22.04.2008

récit long - extrait 6 - Chez Myriam

(…)

 

Si elle se fiait aux conseils de Myriam, la route ne serait plus longue. La voisine aux pommes l’attendait – peut-être – un de ces jours, enfin l’invitation avait été répétée et répétée souvent. Surgie de nulle part il y avait à peine deux semaines, Myriam s’inscrivait maintenant dans l’Arbre d’Esprits de la famille, ces trames de filiation tressées rituellement par les filles. Sur le mur de leur chambre, la tapisserie toujours en devenir, s’allongeait vers le bas, composée de bouts de ficelles, écheveau de laines et lanières de lin, en des motifs abstraits, où se glissaient les noms des élus, des pelures de crayons ou des écorces, des menus objets maraudés aux sacs d’amis.  

 

(…)

 

Dans son rétroviseur, les lignes des cimes formaient des virgules gobées par le ciel, et d’autres virgules suivaient. Elena s’arracha à cette hypnotique observation et hocha la tête en signe d’assentiment. Par ce voyage contournant la forêt, sa vaste densité arpentée par le flanc gauche, Elena pourrait relier les deux pôles de cette circulation étrange de la sollicitude. Elle pourrait, lui semblait-il, mesurer l’amour, où ses prémisses, en empans exacts, ne sachant pourquoi il lui était maintenant devenu nécessaire de quantifier l’inquantifiable, de soutirer au plus immatériel l’énoncé de son poids.  Bien sûr, elle ne le consignerait nulle part, elle savait néanmoins que cela comblerait d’une passerelle le néant qui la séparait maintenant de tout météorite humain.

 

A l’issue d’un raidillon, elle surplomba l’orée et sut qu’elle était en vue de la propriété sans avoir à vérifier son plan ni les indications routières.

 

De hautes haies taillées enclosaient une bâtisse dont on devinait, au travers des feuillages, les murs de grès et de schistes mêlés. Pour pénétrer dans le jardin, Elena du laisser la voiture sur un emplacement de terre durcie où le véhicule de Myriam était déjà stationné. Une allée étroite tenait lieu d’entrée. Elle était pavée de granit en demi-cercles et aménagée en un tunnel de buissons persistants, éclairée uniquement par son débouché et ce, malgré le grand midi qui dardait alentour. Arrivée à mi-chemin de ce boyau vert, Elena dut s’arrêter, stupéfaite de l’absence totale de son et de l’envahissement inverse des senteurs chargées de terreau et de mucus. L’aphonie dura quelques dizaines de secondes ; Elena, tétanisée, ne percevait même plus son propre souffle. Puis vint le chant d’un merle et par delà une voix s’adressa à elle d’un lieu qu’elle eut dit vaste, peuplé d’une assistance nombreuse mais discrète : - « Que ceux qui ne supportent pas, sortent ». Le silence se refit et il ne sembla pas à Elena qu’elle ait quoi que ce soit à dire pour le rompre à nouveau.

 

Une fine toile, fraîchement tissée par une épeire, tremblait dans l’expire d’un filet venteux. Des particules de bruine la tapissaient, chacune réfractant un minuscule prisme scintillant. Elena du la rompre, doigts en proue, écarter les deux pans collants pour émerger enfin hors du passage.

 

Face à elle, des massifs continus de rosiers bordaient la maison. Certains grimpaient sur plusieurs mètres, offrant toutes les variétés de couleurs. Sur la dextre, un jardin d’hiver au toit élégamment bombé s’allongeait jusqu’à l’orée du bois et créait l’unique connexion avec le territoire ombrageux. Le reste du domaine, qui donnait l’impression d’être plus large qu’il ne l’était en réalité, témoignait d’un savant entretien, sans une once de désordre sylvain ou d’asymétrie de ramures. C’était bien l’autre côté de sa terre, à seulement quelques kilomètres, son parfait ponant, l’opposé manifeste de son terrain.

