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01/09/2012

Vision and Prayer (I) de Dylan Thomas

 

41GKFHN-ztL._SL500_AA300_.jpgJ'ai chez moi les "Collected Poems 1934-1953" de Dylan Thomas. Ma pratique de la langue anglaise est plus qu'imparfaite et la langue de Thomas, inventive, mâtinée de Gallois est une gagure pour l'esprit francophone que je suis. Mais on ne dira jamais assez le chant, l'effusion des images dans le mouvement que le coeur parcourt vers la langue d'un poète. Alors, voici une tentative de traduction maison de la première partie de "Vision and Prayer" de Dylan Thomas.

[Que la zone de commentaire serve à tous ceux qui auraient de meilleures idées de traduction que les miennes. J'en prendrai bonne note.]

Dylan Thomas, poète reconnu et magnifié de son temps pour son génie, qui connu la gloire et la rapide déchéance dans les excès d'alcool et autres turpitudes, est à découvrir notamment dans un passionnant portrait sur le site esprits nomades.  Il "savait que c'est « la ténèbre qui façonne l'homme », et des ténèbres il en était empli." "Dans les mots de Dylan Thomas on peut entendre les mers convulsives, les collines en majesté, les morts qui viennent vers nous. Onirique il chemine entre les légendes galloises, la psychanalyse, la Bible, et ses propres visions."

 

 En français, on peut le trouver traduit par Alain Suied qui a sans aucun doute (mais je ne possède pas ce livre), fait un travail plus correct et joli que le mien. Alors pourquoi cet essai de traduction? Parce qu'en se frottant à la langue d'un poète, en étant confronté à ses difficultés de traduction, on rencontre son côté novateur, ses saccades, ses assonances, son univers musical. En ne lisant que la traduction, on lit une recréation. Il faut donc lire les deux. C'ets pourquoi, je vous mets sous ma tentative le texte en langue originale.

 

 

I.

 

Qui

Es-tu qui

Es né

Dans la chambre d’à côté

Si bruyante contre la mienne

Que je peux entendre l’utérus

S’ouvrir et la course ténébreuse

Par-dessus le fantôme et le fils relâché

Derrière le mur fin comme un os de roitelet ?

Dans la chambre de naissance sanglante à l’insu

De la brûlure et de la césure du temps

Et l’empreinte du cœur de l’homme

Ne révère aucun baptême

Sinon l’obscurité seule

Bénédiction sur

L’enfant

Sauvage.

 

°

 

Je

Dois reposer

Silencieux comme une pierre

Adossé au mur

D’os de roitelet

Ecoutant le gémissement

De la mère cachée

Et l’ombreuse tête de la douleur

Projetant demain comme une épine

Et les sages-femmes du miracle chantent

Jusqu’à ce que le turbulent nouveau-né

Me brûle par son nom et sa flamme

Et que le mur ailé soit arraché

Par sa torride couronne

Et l’obscurité lancée

De ses reins

Jusqu’à la vivifiante

Lumière

 

°

 

Quand l’os

De roitelet

Agonisera par terre

Et que la première aube

Encolérée par son flot

De nuées viendra sur le royaume

Dans l’éblouissement du ciel

Et de la jeune fille éclaboussée mère

 Qui le porta avec un feu de joie dans

Sa bouche et le berça comme une tempête

Je courrai perdu dans la soudaine

Terreur et irradiant

Depuis cette chambre autrefois cagoulée

Pleurant en vain

Dans le chaudron

De son

Baiser

 

 

°

 

Dans

La vrille

Du soleil

Dans l’écumant

Cyclone de son aile

Depuis que j’étais perdu, moi en train de

Pleurer au pied du trône détrempé de l’homme

Dans la fureur primitive de son épanchement

Et des fulgurances d’adoration

Dos au noir silence mêlé et endeuillé

Depuis que j’étais perdu moi

Qui étais venu aux cieux sidérés

Et à son découvreur

Alors en plein midi

De sa blessure

M’aveuglèrent

Mes larmes

 

°

               

 

Tapi nu

Dans l’autel

De son sein

Flamboyant  je m’éveillerai

Sous le vacarme expiré du juge

Des fonds marins sans cage

Le nuage monte de l’exhalant tombeau

Et  la poussière offerte s’élève des eaux

Avec sa flamme dans chaque grain.

