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16/08/2012

Réflexions sur le verbe : combats

"Car le rythme sait toujours en premier (et peut-être même en dernier, à la fin des mots) quelque chose que le langage ignorait, il sait, il se rappelle tacitement quelque chose, comme l'aventure de la pensée sortant de l'animal, il se souvient de l'architecture profonde de tout - et même du drame de la matière" (Valère Novarina, La quatrième personne du singulier)

 

Le verbe habité, soufflé, réinventé, nous soufflant, nous habitant nous réinventant, le verbe qui nous met en mouvement, le verbe contre lequel on s'escrime, on se bat, on s'essouffle, le verbe qui s'entortille, se méandre, s'hélice, se délice, se délie. Le verbe qu'on ne peut dompter qui nous sculpte, ce verbe qu'on ne peut taire qui nous surgit, qui nous affronte, le verbe moqueur, sur sa haute branche perchée qui nous écornifle, nous égratigne, nous met face à notre "alter-égo" dans le déroulement inévitable du combat face à soi-même. Le verbe qui nous rend-contre d'Henri Michaux ....

 

 

Le grand combat

Il l'emparouille et l'endosque contre terre;
Il le rague et le roupète jusqu'à son drâle;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.

L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerceau tombe qui a tant roulé.
Abrah! Abrah! Abrah!
Le pied a failli!
Le bras a cassé!
Le sang a coulé!
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

 

Comme en écho rythmique, d'autres combats de ce verbe qui nous fait passer, dans le trépassement des limites anciennes, dans l'autre relfet de nous-même, de l'autre côté du miroir, le verbe intraduisible et donc toujours renaissant dans chaque plume, le verbe libre, taquin, épique, panacheux de Lewis Caroll :

 

st-georges.jpg

 

 

Le Jabberwocky

 

Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.

«Au Bredoulochs prends bien garde, mon fils!
A sa griffe qui mord, à sa gueule qui happe!
Gare l’oiseau JeubJeub, et laisse
En paix le frumieux, le fatal Pinçmacaque!»

Le jeune homme, ayant ceint sa vorpaline épée,
Longtemps cherchait le monstre manxiquais,
Puis, arrivé près de l’arbre Tépé,
Pour réfléchir un instant s’arrêtait.

Or, tandis qu’il lourmait de suffèches pensées,
Le Bredoulochs, l’oeil flamboyant,
Ruginiflant par le bois touffeté,
Arrivait en barigoulant!

Une, deux! une, deux! Fulgurant, d’outre en outre,
Le glaive vorpalin perce et tranche : flac-vlan!
Il terrasse la bête et, brandissant sa tête,
Il s’en retourne, galomphant.

«Tu as tué le Bredoulochs!
Dans mes bras, mon fils rayonnois!
O jour frableux! callouh! calloc!»
Le vieux glouffait de joie.

Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.

 

 Traduction célèbre d'Henri Parisot ( qui en fit plusieurs comme tant d'autres dans tant de langues s'y essayèrent) tâtonnant devant l'oeuvre, car Grand Oeuvre il y a, toute enfantine, toute futile, toute fantasque, elle est de cette filiation noble du parler libre et vif, de la rythmique qui nous précède et nous emmène par delà la stricte intention du mot et de sa stricte observance dans des territoires où le sens réveille ce que tacitement nous savions de la force vitale des mots. De leur brillance et de leur pouvoir, le combat du Bredouloch, c'est le combat contre tout ce qui bredouille, ce qui s'effiloche, ce qui délite et délétère ce qui nous désancre de tout sens (les huit donc : direction, signification, toucher, ouïe, goût, odorat, vue et double-vue qu'on dit intuition). Art supérieur du verbe enfin non pas maîtrisé, ni apprivoisé, mais qui s'invite dans la zone libre du feu ravageur du dire et dire encore. Outre le talent et ses casseroles rauques d'égo traînées dans les sillages du vouloir plutôt que de la volonté, du paraître plutôt que de l'être. Le verbe-don est d'abord notre abandon. Quelle idée merveilleuse pour ces étudiants de master de réinventer à chaque fois, liberté créatrice, la langue poétique si rétive à la grammaire asséchante. Ré-enfantement par un processus alchimique interne de désappropriation faisant la nique à toute désapprobation académique, rend-contre-en donc l'essence même de la poésie : le souffle, le rythme, l'antécédent projeté, tissant leurs sensations comme toile pour leur projection, s'abandonner aux souvenirs qui s'avenir.