1041393051.JPG

Était-ce une curiosité ambigüe qui avait poussé Myriam à lui rendre visite la première fois ? Elle en entrevoyait à présent la possibilité. Elena se tenait coite, plantée devant ce décor comme Alice venant de traverser le miroir. Le sentiment d’irréalité qui l’avait rejointe dans le tunnel ne l’avait pas tout-à-fait quittée, même si tout dans cette vue inspirait une quiétude feutrée.

 

Un braiement éventra l’air. Elena sursauta : l’âne devait être proche, mais elle ne voyait devant elle aucun espace qui aurait pu accueillir un animal de pâture. D’autres cris, plus répétés, la guidèrent dans sa marche jusqu’à dépasser l’angle gauche de la maison. Il y avait bien là une prairie et un abri en dur à l’angle duquel remuaient deux grands ânes aux pelages frisés. Un troisième déboucha de derrière l’abri accompagné de Myriam qui lui enlaçait l’encolure.

 

De nouveau, et comme à chaque fois, la magie de la présence de Myriam opéra. Elena se dirigea vers la jeune femme d’un pas allégé. L’élan premier qui l’avait tirée de son lit, ce matin, l’avait reprise intact. Myriam n’eut besoin d’aucune parole pour l’accueillir, son sourire heureux et entendu suffit. Elle lui passa l’hanse d’un sceau d’eau et Elena comprit qu’elle lui proposait d’abreuver les plus jeunes ânesses. Car il lui apparaissait à présent qu’il s’agissait là de deux femelles et de leur mère.

 

- « Comment s’appellent-elles ? »

 

- « La plus claire : Hestia, la plus ronde : Hélia et  leur mère : Hermesine. Mais si c’est ainsi que je les désigne, les noms qu’elles se donnent entre elles sont bien différents, crois-moi.»

 

(…)

 

 « Tu prendras volontiers un thé ? »

 

Elena sourit à la proposition. Cela ne l’étonnait guère que Myriam fasse partie des adeptes d’infusions et de tisanes en tous genres. Elle était certaine qu’on trouvait aussi dans sa cuisine un confiturier rustique débordant de pots de gelées et marmelades étiquetées avec soin. Que son détergent était bio, ses plantes engraissées de mixtures d’algues et qu’elle diffusait des huiles essentielles d’oranger le soir venu pour affronter les nuits avec le potentiel de quiétude requis.

 

Le salon possédait les charmes des demeures de maître : classique, aérée, aux plafonds hauts et moulurés, le mur latéral pourvu d’un foyer de style surmonté d’un miroir 18ème. Le plus frappant fut la transparence de l’air, la grande clarté malgré les mois d’automne, offerte par ces fenêtres en triptyques à croisillons peints de blanc. Par-dessus les baies, une lucarne en demi-lune, partagée de rayons sertis de vitraux or, bleu roi et carmins, distribuait des auréoles de couleurs sur tous les meubles.

 

Elena s’enfonça dans un fauteuil, tapissé de fleurs grège et olivâtres. C’est alors que la voix entendue un peu plus tôt, lors du « passage », lui revint en mémoire. Repousser toute angoisse, immédiatement :

 

-«  Tu vis seule ici ?»

 

- « C’est vrai ». La réponse de Myriam vient dans un murmure, du tac au tac. Il était évident qu’elle s’attendait à la question, qu’elle n’avait peut-être attendu que cela depuis très longtemps.

 

Myriam disposa un plateau lavande sur la table basse, versa l’eau bouillante dans les tasses apprêtées de  sachets. Une volute de vapeur s’éleva dans un rayon de soleil transmué de rouge et d’orangé. Ses gestes d’offrande, son visage à l’ovale doux, les paupières abaissées vers le plateau, ses épaules étroites courbées, ses cheveux blonds pointant leurs courtes mèches en surplomb de ses mains, tout fut nimbé de ce halo impalpable. Une icône, se dit Elena.

 

- « Du sucre ?  Du miel ?»

