21.03.2008

dans la nuit obscure

Le bleu de ses yeux tirait vers le gris. Gomez s’avança vers le centre du plateau. Il s’était présenté brièvement lors du premier contact et Catherine n’en avait rien retenu. Des autres du groupe, elle avait chaque fois grappillé un détail, une inflexion, une petit note d’humour ou de tristesse qui les avait rendu mémorable à défaut de palpable. Pas de chance, c’était justement sur celui-là qu’elle était tombée.

 

 

Là, dans l’oblique d’une ampoule nue et grésillant, son visage se détacha des ténèbres qui les enserraient. Sa tête était énorme, une boule qu’on savait dense et dure rien qu’au premier coup d’œil. Son corps suivit, tout de râble et de nerf, musculeux et trapu, sans souplesse.

 

 

Elle jeta un œil sur le décor encombrant la scène. Des débris choisis dans la décharge sauvage en contrebas de la rue. Des monticules indistincts d’où émergeaient, hirsutes, une maison de poupée délavée, un vélo agressif dans ses fers et ses chaines  impudiques. Une Barbie prenant son bain dans un reste d’huile d’olive d’une gigantesque boîte à sardine. Sordide.

 

 

Il la fixa, impatient mais figé. Elle comprit qu’elle devait elle aussi faire ce pas en avant et inaugurer le jeu à deux. Elle était maigre, grande à n’en pas croire ses yeux, ses cheveux dépassaient le socle de l’ampoule au point qu’elle du s’arrondir de peur d’être brûlée.

 

 

Du néant pourpre, quelque part à trois mètres, un son grave s’éleva d’entre les silhouettes des sièges.

 

 

« Voila, nue l’âme, on doit la voir chavirer, Corine, plus nue ! »

 

 

« Je m’appelle Catherine » balbutia-t-elle.

 

 

« On s’en fout, Corine, vas-y, dit lui la rage d’être nue, là, ton âme, les gravats, la puanteur, tu la sens ? »

 

 

« Et moi ? » osa Gomez, sa voix était un souffle brun de Sienne, sa peau suintait la  trouille »

 

 

« Toi tu la baises dans tes yeux, ça doit se sentir, et tu l’approches comme un loup une agnelle, je veux te voir crier sans mot »

 

 

Elle n’aurait pu dire combien de silence se déposèrent avant que Gomez ne fut pris d’un tremblement de tout le corps. Ca commença par les doigts de pieds, on aurait dit qu’il faisait des claquettes, mais c’était plus vertical que cela. Il se cambra soudain, un chêne devenu roseau. Il haussa le bras en l’air puis le plia à angle droit, en surplomb de sa tête, déployant d’un mouvement sec sa main en éventail. Ses pieds et ses jambes véhiculaient maintenant la frénésie qui l’habitait, il tambourinait dans une cadence fiévreuse.

 

 

Catherine ne respirait plus que par à-coup, subjuguée par la force de taureau qui se dégageait de l’homme qui lui faisait face, feu noir en parade.

 

 

C’est alors que l’ampoule péta dans un claquement sonore et que, d’un trou aussi grand qu’une assiette à spaghettis, une luminescence filtra du rideau noir. La tête du danseur s’en trouva auréolée, l’allure magnifiée.

 

 

Catherine, éjectée parmi les spectateurs, n’avait plus rien à lui dire. Elle comprit qu’il avait vaincu le ridicule, le gouffre, le trac et surtout, que la voix du fond des sièges ne lui parlerait plus qu’avec cette prudence des formes qui préside au respect.

 

07.03.2008

Récit sans titre - épisode 2

Victory comes  late,

And is held low to freezing lips

Too rapt with frost

To take it.

How sweet it would have tasted,

Just a drop !

Was God so economical ?

His table’s spread too high for us,

Unless we dine on tip-toe.

Crumbs fit such little mouths,

Cherries suit robins ;

The eagle’s golden breakfast

Stangle them.

God keeps his oath to sparrows,

Who of little love

Know how to starve !

 

Emily Dickinson

 

L’ovale de la table du déjeuner recueillait, serein, les premiers épanchements du soleil. Sur son bois, nu, brun miellé, trois bols, couleur de Delft. Elena avait un temps pensé à la recouvrir d’une nappe cirée quand elle fut soustraite à elle-même par l’évidente blessure que ranimait ce soleil. Elle s’y abandonna, rajouta, baignée d’or, les couverts manquants et n’eut pas le temps d’appeler les filles qu’elles étaient là, encore titubantes de sommeil mais souriantes au jour nouveau. Un samedi sans contrainte de temps et tous ensemble on allait déjeuner dans une parenthèse parmi les jours de pluie.