 

Combat contre nous-même, ce verbe que nous étouffons, tant et plus, tant et toujours, tant et jusqu'aux moindres osselets, aspérités qui "ne s'écrivent pas comme" ceci, mais se "disent plutôt comme cela", tant de corrections langagières, sous l'égide de cet art polic(é)e de la bonne vieille correction : une faute = un coup de trique. Dans les feuilles de choux du Grand Réseau qui lave plus net que net, ces journaux en ligne qui publient leurs newselettes en ouvrant à tous mauvais vents leurs zones de commentaires squattées par le profond et l'extrême qui sommeille dans toute population, on peut gerber sa haine, avancer avec une trace luisante de hontes brunes mal bues derrière chacune de ses lignes, mais au pays de Voltaire ( Voltaire quand même), d'Edmond Rostand et de Vian, il n'y a qu'un crime de lèse-majesté suprême : échouer dans la sainte-taxe, échouer dans l'orthodoxie des graphes.

Et dans le mien, ce pauvre petit pays de Grevisse (grouillante et grimaçante grammaire), où grésille la drache et rêvent tant de drèves dans nos parlers quotidiens, nous sommes nés sous la grande ombre du "isme" qui barre de son ombre nos fronts fiers du parler vif de nos enfances, car la langue bonne est autre, la langue bonne ne tolère ni régionalisme ni ... belgicisme. Et tant pis que ce soit notre langue autant que la leur, puisqu'on la parle, la modèle, patiemment, sur l'aspérité des siècles qui usent nos pieds, mais pas nos bouches. Tant pis, nous serons toujours des bas parleurs, ces secondes zones à devoir nous adapter sinon classés comme pittoresques, provinciaux, mal dégrossis, loin de ce bel esprit qui se gargarise et qui souvent trop, s'éloigne de l'Esprit, le verbe qui souffle, toujours, là où il veut (et je suis sûr que la beauté du mot "drève" lui fait aimer s'y promener de temps à autre, dans les forêts touffues de lignes encrées dans tant et tant de voix d'ici).

 

Qu'importe, le langage vrai échappera aux normes, celles des savants d'abord. (mais la langue s'approche-t-elle par la gnose?). Le vrai langage est agnostique, la poésie - qui n'est qu'un affranchissement ultime du premier - est intrinsèquement agnostique.

Car "D'un auteur qu'on aime, on ne se souvient pas forcément des plus beaux textes. ceux qui restent vivants en nous le doivent à une affinité inexplicable avec certains rythmes furtifs qui nous traversent. Quand ils surgissent alors, ils forment comme une mise en son, comme une mise en souffle du passage", (Alain Damasio, Les Hauts Parleurs, in Aucun souvenir assez solide, édition La Volte, 2012.)

Le langage vrai échappe aux normes du commerce ensuite, il déteste l'argent. Cet argent qui le copyright, le labellise, le logotomise, l'enregistre, le dé-mot-ive. Le langage vrai sert la liberté et s'en sert, on ne peut servir deux maîtres : le verbe et l'argent. Même l'argent personnel qui sert le ventre affamé. Le langage vrai ne sert pas à s'enrichir matériellement mais seulement spirituellement. Le langage vrai est aussi libre que l'air, que le souffle même, il est respire. A moins de se taire gueule sous terre définitivement, le langage doit, sans aliénation aucune, vivre car il est l'expression de la vie elle-même. Il est la vraie extension de la lutte, du combat contre "soi-même" qui est trop souvent un "autre" enclos dans l'impossibilité du vivre.

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"fleuret moucheté"
© pierre gaudu 16.08.12
encre 50x70 cm

 

Comme dans tout combat, oui, "il faut être du bond. N'être pas du festin, son épilogue" (R. Char). Ce qui compte c'est tant que dure le croisement vorpalin des épées, l'escrimage, son mouvement, sa beauté inutile, non l'issue, non la délivrance et ses certitudes trompeuses.