O spirale de l’ascension

Venue de l’urne envautourée

Du matin

De l’homme quand

La terre

Et

 

°

La

Mer native

Priaient le soleil

Du Découvreur

Et l’Adam relevé

Chantait sur l’origine !

Ô les ailes des enfants !

Le vol à contre blessure de l’antique jeunesse

Depuis les canyons de l’oubli,

L’enjambée céleste de ces éternels soldats tombés

Dans la bataille ! Le surgissement

Des saints dans leurs propres visions !

Le monde enspiralant les foyers !

Et toute souffrance

Se déverse

Et je

Meurs

 

 

 

*

 

Who
Are you
Who is born
In the next room
So loud to my own
That I can hear the womb
Opening and the dark run
Over the ghost and the dropped son
Behind the wall thin as a wren’s bone?
In the birth bloody room unknown
To the burn and turn of time
And the heart print of man
Bows no baptism
But dark alone
Blessing on
The wild
Child.

 

°

I
Must lie
Still as stone
By the wren bone
Wall hearing the moan
of the mother hidden
And the shadowed head of pain
Casting tomorrow like a thorn
And the midwives of miracle sing
Until the turbulent new born
Burns me his name and his flame
And the winged wall is torn
By his torrid crown
And the dark thrown
From his loin
To bright
Light.

°

When
The wren
Bone writhes down
And the first dawn
. Furied by his stream
Swarms on the kingdom come
Of the dazzler of heaven
And the splashed mothering maiden
Who bore him with a bonfire in
His mouth and rocked him hke a storm
I shall run lost in sudden
Terror and shining from
The once hooded room
Crying in vain
In the caldron
Of his
Kiss

 

°

In
The spin
Of the sun
In the spuming
Cyclone of his wing
For I was lost who am
Crying at the man-drenched throne
In the first fury of his stream
And the lightnings of adoration
Back to black silence melt and mourn
For I was lost who have come
To dumbfounding haven
And the finding one
And the high noon
Of his wound
Blinds my
cry.

 

°

 

There
Crouched bare
In the shrine
Ofhis blazing
Breast I shall waken
To the judge-blown bedlam
Of the uncaged sea bottom
The cloud climb of the exhaling tomb
And the bidden dust. upsading
With his flame in every grain.
O spiral of ascension
From the vultured u&
Of the morning
Of man when
The land
And

 

°

The
Born sea
Praised the sun
The finding one
And upright Adam
Sang upon origin!
0 the wings of the chddren!
The woundward flight of the ancient
Young from the canyons of oblivion!
The sky stride of the always slain
In battle! the happening
of saints to their vision!
The world winding home!
And the whole pain
Flows open
And I
Die.

 

http://www.unz.org/Pub/Horizon-1945jan-00008

14:08 Publié dans Dis-moi ce que tu lis..., poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dylan thomas, vision and prayer |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

22/08/2012

Réflexion sur le mouvement : Ne serions-nous qu'une histoire de danse ?

Pourquoi faut-il des muses ? Ces murmures habités, ces habitants fluant du souffle qui ne disent rien sinon combien vif est le verbe et son mouvement et son alliance secrète autant que complète avec les corps.

 

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Alors avec Michel Serres dans Musique, dansons avec Polymnie et Terpsichore. Car nos mouvements sont femelles. Dansla saccade, miroir mortifère des pantomimes, comme dans l'invention de notre épaisseur réelle par la danse. Encore un livre acheté par impulsion, qui est l'autre nom d'une chronique d'une synchronicité annoncée. Car voici que ces textes miens que j'intercale dans les citations de Serres, préexistaient dans mes papiers. C'est en relisant ce passage de Serres que les connexions se sont faites. Comme un écho qui précède le jet de pierre. (c'est là que réside l'espérance, dans ces moments-là précisément).