 

-  « Laisse, je vais le faire… Tu as toujours vécu ici ? »

2115386239.JPG

 

 

Myriam pivota la tête brusquement vers la baie arrière d’où l’on percevait l’orangerie mangée par les bois. Elle s’assit, mais sa main tremblait un peu.

 

-« Non, mais j’y suis née »

 

- « … »

 

 

10.04.2008

récit long en cours -extrait 4 : Samson dans la maison forestière

(...)

Peut-être que l’escalier grinçait - la nuit suivante en tout cas, il me fit cette confidence - mais je n’entendis rien, assourdi par la tension dans laquelle m’accueillirent ces hommes vêtus de kaki, aux faces rondes sous le  biseau d’une casquette, à l’œil d’aguets cherchant à reconnaître un des leurs sinon l’étranger qui gâcherait leur orgie d’anecdotes, de vantardises, de scénettes de traque ponctuées de gaucheries puis d’exploits inédits cent fois répétées dans des chalets semblables chez eux, en France, en Allemagne, en Belgique ou ailleurs – au pays de la chasse sans frontières.

 

Je sus qu’il me faudrait les flatter au moyen de l’appareil photo, les saisir dans leur excitation comme pour les inciter à plus de démonstration. Justifier un reportage sur le tourisme de ces lieux et son attrait, feindre l’intérêt ou la sympathie. Payer mon entrée pour la nuit d’une passe de camaraderie. Tout plutôt que de provoquer la défiance ennemie du métier. Tout plutôt que de brûler le point de repère avec l’amante, la ténébreuse, la lanceuse de sortilège, la forêt au ventre ouvert, tapie et musante à un jet de pierre des fenêtres.

 

Des poutres saillaient courbes des plafonds bas, donnant à la pièce un air de vaisseau viking. Une tablée immense, regroupant tous les couverts, coupait la salle commune en deux, de biais. Les hommes étaient assis, souvent face à l’âtre. Je pris place sur un coin, près d’un garçon encore jeune qui s’avéra être le fils de la maison. Sur le seuil de la cheminée, d’autres convives discutaient bruyamment, refaisant les gestes de la journée ou leur équivalent fantasmé.

 

 

Un Cerf a surgi sur la colline, j’ai vu son souffle monter dans l’air blanchi  d’aube, l’œil écarquillé  sous l’assaut – meutes aux cinquante gueules criardes -  ses flancs secoués par les spasmes de peur et d’épuisement, j’ai vu le cerf aux dix cors courber l’échine et son museau souffrir la résignation. – Viens-  ma balle l’a rejoint en pleine poitrine comme un baiser de mort.

e_15.jpg

 

Les bières coulaient de verres en gosiers tandis que les chaises raclaient le sol, les voix jaillissaient, sans jamais que surviennent un chant – chasseur n’est pas marin. Ces corps revivaient, dans l’escapade suave des consciences, la quête de la proie jusqu’aux laves de sang gagné. Leurs peaux reluisaient d’histoires préhistoriques. La tribu rassemblée, visages offerts aux éclaboussures de feu de camp, mimait à plus sommeil les pas dans les pattes d’un cerf, d’un chevreuil, la main poignant dans le rougissement des pelures. Le chasseur survivait à sa chasse par la parole du combat.

 

Je m’étais égaré, les aboiements fauves de la meute semblaient de plus en plus lointains. Comme je tournais sur moi-même à l’affut d’une piste, l’ébrouement des ailes dans les bruyères m’a saisi. D’un buisson, un éclair noir charbon s’est élevé. J’ai redressé la tête, mais ce devait être une corneille ou un oiseau sans intérêt. Je relâchais mon bras et vis,  face à mon canon baissé, un superbe tétras figé sur une souche d’arbre. Effleurée, la gâchette a suffit à faire feu. Sur la souche, plus trace d’oiseau, mais à quelques pas derrière gisait un corbeau gigantesque, le bec ouvert, son sang avait la couleur de son pelage.