 

« Bien dormi mes cailloux ? »

 

Jetant un regard canaille à sa mère, Ariane lança un cri de loup puis éclata de rire ! Coraline, visiblement dans la confidence, fit chorus, puis s’arrêta, gênée, en attente d’une réprimande ou d’un reproche d’Elena.

 

-« Oh, les filles, j’ai tellement, tellement envie de vous… » Et les enlaçant d’un seul bras, elle se mit à les chatouiller, libérant puis faisant redoubler leur rire un instant suspendu.

 

Essoufflée, mais repue, Ariane enveloppa le visage d’Elena dans ses mains : « Tu as des yeux bleus, comme moi ! ». « Et moi », enchaîna Coraline, « ils sont verts, comme…

 

« …papa », termina la cadette .

 

Samson, Samson, l’explorateur, le conquérant d’ombres et de lumière, l’arpenteur de mondes extra-marins, de pays qu’on nomme encore « civilisation » pour marquer l’étrange et le désuet qui nous sépare définitivement de nos proches et de nos voisins. Samson le lointain, le revenant, le revenu, puis le disparu. L’absent.

 

« Tu devrais les maquiller », susurra Ariane, le nez sur celui de sa mère. « Ils seraient comme deux morceaux de ciel quand l’orage passe. »

 

Se maquiller. Se parfumer. Aimer de peau, aimer de peu. Tout cela était devenu une terre aussi étrangère que celle foulée tant et tant par Samson. Tout était soulevé d’elle, voile à peine perceptible, mais réel, voile de poudre et de brillance, de sève et de vent bruissant dans ses boucles à l’attente d’un rendez-vous. Sa main vidée de caresses, hormis les seules, celles de lui, imaginaire, de soi à soie, pour se souvenir qu’elle possédait encore un contour consistant.

 

Un crissement traversa la pièce, ronflant contre les portes en chêne brut, raclant les ardoises. La maison répond, elle aussi elle est solitaire, elle fut aimée pour cela, pour cette proximité avec la sombre orée des bois, l’inconnaissable expression d’une fuite dans son âme qu’Elena travaillait chaque nuit à recouvrer, esquissant des pleins et des vides sur des toiles minusculement infinies.

 

« Oh, il y a des crêpes ! J’en veux ! Avec de la cassonade » Ariane s’était aussitôt juchée sur le tabouret, un fouillis de mèches enluminant son visage  gourmand. « Moi, avec du sucre impalpable ! » surenchérit Coraline, réveillée tout-à-fait. Face à la fenêtre, Elena exécuta leur désir, goûtant une forme d’échappée dans chaque geste ciselé par les rayons naissant. La maison continuait son concert habituel en claquements de tuyaux de radiateurs, en grondements de chaudière, en cliquetis subtils des frigos, lampes ou cafetière.

 

 

 

Gourmandise - greed

 

 

Cette maison avait été la proie de leur chasse consciencieuse pour créer cet autre lieu, d’où naîtrait le possible de leur couple – puis de leur famille -  atypique. Mais la traque fut longue pour apprivoiser les sentiers boueux, l’eau non purifiée, les évacuations hypothétiques, l’électricité vétuste, les toits rapiécés, les briques effritées d’humidité, les escaliers chausse-trappes. De prédateurs, ils s’étaient transformés en dompteurs de demeure sauvage, puis à force de soin, de sueurs, en amoureux transis.

 

C’est seulement alors que la maison leur avait rendu ce désir, cette constance de ton, cette attente fidèle malgré les infidélités de Samson, toujours parti ou en partance. Elle s’était attaché la chaleur, le foyer, la lumière, le refuge. Les jours d’été, elle rayonnait même benoîtement, repoussant les ornières glauques de la forêt. Elle avait changé de camp, s’était extirpé de l’influence des frondaisons, des lierres rampant jusqu’aux pieds de ses murs. Elle avait ré-émergé du substrat végétal, connu de nouveau son destin de briques, de schiste et de pierre, goûté à la chair savonneuse des bébés au sortir du bain, frôlé les robes virevoltantes dans les cavalcades d’escaliers, reposé les fronts empreints de fièvre, étouffé derrière ses volets les plaintes filtrant de la lisère des arbres…

 

Le déjeuner s’étirait, île de rescapées encerclées d’ombres, lorsque sonna la cloche d’entrée. C’était toujours une surprise, cette alarme de fer noir, cognée de main d’être humain, à cet endroit rare en âmes. Qui ? Un égaré ? (ils étaient peu nombreux) Quelques scouts en mal d’eau fraîche ? Un visiteur ?  (c’était imprévu), ou….