 

 

"Placé en vis-à-vis de tout, le corps de Polymnie polycopie les êtres et les autres, contrefait, mieux encore, devient toute chose du Monde :  en guette les signes pour les reproduire.(...) Celle qui, docile, accompagne, docile, imite, docile, reprodit, réplique, et docile, enchpaine et répète. Fait, refait, contrefait : un, deux, trois pieds" "Rien n'existe sans le rythme" s'enorgueillit-elle"....

 

 

 

J’étais debout parmi ces os

 ruse usée, toute lue

 symphonie d’indignité

 

tout le rugueux  soûlait

ce qui infiniment s’épanche

de cette très vieille blessure

de hanche et d’ivresse

 

j’étais imprimée

sur le revers de la danse

conçue comme une

cadence d’infirme

 un clou fêlé

 

et voici que s’écroulaient

les glorias

en soubresauts

les laudate

en spasmes

les exultet

convulsaient

 

ce rythme décousu de

mes jointures

asphyxié sous mes pieds

écartelé entre mes sens

pantomime singé

miroir reflété

j’égotais

 

danse, course, avignon, théâtre

La course ou la vie, Avignon, juillet 2012,
pas de reproduction sans accord de l'auteur Florence Noël

Mais vient Terpsichore, la souple : "elle ne reproduit plus rien, comme sa soeur, nous dit Michel Serres, mais découvre le corps, et l'invente, humain. La danse le lance, en effet, vers des positions, mouvements, torsions, tensions, sauts et gestes improbables, inattendus et nouveaux, que ni la marche, ni la course, ni la chasse, ni aucune des fonctions vitales ne nécessiteraient. En la libérant, captive de sa prison native, Terpsichore crée une vie émergente (...). la danse invente le corps humain parce qu'elle lui donne l'adaptabilité. Elle lui permet d'aller dans tous les sens. La Musique onventera le langage parce qu'elle aussi va dans tous les sens, au sens de la sgnification"

Oui, mais... d'où vient en nous ce désarrimage  à la simple réplication, pour s'éloigner vers le large inconnu de l'invention? De la recréation et in fine, de la réelle incarnation dans nos corps? Des liens, toujours, le mouvement naît de cette tension vers l'extérieur, le corps existe parce qu'il est la réponse à un geste qu'on nous offre. La peau se tisse car on la caresse, la silhouette se sculpte parce qu'on l'attend, c'est ceux qui nous parlent qui nous "figurent"...

 

 

 

et maintenant que j’ai des ailes

-          d’ici, vos visages infusés de mélisse et de menthe

me tendrent comme la coupe

incline le vin doux -

et maintenant qu’on ma ailée

vos bras, amis, vos sourires,

quelle solitude effilée par mes lèvres

 

y résistera ?

 

maintenant je vais voler sur l’arête des

ombres, fendre la terre bourrelée par

l’humus noir cogitation

de merveilles

et mon ventre sera jardin des

âmes, patience des

rives, jades à

sucer

 

vous m’avez profilée

de désirs, de défis, de délices

ainsi plus haute sera la flamme

et verte la rétine

qui en conservera la danse

 

 

Et l'intime danse, celle d'Erato, enfin, celle qui fait vivre plus qu'un corps, mais deux corps qui croisent dans les mêmes eaux, dans les mêmes "hauts". Comme ce très vieux texte, à sa manière bancale, le chante encore, le danse peut-être.

 

 

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Ce qui danse dessous le pont

pas de reproduction sans accord de l'auteur Florence Noël

 



Par ton Souffle

 

 

 

Frappe le grésil tambour des tempes. Ta voix éveille mon songe, puissant Ange du Nord. Profonde gorge d'où suinte le miel d'une fêlure. De tes ailes acérées, tu tranches, délicat, mes raisons de vivre, les oiseaux de champagnes écumant mes ivresses d'âme. Ternis ma trop simple fontaine. Sous ta grâce j'expire en phrases si fraîches.