 

 

***

 

Illustration : Jacques Stella, Saint Georges et le dragon "St Georges et le dragon, motif repris par de nombreux peintres d’après une histoire issue de la Légende Dorée. Né en Orient, importé par les croisades et vénéré en Occident, le saint, totalement légendaire aurait délivré une ville d’un dragon qui après avoir dévoré quotidiennement son tribut d’animaux, puis ensuite deux jeunes gens par jour tirés au sort, venait d’exiger la propre fille du roi. Il incarne l’idéal chevaleresque et symbolise pour les chrétiens la victoire du bien sur le mal"

 

22/01/2007

la crinière des esprits tendres


ma fenêtre prodigue au soleil sa première heure
alors, j’attends les lèvres assises
et juste après ton entrée
je couds cette porte avec
un écheveau de fils encore chauds

tu entres, et tu tiens quelques doigts
que je te tends parmi des fleurs
fraîchement ouvertes


prends un siège, assieds-moi,
nous compterons ensemble des dizaines de hennissements
puis trois grandes ruades
l’échauffement gravide de l’impatience
elle filtrera jusque sous notre cœur
dans l’oblique d’un rayon serrurier
et tu sauras
combien solide il faut désormais lier
ma chevelure tienne en pont de lianes
pour rassembler nos vœux
en quête d’une paume
préparée à les arrondir

tu t’avances, et tes pas ourlent le trajet
d’un astre choisi pour dire notre rencontre
tu entres, tu découvres mon visage
imprimé au revers d’une aube de printemps


tu me confies que depuis flotte un air de vieille lande
et la désolation de n’être plus vivant
qu’en songe ou en reflux d’aube
soit dis et va
moi je recueille la pruine des âmes
sous la crinière des esprits tendres

je vais, je viens, allant mon pas fébrile
remettre l’étrier d’or
au ventre des bêtes soumises
sur l’unique colline de l’île
oui, elles paissent
quoique l’herbe chatouille leur sang
et que les vents déplacés par mues
tourbillonnent sous leurs pattes
glaiseuses

tu t’avances, j’ouvre un panier de joncs
dedans un souffle dort
ne le réveille pas, tu t’avances
dedans un follet oscille
je découvre ton visage agrandi de boucles
architecture sauvage où nidifient quelques mains



tu dis qu’on doit être au centre
de la résine d’un cerne centenaire
mais moi je veux mille ans de déchirement vert
sur l’amble de mon pas pardonné
un million de revenants cirés
comme au jour de cérémonie
vrillé de beau et tant enturbanné de joie
qu’on rira tu sais
de la distance d’un doigt
retenue comme austère

tu t’avances d’un regret
je t’accueille cavalcade aux yeux
tu entres comme on s’évade
je t’ouvre un pan de porte,
on me dit que tu es passé
déjà



nous compterons le rebours d’une comptine
pendant que les oies tricotent un jeu à leur gloire
pour le souvenir d’une réussite
tramée de règles
bien sûr nous ne sommes ni
marchands de berceaux,
ni scribes d’amours notariés,
ni fondeurs de sonnailles,
ni testaments d’aimer
bien sûr


mais elle vivra toujours
la crinière des esprits tendres

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17/09/2006

En soulevant le jeu de l'Oie

qu’on écrive sur les morts
un berceau d’haleine bleue
et qu’on avance d’une case encore
sans plus de vie qu’une lumière bercée
malgré le jour venu

que brûle de giron en giron
le feu des manques
et l’arrachement des creux
que ne donnerais-je m’a dit l’ange
pour le désir insouciant
d’une femme avant d’être femme
c’est pour cela qu’on avance,
une case encore
encore une case

qu’on mange à même la pierre blanche
veinée de cendres
des tartines, une pomme
a ce moment fidèle où
chaque année
ce soleil vient s’assoir sur ce banc
où tu me rencontreras
et une case encore
une case encore
nous avançons

c’est ainsi que nos rêves nouent les joies
que l’on pousse indemnes
ou presque
le portique l’âme coîte
que les pluies signent
la rouille d’une tendresse
que seule l’attente possède
pour que nous avancions encore
d’une case encore
d’une case

15:14 Publié dans Nulla dies sine linea. | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie tout simplement |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |