle pour elle-même avant de s’engager au ralenti dans une toute petite drève caillouteuse.

Enfant, elle adorait le bruit des pneus faisant crisser les graviers de l’allée du jardin. C’était le signe annonciateur de la mère ou du père, partis au-delà du cercle de feu de la maison, enfoncés dans les algues marines des eaux externes. Le monde était ainsi : le sec et chaud du cercle familial, le froid et humide des zones d’éloignement. Les retrouvailles n’étaient pas souvent à la hauteur de ce moment de pur bonheur : l’expectative de les revoir, la rupture dans le grand ennui vespéral, la revenue au foyer des mains nourricières et pourvoyeuses de tendresse. La fatigue accompagnait les pas, les visages racontaient des histoires d’adultes, les mots se compliquaient comme pour une langue étrangère. Il fallait pousser les portes, sauter à pieds joints, brandir des dessins aux couleurs hirsutes, clamer ses apprentissages d’école (lieu tiède et souvent pluvieux), regagner leur attention, les ramener à soi, se faire aimer sans parole et sans soupir. Les entrebâiller à défaut de les ouvrir.


Elena coupa le moteur et ferma les phares. La maison était une aveugle dans la nuit. Accroupie, tapie dans l’ombre, la forêt la surveillait en grand silence.