 

-« Le facteur !, le facteur ! » Les filles adoraient recevoir des missives. Il y eut une période où chaque semaine amenait son lot de cartes surprenantes, aux paysages vieillots, gondolées d’eau ou essorées de lumière, envoyées des quatre coins d’une planète malade, en guerre ou en  pleine crise de délire.

 

Si ces envois-là n’arrivaient plus, le facteur continuait pourtant de venir, quelque soit le temps. Il ne déposait jamais les lettres dans la boîte sans sonner au moins une fois. Il prétextait que c’était pour préserver le courrier des intempéries, que la boîte aux lettres était bancale, ouverte aux appétits du vent, mais Elena le croyait plutôt voyeur. Comment expliquer sinon cette obstination à faire fi de ses politesses et des préventions à son zèle. Leur cas devait beaucoup intriguer au village : les fous du bout du bois, ceux qui logeaient loin des bonnes gens, les artistes, les sauvages… La campagne n’a pas réputation d’être tendre avec ses marginaux. Ici, on gagne le respect si l’on a des voisins ou si l’on a de l’argent. La maison manquait viscéralement des deux.

 

                             

 

- « Du calme, on est samedi, le facteur ne passe pas le week-end »

-« Qui c’est alors ? ». Le ton de Coraline semblait plus intrigué qu’angoissé.

 

-« On joue à deviner ?»  Grimaça Ariane.

 

- Coraline se mordit la lèvre : « Pauvre facteur,  il va mourir de froid dans les courants d’air, je vais ouvrir »

 

« NON ! » Elena avait hurlé. Tremblante. Il ne reviendrait pas comme cela, pas avec un coup de cloche, une attente et un sourire. Mais si…

 

« J’y vais, restez à table », ordonna-t-elle sans prendre le temps d’une tendresse.

 

Au bout d’un vestibule de tomettes cirées, la porte se tenait close, sans judas, sans fenêtre pour livrer un indice, rassurer ou alarmer.

 

Elena avança sa main, amarrée de patience, attendant, comme dans ces rues peuplées des villes, que l’on sonne deux fois, pour confirmer qu’il n’y avait là ni l’ennui d’un témoin de Jéhovah, ni l’effort d’ouvrir pour une erreur.

 

               

 

Derrière la porte, maintenant, elle pouvait entendre le trépignement de bottes sur le seuil, comme lorsqu’on revenait des marécages ou des sentiers de neiges boueuses, l’année dernière, et qu’on chassait la matière lourde des pas avant de pénétrer la frontière du chaud.

 

« Tu n’hallucines pas, elles aussi l’ont entendu, ouvre, ouvre Bon dieu, ouvre. »

 

« J’ai trouvé ça sur la drève, dit la voix en même temps que le visage apparaissait dans l’embrasure. C’est à vous ? »

 

Un nez brillant, énorme, des sourcils aigus, fourrageux, un bonnet kaki à visière, la veste pareil, et les bottes encrottées. Les yeux, elle ne les distinguait pas, avalés dans l’ombre.

 

Dessous, c’était pas un sourire, d’ailleurs rien n’était plus effrayant que cette main de fermier, griffée et rêche, tendant droit devant lui ce corbeau à l’œil opalin, les ailes en berne, les griffes écartelée.

 

Cela ne dura qu’un haut-le-cœur. Le rustre parti, le corbeau resta là et son sang mouillait le seuil avec la ferveur lente d’une mort anonyme. Noir bleuté, transpercé par le soleil acide. Vacillante, Elena se prit à appuyer avec ténacité ses mains sur ses paupières.

 

Elena s’avançait vers l’issue du vestibule, la porte encore close, elle n’attendit pas, elle avança sa main, appuya sur la clinche ouvrit grand à la lumière.

 

En face d’elle se tenait une jeune femme, petite et pouponne, aux courts cheveux jaunes, teints récemment. Une mèche noire séparait sa tête découverte en deux parties égales. Une face avenante, d’une main elle tenait son autre bras par derrière son dos. Posture d’offrande. Le regard vissé sur le haut noyer alourdi de bogues brunâtres.

 

 

Flamme verte - Green blazings 

 

D’un bruissement de lèvres, Elena la délogea de sa contemplation. Elle se retourna, lui livra ses yeux – pure nielle droit sortie d’une œuvre d’Hugo d’Oignies-, ouvrit enfin la bouche :

 

« Je passais devant la drève, je me suis dit, faisons un détour. J’ai des surplus de pommes dans ma voiture, en voulez-vous, je crois que vous avez des enfants ? »

 

Silence d’Elena.

« Pardon, je suis votre voisine, enfin… J’habite la maison isolée de l’autre côté des Salpêtres, à Rez-Chamboison, le hameau du versant Nord. Je suis votre verso, si vous voulez… » Petit rire libre, un pépiement se dit Elena.

 

C’est vrai qu’Elena tenait du recto avec son visage d’angles et de fuites, sa constellation de tâches de rousseur, sa chevelure longue, décoiffée, auburn, ses mains déliées, parfois multiples, toujours volantes, sa silhouette droite, son sourire rare, sa parole emmurée derrière son nom que personne ne prononçait jamais plus avec cette jouissante taquinerie de l’amour.

 

« Entrez »  souffla Elena, l’invite était rugueuse, mais laissait percer la supplique. De la voir, elle se rendit compte combien elle avait pu attendre quelqu’un, un impromptu qui l’abstraie de la sente immobile des jours.

 

La voisine la dévisagea, même pas étonnée, « j’ai vu, » dit-elle « avant de sonner, un corbeau guetter sur le seuil, un long temps, puis s’envoler. Il a attendu que je sois à trois pas. Regardez, il vous a laissé ses empreintes devant la porte ».

 

Sur le seuil de pierre bleue luisaient des traces de pattes, boueuses, Elena y mit le doigt, saisie par la simplicité de ces runes qu’une pluie chasserait tantôt. Dans le couloir empli d’exclamations, les filles fêtaient sans retenue la nouvelle venue.

29.02.2008

L'amour des jolies choses

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Monsieur Aertsens aime les belles choses. C’est ainsi qu’il se défini verbalement lorsqu’il franchit la porte à battants du musée, ainsi encore qu’il l’affirme à des vagues connaissances que sa femme alpague d’un large geste prolongé d’un parapluie bouffant. Et une fois encore, au monsieur qui déchire à la chaîne les tickets sésame des Beaux Arts.

L’exposition fait grand bruit, et de fait, le brouhaha d’une foule montant, poussant, criaillant résonne à tout rompre dans la file qui serpente jusqu’à l’arche de l’entrée. Et là soudainement calmées par l’œil au garde à vous d’un gardien minuscule, les foules se taisent, murmurent et se laissent émouvoir. Au centre de la première salle, trône un chevalet immense, qu’on dirait tout droit sorti d’un atelier de peintre monumental. Une toile striée de lumière et d’ocre l’occupe tout entier.

Madame reste en stupeur, plantée au milieu de la salle, pantoise devant l’œuvre dont monsieur peine à déchiffrer les volutes biscornues. Il ouvre la bouche, puis la referme, la rouvre encore, avale son borborygme et se laisse errer jusqu’au premier panneau. Madame ausculte ensuite une peinture mignonne, d’une rêveuse attablée avec un ange, elle semble cette fois vouloir prendre part à cette conversation si sage. Mais soudain monsieur capte sur sa droite un éclair rosâtre, appétissant, finement ciselé de gouttelettes de lumière, le tout dans un écrin vert. Son binocle en tombe, il n’a pu apercevoir qu’une énigme, qu’un mystère égrillard, qu’une rêverie plus charnue que la tablée ailée qui occupe sa femme campée sur son pépin.

Mais le buste proéminent de la mégère occupe tout l’espace et la peinture semble disparaître sous les voiles de la myopie. Alors Monsieur glisse son pied sous la pointe du parapluie et l’air de rien, le pousse à peine, mais suffisamment pour déséquilibrer sa moitié.

Enfin, la peinture s’offre à lui, ce postérieur riant, cette cuisse longue à l’épiderme beige où vient saliver un soleil campagnard et printanier. Monsieur n’en peut plus, il s’exclame, oui, décidément, j’aime les belles choses.