 Mon voisin causait peu. Son domaine, c’était les chiens. Il se chargeait de les nourrir et plusieurs fois il reparti avec les abats des bêtes dépecées sur place pour leur donner. Il revenait, après un long temps – plus que nécessaire pour accomplir sa tâche – avec ce frais de la nuit et ces odeurs d’humus tendre accroché aux guêtres. Je le questionnai sur les noms de ses protégés et seulement alors, sa bouche où manquait une dent, s’ouvrit largement pour expulser trente noms, enchaînés sans respiration, comme un chapelet de mots d’amour qu’il aurait l’habitude de réciter chaque soir avant dormir.

 

La posture était  atroce. C’est qu’il gèle presque aux abords  de l’aube. Mes genoux ankylosés souffraient de l’accroupissement qui ne semblait pas vouloir prendre fin. J’ai voulu boire à ma fiole cet alcool d’acier fondu qu’on nous procure à l’auberge. Il fallait procéder sans bruit, ne pas gâcher un  affut si long. Mais une branche craqua quand-même  et c’est sans doute pourquoi Gérard a fait feu du mirador. Je m’en tire bien, il m’a raté de cinq mètres. Le plus râlant c’est ce chevreuil qui a filé, zig-zag auburn entre les troncs. Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de celui que Marco a abattu. Le mien, il avait une tache argentée sous l’œil, j’en suis presque sûre, comme une larme on aurait dit, oui, comme s’il chialait après sa mère.

 

Le gars d’en face a fini par m’adresser la parole. Il provenait de Belgique, d’un village près de Couvin, j’ai oublié le nom. Il avait eu envie de voyage, d’aventure. Il vivait seul, sa femme était partie pour un autre, glissa-t-il, usant de la formule consacrée comme d’un bouclier. Chasser en groupes, se ressourcer dans la nature, les bois, voir des bisons peut-être. Il ne regrettait pas. Il n’avait jamais rien vu de semblable. Il fallait que je participe à une chasse m’assura-t-il, il n’y a qu’ainsi qu’on approche des bêtes sauvages, qu’on sent vivre les forêts. Un temps passa dans la contemplation hypnotique du feu, puis il ajouta, plus fragile peut-être, il n’y a que là qu’on goûte à la mort. Et je compris qu’il parlait de la sienne, pas de la viande dans son assiette. Et je me pris à en vouloir à sa femme de l’avoir rendu sans désir autre que porter les restes d’une bête morte dans ses bras anémié de caresses.

 

Que vienne la neige. Que vienne le manteau épais, les prémisses des grands froids. Le silence propice à la suprême rencontre. Ils errent, depuis toujours, immémoriaux. Pas assez d’une soirée pour conter leurs légendes, une fois si naïfs grugés par l’aplomb d’un chat et d’un cochon, une autre fois carnassiers s’en prenant aux voyageurs. Jamais seuls, toujours plusieurs, avec leurs gueules nobles et leurs ululements à rallumer la lune. Que vienne la neige pour pister leurs empreintes fraîches, les suivre jusqu’à débusquer leur tanière, les traquer et se venger de tous les monstres tapis sous les lits, enfants, sur les chemins des filles pures, saigné au dos des mémoires domestiques. Que vienne la neige et nous irons au loup.

 

Alors, s’éleva du palier la musique que j’avais perçue à mon arrivée. Un accordéon animé d’un air folklorique, triste à fendre une buche pétrifiée. Le flottement dans les conversations fut subtile, mais néanmoins perceptible. Le brouhaha ne m’atteignait plus, j’accédai de manière impromptue à cette trêve que j’avais convoité ces dernières heures. J’avais envie de partir séance tenante, les laisser là, sans un bonsoir, avec mon appareil et ma tête encombrée d’eux, gravir ces escaliers pour rejoindre la musique, m’en vêtir - et uniquement d’elle- pour la nuit.

 

Je n’en eu pas l’occasion. Elle était là, déjà, avec un minois de 25 ans, brûlante et habitée. Elle s’assit à mes côtés, à la place libre du fils depuis longtemps parti dormir ou enlacer ses frères canins. Elle ne me jeta pas un seul regard, mais il m’était évident, physiquement, qu’elle jouait à ma seule intention. Demain était depuis si longtemps là quand je fus enfin dans mes draps que je sommeillai éveillé, traversé de transes et de déchirements clandestins.

 

Il me fallut une aurore d’eaux soulevée du paysage bruineux. Il me fallut les rayons gris perlant des cimes bleu-olivâtre. Il me fallut l’absence de son nom – la permanence du tien- pour extirper mon âme de cette nuit-là.

27.03.2008

Récit sans titre - épisode 3 - Samson

C’était samedi, vers midi, aux portes de l’école. Il y a là, juste à côté, un dispensaire comme on en voit à chaque gros bourg. Samedi, un jour de vacances pour l’écolier, un jour de plombs pour les patients. J’avais espéré introspecter ces couloirs tapissés de blancs et d’icônes mariales– c’est ainsi que durant tout le voyage en bus cahotant, je me les étais imaginé - de longer les portes semi-closes, où jeter un regard, mais où l’invite se refusait à poindre. J’avais prévu de trouver un visage aux yeux brillants mais aux orbites creusés, de demi-profil, la peau du crâne exposée, la bouche entrouverte pour donner de l’air au souffle. L’épuisement lisible, la mascotte d’un drame en quelque sorte. Tchernobyl 20 ans après.

En reportage, on vient toujours bardé de sacs, de pellicules, d’appareils photographiques et d’objectifs de toutes tailles, mais bien plus encore de fantasmes. Je ne voulais pas photographier ces enfants irradiés, mais saisir l’image que j’en avais. Suivre le labyrinthe qui mènerait à ce visage que j’avais imaginé : un garçon, dix ans, tout au plus, né après, bien sûr, comme tous ces enfants. 20 ans déjà et des poussières qui n’en finissaient pas de retomber brûlant la peau, le cuir, les gènes, les descendances aussi longues que les étoiles dans le ciel, mais au visage unique, celui de cet enfant que j’allais rencontrer.

Les portes étaient closes. Le dispensaire ne rouvrait qu’à quatre heures, sauf pour les plus proches. Certains franchissaient le seuil des cabas chargés de victuailles, de fruits et de galettes. Les fichus bien serrés sur des visages ovales aux pommettes hautes et rougeaudes. Des grand-mères, des tantes, des mères, quelques hommes aussi.

Ulrik m’avait laissé un message – sans importance, il se doit juste de me tracer – et j’empruntai tout un dédale de rues et de ruelles en tentant vainement de le joindre pour l’assurer d’un envoi de chronique et d’images dans la soirée.

Je m’occupai aussi de trouver un hôtel pour la nuit car le lendemain tôt, je devais être en route pour un village un peu plus au Sud de la Biélorussie, dans la région contaminée. Je m’étais assigné ce rendez-vous avec quelques villageois indéracinables d’entre ces terres vénéneuse.

Je m’étais procuré un dosimètre que je portais sur moi en permanence. A l’aéroport de Minsk, J’avais aussi acheté de quoi boire et me nourrir sainement. Bouteilles d’eau minérale, paquet de biscottes, conserve de saucisses et fruits provenant de Russie. Dérisoire viatique pour une expédition expresse - le millième à peine de l’exposition subie par ces populations irréductibles.

J’eu l’idée de réserver un hôtel en dehors de la bourgade, plus au Sud, presque isolé. Une maison forestière qui bordait une des grandes étendues arborées traversée par la rivière Pripryat, à quelques pas de la zone contaminée. Il me fallait organiser mon transport jusque là et je trouvai un taxi en la personne d’un fournisseur qui s‘y rendait pour apporter des produit frais. Nous fixâmes 19 heures pour le départ, avec instruction de ne pas tarder afin d’arriver pour le repas du soir.

