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17/08/2014

Car il y a toujours une flaque, la nuit

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You know how to whistle, don’t you ? (Photo de Danièle Colin)

 

Johannes venait à la nuit, avec cet air de surprise rentrée qu’il couvait en permanence. La nuit le vêtait toujours merveilleusement car il était inapte à tout sentiment coupable. Jusqu’à présent, en effet. Jusqu’à présent. Johannes était un enfant très sage, depuis longtemps, et même devenu adulte, il se vivait toujours ainsi.

 

La nuit se serrait sur lui, enlaçait ses épaules, dès le sortir des maisons, à peine le seuil franchi. Une pelisse ronflante, comme un chat d’ornement.

 

Marche et la vie t’entoure d’attente et de respect, cours et tous les enfers te houspillent, des pieds jusqu’aux rêves. Marche et les feux domestiques braisent en silence, les seuils reluisent d’appels humides. Marche et contemple. Car il y a toujours une flaque, la nuit. Même sans suées du ciel, la flaque est là, dans ce creuset d’asphalte. Elle n’attend ni n’affirme rien. Elle est le sort jeté aux certitudes. L’eau sourde ensoleillée de lames vives. Cinglants surgissements de phares, astres écarquillés, reflets d’intérieurs vivants. Elle n’interroge pas, pourtant tes sens l’interrogent, à chaque passage. Même sans regret, même inapte aux questions, Johannes. Elle réfléchit, tu passes, et quelque chose se brouille tandis qu’elle continue son cinéma minuscule, sous le léger trouble imprimé par tes pas tantôt proches.

 

Johannes venait au petit jour toujours par le biais de la nuit. Il n’avait jamais été surpris par sa survenue. Jamais d’aubes ignorées.

 

Tu procèdes par quartier, sinues entre les sons que renvoient les façades, caresses le pavé, détoures une feuille veillant à l'immobilité de ton élan. Cette heure inaperçue, cette heure couloir, tu la traverses. D'une pesée de vie, d'une semée de pluie, d'une hésitation d'homme mourant de joie sous les regards des arbres. Bercer le moment, jusqu'à l'évaporation des miroirs. Te faudra-t-il poser la paume, rafraichir tes joues ensuite de la livrée des aubes, la nuit coagule son sang aux ourles du levant. Déjà, un rendez-vous d'oiseaux déchiquette le silence.

 

03/08/2014

silentium

 

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lancinance
pointe, talon, ma danse filigrane
grave l’écru - silence
de tes deux mains lissières
déchire ce fin chemin de neige

mon départ
a la couleur d’une jointure
- tes lèvres encloses
sur ce baiser son renoncement –
sa promesse

déplie je te prie
l’origami des arbres
le poids mûr des grappes de prunes
leur poli saisissant
au sfumato ce ciel
où fuit où soif

lancinance
ton écharpe reflue
de souvenirs en exil
ta nuque si nue s’effraie
ensommeillée encore
- ton départ

silence – adouci de voeux
là où se délitent les heures
ensommeillées

viens je te prie
viens laper le miel grenat des ogres
trop aimés
viens déprendre
nos ritournelles de paumes
choyées
dans la rotonde des larmes

vas – puisque

vas en silence
sur la patrie du sel
silence
sur l’ourle des écumes
silence, et dans ma paume
brûlée de gel
silence d’une douleur tenace
qu’allègrement achoppe
ma danse
ton départ

https://www.youtube.com/watch?v=FK-KC2aQpcI

 


04/07/2014

vases communicants : salutations aux ancêtres

La pratique des vases communicants, en marge des blogs littéraires, a vu le jour le 3 juillet 2009, il y a 5 ans donc !! Jérôme Denis, maître de conférence et l'écrivain François Bon en sont les initiateurs. Sur son site, Tiers-Livre, ce dernier poste alors : « Et si, le 1er vendredi du mois, on lançait l'idée d'un grand dérangement : chaque premier vendredi du mois, chacun écrirait sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations ? Un jour de grand rendez-vous marché brocante du web, où on se baladerait sur tous les sites qu'on connaît, mais on y trouverait un autre auteur que celui attendu ? Vous en pensez quoi ?

 

Les Carnets d'Alice Scaliger accueillent mes salutations aux ancêtres tandis que j'héberge sur Panta Rei les fantômes bienveillants d'Alice.

 

 

 

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"en attendant" @florence Noël

 

 

 

Avoir peur la nuit n'est pas qu'un jeu d'enfant. Il y a quelques jours, réveillée vers quatre heures par de petits bruits, j'ai pris tellement peur en arrivant dans l'entrée que je suis retournée me réfugier sous la couette, près de mon compagnon, les yeux grands ouverts jusqu'au jour complet. Il avait repassé ses chemises dans la soirée, alors que je lisais déjà ; il avait laissé la planche à repasser debout contre le placard. J'y avais vu un clair fantôme.

 

Ma fille aussi entend des bruits la nuit, et voit des formes, depuis qu'elle sait lire. Comme si nous avions appris à imaginer un peu plus que ce qu'on nous donne à voir. Le tout est de bien interpréter, sauf à oublier de craindre le ridicule.

 

Mais pourquoi les fantômes feraient-ils peur ? C'est la question que me posait mon père, quand je m'éveillais au creux de la nuit. Je le trouvais souvent dans la cuisine, enveloppé d'une robe de chambre usée, retenue d'une corde de gros velours vert sombre comme on en voit aux embrasses des rideaux épais, dans les vieilles demeures. Mes pieds rassurés par le lino froid de la cuisine, réchauffée par une tasse de thé. Parfois, il me faisait griller une tartine. Il disait : quand je serai fantôme, je viendrai veiller sur ton sommeil, de temps en temps, et comme je suis un peu farceur, je te chatouillerai peut-être les orteils.

 

Interpréter la bienveillance des formes s'apprend. Ça commence en écoutant les récits anciens, la légende familiale, faite de voyages et d'exils. La grand-mère morte assez jeune, partie en Russie, portée par le communisme débutant, revenue dépitée du réel. Le grand-père appelé sous les drapeaux, fait prisonnier, revenu plus tard, après avoir travaillé à fabriquer des cartouches ou des armes, respirant le plomb fondu, et pas connu non plus. On racontait, on riait : les départs, c'est le plus facile. Ce sont les retours qui sont compliqués. Alors, qui parmi les vivants voudrait revenir ? Il faudrait être fou, ou avoir les pieds de sa petite fille à chatouiller. Et nous les laissions partir.

 

Pourtant nous nous saluons parfois la nuit, moi qui ne suis pas encore partie et quelques bienveillants ancêtres, dans ces signes : une pipe en écume de mer, du tabac Amsterdamer, des feuilles de thé au fond du bol, le mot Matriochka, une étole blanche rayée de bleu, le camembert fondu à la gelée de groseilles, un livre ouvert.

 

Alice Scaliger 3 juillet 2014.

 

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Liste des vases communicants de juillet 2014