Sa femme ne peut qu’approuver, encore, sous l’estocade le l’aile angélique. Lui se détache alors, si pas de corps, trop engoncé dans son vieil habit noir survivant d’un mariage lointain, le sien peut-être, ou celui de son frère.

Mais son esprit, lui, s’invite sur le chemin qui crisse et frétille d’herbes et de gravillons. L’eau d’une rivière qui passe est bienfaisante dans ce paysage champêtre et il désire s’y abreuver. Juste pour retrouver ce teint mat d’homme honnête. Mais chemin faisant, la jeune croupe pivote, et découvre un corps de liane et d’algue, une créature marine qui s’éveille à la condition de femme terrestre et qui semble ne désirer qu'explorer toute l’étendue de ses nouvelles possibilités.

Monsieur laisse choir son chapeau, découvre son crâne viril à cette apparition qui ondule maintenant sous l’effet d’une brise tiède et légèrement humide. Il croyait marcher sur un chemin, mais en fait il déjeune sur une herbe léchée de rosée, en compagnie de jupons soulevés et de fesses étonnantes. Il se croyait vêtu, tout étriqué de noir et amidonné de blanc, mais il est nu, à défaut de la cravate, qui sied si bien à son esprit chevaleresque et conquérant. On peut aimer vagabonder entre val et mont et garder sa bonhommie de gentilhomme. Et celle-ci qui lui déguste à petits coups de langue les doigts de pied, et cette autre qui glissée sous son dos lui fait deviner lequel de ses seins, -le droit –le gauche – touche son omoplate libre. Et de nouveau la première qui lui conte merveille d’eau et de sable frais, de nage libre jusque dans son ventre aqueux. Et la second qui dépassant les mots lui fait connaître un vertige que vestige d’homme il avait connu jadis. Le voila enivré de tant de peau et de parfum, d’effluves secrets et de musc piquant, qu’il sent que son corps envisage d’autres mouvements que spectateurs.

Et n’est-ce pas lui, maintenant qui offre aux passants sa croupe et son soleil.

« Ce déjeuner sur l’herbe, vraiment, qui nous vient de Paris », lui dit sa femme, « un scandale, un scandale, tu l’avoueras ».

J’avoue tout, dit Monsieur, habillé du dehors, mais très nu au-dedans, j’avoue tout, j’aime trop les jolies choses.

 

 

 

27.02.2008

Combien de mots

Est-ce notre faute à nous si on nous a raconté des histoires, nous ne vivons pas , nous attendons la vie.  (Camille Laurens, "Ni toi ni moi")

 

 

 

 

 

 

Qu’il soit soudé au caniveau exhalant ses odeurs brunies de poussières, ou bien arrimé à sa bouteille de vieille vinasse, il attendait toujours. Je l’avais connu ainsi et c’est ainsi que je l’aurais défini, il nous montrait sa face de songe, son corps perdu pour être et tout ce qu’il vivait, maintenant, c’était l’or des promesses tenues. Une âme lui avait dit qu’elle le suivrait de jour de nuit, de chien, de loup et d’envie. Il l'avait crue. Que même partie elle pourvoirait à tout, il l’avait crue. Que ses pas seraient allégés de son poids de petite morte, et de fait, il était chaque matin plus léger, os sous peau, et rien entre, rien que les rêves qui gonflaient sa poitrine entenaillée de toux. Il mourrait toute sa morve agglutinée au macadam, mais il vivait là, dansant sans doute de nuit sur les rails anthracite, quand sifflait les eaux noires des tunnels et les airs d’acier effilé contre fenêtres des rames, rames sur rames, métro empilés sur métro. Il prenait le premier, le dernier, ou restait dans le fond, tous s’envolaient tirés par elle, la fille aux cheveux pourpre, il attendait sa promesse de lèvres mauves sur sa bouche tordue d’alcool de feux mauvais.

 

 

 

 

 

Je ne prie pas, me dit-il, étonné, je suis deux mains rejointes, regarde, je suis un recueil, c’est elle qui prie par moi. Donne-moi deux euros, allez.

 

 

 

 

 

Alors je secouais ma poche morte, vessie de rat, petite transporteuse de cliquetant, et je lui tendais sa pièce, juste pour savoir combien de mots, combien de morts, il sortirait ensuite. Mais souvent il dormait de nouveau, les yeux callés sur un néon clignotant de sève et d’oremus nerveux.

13.06.2007

spectre d'une réunion annoncée

on comprend qu’il a mal
parce qu’il fait peu de bruit avec sa bouche
et que ses gestes
si minuscules malgré ses doigts sans amarres
n’ont que des cercles à donner
en pâture aux questions

on comprend qu’il retienne
toute l’attention sur cette miette
alourdissant la table de sa présence
inerte
il ne la chasse pas d’un revers de main
ni d’un souffle distrait
ni même d’un soupir caverneux
parce que sans la miette
il devrait relever ce regard vers le nôtre
et s’affronter

on comprend qu’il dise des mots
qui sont des paravents pour les angoisses
surtout les nôtres
il ne sait pas quoi faire de nos gentillesses
nos convenances, nos empêtrements de formules et
de souhaits compassés
et ne veut pas nous sauver de nos naufrages
nos noyades, c’est un peu de colère qui vient distraire
l’invivable

hier ton fils s’est craché en moto
il ne marchera plus
il était pour moi comme un dessin sans bord
formé par des éclaboussures d’allusions
et aujourd'hui ta peine imaginée
-si c’était les miennes…-
d’être ce parent d’un fils en souffrance
et d’un fils bientôt
à roulettes

hier, je me réjouissais de te partager mes cerises
aujourd’hui, la passoire vide penche
dérisoire,
vers l’évier nettoyé.

23.04.2007

d'un fruit peut-être....

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encore faut-il forcer cette
dignité de la souffrance
là où je
agonit dans le feu
car pâlissent tous ces jours naissants
gantés de ramures étiolées
leur sève pulsatilement
esquisse l’épure d’une branche
d’une feuille, d’une fleur
d’un fruit peut-être
pendant en contre-jour
de nos bouches

encore débusquer la sympathie des cris
leurs unissons vaines
et équarrir l’indolence des larmes
- bouillon d’yeux -
comme appui pour le renon

* * *

jusqu’où suis-je en errance
loin sans lanterne
esseulée à un empan
à peine
de mon soleil vert

laisse-moi, matrice-moi,
redevenir
O ressac mal-aimé
la simple marcheuse d’espérance

* * *

annonce-moi, d’un rêve
d’un cil enluminé d’ailes
au palier d’une nuit sans prières
annonce-moi l’issue,
le simple geste de l’invite
à la danse

la clé, les champs,
cette orée, l’entre-deux à jamais
et cette cadence douloureuse
qui ponctue les heures
recouvertes par l’ivraie

* * *

la vie a des patiences étranges
épargne-moi d’un peu
le long chemin d’exil
loin de ce seuil où je
me regarde
recoudre quelques pièces de joie
sur le vêtement effilé
déplisser mes paupières
couler une pleine vallée
entre la tempe et l’enclume
ruer avec les étalons
inventant cette échappée
où je m’attends
près de toi.

***

22.01.2007

la crinière des esprits tendres


ma fenêtre prodigue au soleil sa première heure
alors, j’attends les lèvres assises
et juste après ton entrée
je couds cette porte avec
un écheveau de fils encore chauds

tu entres, et tu tiens quelques doigts
que je te tends parmi des fleurs
fraîchement ouvertes


prends un siège, assieds-moi,
nous compterons ensemble des dizaines de hennissements
puis trois grandes ruades
l’échauffement gravide de l’impatience
elle filtrera jusque sous notre cœur
dans l’oblique d’un rayon serrurier
et tu sauras
combien solide il faut désormais lier
ma chevelure tienne en pont de lianes
pour rassembler nos vœux
en quête d’une paume
préparée à les arrondir

tu t’avances, et tes pas ourlent le trajet
d’un astre choisi pour dire notre rencontre
tu entres, tu découvres mon visage
imprimé au revers d’une aube de printemps


tu me confies que depuis flotte un air de vieille lande
et la désolation de n’être plus vivant
qu’en songe ou en reflux d’aube
soit dis et va
moi je recueille la pruine des âmes
sous la crinière des esprits tendres

je vais, je viens, allant mon pas fébrile
remettre l’étrier d’or
au ventre des bêtes soumises
sur l’unique colline de l’île
oui, elles paissent
quoique l’herbe chatouille leur sang
et que les vents déplacés par mues
tourbillonnent sous leurs pattes
glaiseuses

tu t’avances, j’ouvre un panier de joncs
dedans un souffle dort
ne le réveille pas, tu t’avances
dedans un follet oscille
je découvre ton visage agrandi de boucles
architecture sauvage où nidifient quelques mains



tu dis qu’on doit être au centre
de la résine d’un cerne centenaire
mais moi je veux mille ans de déchirement vert
sur l’amble de mon pas pardonné
un million de revenants cirés
comme au jour de cérémonie
vrillé de beau et tant enturbanné de joie
qu’on rira tu sais
de la distance d’un doigt
retenue comme austère

tu t’avances d’un regret
je t’accueille cavalcade aux yeux
tu entres comme on s’évade
je t’ouvre un pan de porte,
on me dit que tu es passé
déjà



nous compterons le rebours d’une comptine
pendant que les oies tricotent un jeu à leur gloire
pour le souvenir d’une réussite
tramée de règles
bien sûr nous ne sommes ni
marchands de berceaux,
ni scribes d’amours notariés,
ni fondeurs de sonnailles,
ni testaments d’aimer
bien sûr


mais elle vivra toujours
la crinière des esprits tendres

10.01.2007

Translatio

le soir et voila il vous faut les porter
leurs chairs lourdes
soulever leurs sommeils
qui vous lestent

il y a
de leur figure
un voyage inversé
ce terminus des trains
leur vie secrète au dépôt
à l’heure des gares éteintes

il y a cette absence
pure
l’expression
d'une totale vacance de l’instinct
raidis sourcillant et ce transport
gêne pour eux
joie pour vous

ils sont totalement là
mais si perturbablement ailleurs
de leurs petits corps émanent
le chauds comme le frêle

                                              (et la méchanceté des draps glaciaux
                                               soudain vous alarme)


rien n’incite à les aimer plus
que leur translatio

                                              (cette sainteté visible)

par votre humilité de servant
la charge d’être carosse
cheval, navette
felouque

et choisir cette insigne dignité
que vous confère leur abandon
cette marque de distinction
que l’amour seul
lorsqu’il redevient aveugle
d’avoir trop vu
égale parfois.

17.09.2006

En soulevant le jeu de l'Oie

qu’on écrive sur les morts
un berceau d’haleine bleue
et qu’on avance d’une case encore
sans plus de vie qu’une lumière bercée
malgré le jour venu

que brûle de giron en giron
le feu des manques
et l’arrachement des creux
que ne donnerais-je m’a dit l’ange
pour le désir insouciant
d’une femme avant d’être femme
c’est pour cela qu’on avance,
une case encore
encore une case

qu’on mange à même la pierre blanche
veinée de cendres
des tartines, une pomme
a ce moment fidèle où
chaque année
ce soleil vient s’assoir sur ce banc
où tu me rencontreras
et une case encore
une case encore
nous avançons

c’est ainsi que nos rêves nouent les joies
que l’on pousse indemnes
ou presque
le portique l’âme coîte
que les pluies signent
la rouille d’une tendresse
que seule l’attente possède
pour que nous avancions encore
d’une case encore
d’une case

02.07.2006

verroterie de mots

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là c’est du feu sur du sable
une ombre déplacée par rails
et l’entre déchirement des soifs
au quartier oasis

sous des tentes plantées sans hâte
on manipule les verroteries de mots
d’ailleurs et d’aujourd’hui
tandis que l’ancien essuie d’une main feule
la théière d’argent et la tasse et le bruit
puis mouche son menton

on vient
des éclats sanguins sinuent et jettent
l’or aux grains
les traces décalquent leur chaleur sur l’appui
d’êtres fins et fiers

nous ne sommes jamais partis non
jamais plus loin que l’ombre du bâton
en plein midi

et là se tait le scintillement
la couche meuble des paroles
et s’endorment vanités et parures


un homme entre
le seuil s’assouplit puis
rampe un crachat plus loin

qu’il entonne :

un enfant traîne une mer sombre
dans les yeux d’une sirène
enchaînée de joliesse
et de satin mouillé

une femme pourvoie au sucre
sa coiffe bigoudène
est une ruche ocreuse
bonne pour la joie

gare !
un étalon fend l’écarlate
du jour occis de doigts d’astre
et épanche ses flans de menthes
soustraites à la vigilance des djinns

on vient bientôt
on mange une lune indigo
sa peau de cendre
amère
étiole le plaisir du thé
et affrète un dernier verre
où s’enliser.

illustration :http://olivier.cousinou.free.fr/Terragen/images/Dale_dese...

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