Puis, l’après-midi passant, j’ai oublié ce que j’étais venu chercher dans ce bourg. De grand’ routes en venelles je me retrouvai à mon point de départ. Il y avait là, dans la cour de l’école, une balançoire. Trois sièges en bois, des remous virevoltants, des fillettes dont une dans son anorak rouge, sans natte, sans cheveux, le crâne chauve et le rire aux dents. La tête versée en arrière. Sous l’épée du soleil d’hiver. Son corps offert, une paume, écrasée de mouvance.

En contretemps, une petite de cinq ou six ans – l’âge de Coraline - se balançait comme un coeur en chamade, chantonnant, roulis de vent sur la coque d'une voix. Ses cheveux lui coiffaient le visage, le mouvement du sang semblant battre les tempes du ciel. Pull de gros tricot, un coeur brodé sur la poitrine, une poitrine dans un coeur, chassé croisé de pieds. De son angle de vue, le monde volait d'herbe en ciel.
Une troisième petite fille, presqu’une adolescente, attendait la main posée sur le poteau, Sous l'oblique ombré des quatre montants. Son regard disait oser, enfin oser, fasciné par les mouvements obsédants, pendule d'un temps suspendu. J’eus un instant la vision de leurs ombres qui signaient "Vis" entre quatre points d'exclamation.

 494230552_9a833eec6a.jpg?v=1182749624
Une femme encore jeune est arrivée derrière mon épaule. J’ai sursauté, je n'avais pasperçu son arrivée – son ombre traînée par le contre-jour – ni entendu son pas. Parfois l’hiver se meuble d’une atmosphère ouateuse, troublant les sens leurrés par la pureté de la luminosité. Les sons comme les odeurs acquièrent une inertie étrange. C’est peut-être pour cela que la vue soudaine de son dos me sembla une apparition onirique. Ou parce que je m’étais noyé mentalement dans le cadre du tableau qui évoluait sous mes yeux.


Un dialogue s’établit entre elle et la fillette au manteau écarlate tandis qu’elle lui enfonçait un bonnet de laine rose jusqu’aux sourcils. Un débit de parole sans précipitation où je percevais tour à tour l’amour ferme de la voix maternelle et la supplique enthousiaste de la jeune malade. Un langage universel perçant dessous la langue locale.

 


"Une dernière lancée. Encore une fois maman. Regarde-moi maman. Regarde, je vis maman, je vis ! Ici, pas de piqures, pas de mélancolie, pas de tic tac glacé d'un réveil malveillant. Pas de blouse trop blanche et de sourire peiné. Pas de promesse sucrée comme un dimanche hors-jeux. Pas de couloir sans fin, d'ascenseur mal au coeur. Pas d'odeur immobile qui chatouille le nez. Pas de tube jusqu'au ventre. Pas de crayon dessinant ton absence”


Il n’a fallu qu’un mouvement d’épaule, un glissement des lisses cheveux marron sur la droite, pour qu’apparaisse le visage de la jeune mère – 30 ans peut-être - me toisant avec curiosité mêlée de circonspection. Elle m’adressa d’emblée la parole en anglais, d’un ton digne - pressant. Elle désignait l’appareil numérique, le plus discret, celui que je tiens d’une main comme un oeil dans la paume.


“Il y a des loups dans cette contrée et tous ne portent pas fourrure. On le sait. Nos visages nous appartiennent, qu’ils soient pour vous la trace d’une catastrophe, ils sont les fruits de nos amours, la chair de nos parents.”


Le ciel s’obscurcissait, j’arguai qu’il faisait trop sombre pour de quelconques photos, que je ne visais qu’à me les dessiner avec ce contour de joies quotidiennes que nos fantasmes leur enlèvent dès qu’on les évoque.


“Il n’y a plus de joie, seulement la nervure de la joie, la chair des feuilles s’est volatilisée, nous n’avons plus que la peau sur notre chagrin, notre destin est notre squelette.”


Réplique de slave, pensais-je, tandis que la fillette, un instant désarçonnée par mon incursion dans son monde, avait repris ses envolées avec toute l’énergie vouée aux plaisirs qu’on sait bientôt finis.


“On y va” décréta sa mère - elle avait les yeux d’Elena quand elle se fâche –et elles s’éloignèrent, serrées comme une seule, fusion rude, mère louve emportant son petit par l’encolure, entre ses dents.


Je n’aurais pas dû. J’eus un moment de victoire, une réjouissance rebelle : j’avais la photo, celle des trois fillettes dans le mouvement de la vie, sans distinction de destin, cette gaieté nue. J’avais aussi, maintenant, la silhouette siamoise de cette mère et sa fille, se retirant entre les bras du crépuscule. Deux clichés et tout un monde qui murmurait derrière. Une chronique et un article pour ce soir.


Il ne me restait plus qu’à presser le pas, un crochet par la consigne de la gare pour retirer mon sac, filer rejoindre mon chauffeur. Ce soir, je pourrais border la forêt de mon regard, univers de bêtes farouches et d’indistincts périls.

 

*

 

Photo : http://www.flickr.com/photos/steeven-eleven/494230552/

14.02.2008

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre....

cb7963995043a59e73db1127bf7ffa38.jpgEn l'honneur de la Saint Valentin ;-) :

 

 

 

 

Salina remonta les escaliers quatre à quatre, puis comme ils devenaient raides et qu’elle fatiguait, à quatre pattes. Elle jurait, s’esclouffant et crissaillant à souhait. Elle hurla « Stephan » , à mi-mot, puis veugla carrément, sans plus de sourdine mais en porte voix « Stephan !!!! ». Pas de réponse, « Etienne de La Motte Sapinière, Monspenseur de sa majesté des cons, où êtes-vous que je vous entripêtaille ? »

Un silence – d’anthologie- puis, au milieu des cris de pigeons, provenant des arrières-combles, une voix faible, « Ici, ma crupichonne d’amour, mon gouzou gazou sugaraglu »

« Ca ne marchera pas cette fois », prononça-t-elle d’un trait, déboulant sur la terrasse qui prolongeait le toit par une vaste cage de la grandeur d’une pièce. Il était là, tout pleurnichon, la larme penaudouille au coin des vrillettes, à la regarder la main encore tendue vers les pigeons plus interdits que lui.

Clan, et voila pour la grille qui clôturait la cage, et d’une seule main Salina referma le cadenas et retira la clé. Elle la brandit haut, le défiant, les joues colèriées.

« Ah ! hein, tu l'as cherché, pigeologue de tes cucugnoles ! »

« Mais quoi, ma fraise de bosquet ? Qu’y a-t-il pour t’éclatoucher ainsi ? »

« Tu sais quoi mon douxcteur de mon cœur, je faisais le tour de ton cabinet en quête de tes renifflantes et autres chaussettes, pour laver tendrement tes oripeaux de mec macho et butordu… Et je suis tombé sur ça ! »

« Quoi, ça ma tourtebelle ? »

« Cette paire de vieux bas tout chiffroissés tout écramouillés, sous quelle partie du videdans, je te le donne en mille ? L’appuie tête. Mwoui. Avec qui as-tu fourbité cette fois ? Madame toctoc ou cette bergavioque de Chantal Pissequeue ? »

« Ouvre-moi, mon S en cielle, ma Souplinange. C’est de la folie. »

« Oublie-moi tu veux, J’en ai ma claque de tes choucroutures, entêtard ! » Dit-elle et d’un geste appliqué, elle arclargua la clé jusque dans le potager, fit volte-fesse et s’envola.


25.01.2008

y a pas le feu...

Plan classique, un restau aux murs sombres, drapés de lourds rideaux lie de vin et vert émeraude, des serveuses en tenues noires, presqu’élégantes, si elles n’étaient vraiment trop sexys pour faire illusion, au sourire sans naturel mais rapides et prévenantes. Une musique tamisée à l’extrême feulant quelques rythmes orientaux, des tableaux d’artistes post modernes qui adulent les couleurs excrémentales ou vomitives en larges aplats à peines irréguliers.

 

 

 

 

Lui, moi, les bougies qui sont plantées dans un bougeoir inamovible et qui m’empêchent de bien distinguer ses yeux. Qui m’obligent à me focaliser sur sa main, inhabituellement nerveuse, froissant la serviette à un rythme compulsif. Des silences qu’on dit amoureux ou nécessaires à savourer, mais qui viennent comme des gouffres entre chaque cuillérée d’attente. Un repas qui fait tout pour se laisser désirer, d’autant que c’est lui qui invite, et que pour une fois on s’est dit qu’on allait en profiter à mort, ma chérie, tu choisis tout ce que tu veux. Puis voila qu’il  ouvre la bouche en levant la main comme pour se décider à m’adresser la parole, la serveuse stoppe sa course d’abeille instantanément, prête à nous butiner, il la regarde mâchoire pendante, œil en vacance. Elle semble attendre une consigne, sourire crispé. « Oui monsieur désire ». Lui, paniqué, « rien, heu, voulez-vous m’ép,  pouvez-vous enlever les bougies ». Elle pincée, riant jaune, son air « manquerait plus que cela » : «  Non Monsieur, ça fait partie du service !! »

 

 

 

Moi pouffant, lui rougissant, moi provocante, seins melonesques sous la robe tendue : «Tu ne dis rien et tu veux en plus ne plus me voir ? » Lui affolé « J’ai pas dit cela. Laissez la lumière, surtout ! ».

 

 

Plus rien, plus de lampe tout s’éteint. La serveuse pousse un cri, trébuche, s’étale. Lui, se relève, fait basculer la table, le feu se répand sur la nappe, gondole sous mes pieds, envahit toute surface à une vitesse insoupçonnable pour un endroit aussi austère, cela doit offusquer les murs, les tableaux et les gens…

 

 

Lui, à bout de tout, de souffle, de voix, de choix, criant : épouse-moi, épouse-moi, épouse-moi….

 

 

Je tourne au coin de la rue et je l’entends encore, encore, encore, et dans mon lit, seule enfin, les draps refroidis n’entendent que son cri « épouse-moi »….

 

Je lui avais pourtant dit que je n’étais pas prête.

09.12.2007

Elle raconte...

"Pour chaque sortie en librairie de la semaine, je lui ramène une photocopie de la page de garde. Les soirs, je parcours au ralenti les ruelles qui me relient à mon appartement. Elles se donnent à pas comptés – j’adore mesurer en pas ce qui me rapproche d’un nouveau plaisir. Je fabule sur ce que nous ferons, le temps venu, de tant de titres, d’auteurs, de mots faits promesses.

On ne se voit que du samedi 11H45 au dimanche 23H30 – le dernier tram - deux dîners, 2 soupers et un petit déjeuner goulûment grasse matinée.

On se goûte le petit pain de bouche à bouche. Puis on se tait. On revit dans la distraction de l’autre, dans la rapide oscillation des paupières, tous ces chemins d’épiderme explorés, poignés, polis, abouchés et reflués, toutes ces esquisses d’histoires continuées par nos corps, reliées par nos mains et rattachées à chacune des pages qui jonchent, tout autour du divan, le tapis autrefois Persan

Tandis que s’ensommeille notre empreinte au creux de trois coussins alanguis, je m’en vais au ralenti. pourtant, chaque fois, je reprends une des pages, discrètement - ma préférée - celle qui suggère le moment le plus exquis, la rixe la plus fondante.

Il aura cinq jours pour découvrir laquelle, par le seul indice du petit carré de manque refroidissant le tapis."