 

 

 

Cueillie en somme, je m'étire. Panthère des fleuves presque inertes. Mes coussinets signent le rugueux de la Terre. Découvrir l'étrange chose, aller caresser les racines des rocs, aux abîmes des volcans gelés. Plonger dessous les carcasses de glaciers. Se laisser mordre l'écru de la peau par des monstres tectoniques. Des lames avides et froides. Se donner à la portée parfaite d'une vague d'harmonie. Se laisser engloutir dans les couvertures venteuses des monts rêvés. Déglutir la lie du sol, laper la lave des boueuses merveilles, se couvrir du limon des vins doux et brûlants. Sans reprendre son souffle, descendre s'étendre au lit suave du monde.

 

 

 

Des violons rapides aiguisent mes danses animales. Danser, danser. Ne serions-nous qu'une histoire de danse ? Un grand rond félin  d'antre exhumé nidifie en moi. Ecarlate, une source jaillit, au confluent de nos coulées de rages. Une source vivace, légère, une vapeur d'aimer.

 

 

 

Et les grottes résonnent d'anciens carnages, ondoient d'images de guerre volées aux aigles pourfendeurs, aux vrilles exquises des sens, deviennent béances, clairières apaisantes où viendront demain boire ensemble la gazelle et la louve.

 

 

 

 

16/08/2012

Réflexions sur le verbe : combats

"Car le rythme sait toujours en premier (et peut-être même en dernier, à la fin des mots) quelque chose que le langage ignorait, il sait, il se rappelle tacitement quelque chose, comme l'aventure de la pensée sortant de l'animal, il se souvient de l'architecture profonde de tout - et même du drame de la matière" (Valère Novarina, La quatrième personne du singulier)

 

Le verbe habité, soufflé, réinventé, nous soufflant, nous habitant nous réinventant, le verbe qui nous met en mouvement, le verbe contre lequel on s'escrime, on se bat, on s'essouffle, le verbe qui s'entortille, se méandre, s'hélice, se délice, se délie. Le verbe qu'on ne peut dompter qui nous sculpte, ce verbe qu'on ne peut taire qui nous surgit, qui nous affronte, le verbe moqueur, sur sa haute branche perchée qui nous écornifle, nous égratigne, nous met face à notre "alter-égo" dans le déroulement inévitable du combat face à soi-même. Le verbe qui nous rend-contre d'Henri Michaux ....

 

 

Le grand combat

Il l'emparouille et l'endosque contre terre;
Il le rague et le roupète jusqu'à son drâle;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.

L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerceau tombe qui a tant roulé.
Abrah! Abrah! Abrah!
Le pied a failli!
Le bras a cassé!
Le sang a coulé!
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

 

Comme en écho rythmique, d'autres combats de ce verbe qui nous fait passer, dans le trépassement des limites anciennes, dans l'autre relfet de nous-même, de l'autre côté du miroir, le verbe intraduisible et donc toujours renaissant dans chaque plume, le verbe libre, taquin, épique, panacheux de Lewis Caroll :

 

st-georges.jpg

 

 

Le Jabberwocky

 

Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.

«Au Bredoulochs prends bien garde, mon fils!
A sa griffe qui mord, à sa gueule qui happe!
Gare l’oiseau JeubJeub, et laisse
En paix le frumieux, le fatal Pinçmacaque!»

Le jeune homme, ayant ceint sa vorpaline épée,
Longtemps cherchait le monstre manxiquais,
Puis, arrivé près de l’arbre Tépé,
Pour réfléchir un instant s’arrêtait.

Or, tandis qu’il lourmait de suffèches pensées,
Le Bredoulochs, l’oeil flamboyant,
Ruginiflant par le bois touffeté,
Arrivait en barigoulant!

Une, deux! une, deux! Fulgurant, d’outre en outre,
Le glaive vorpalin perce et tranche : flac-vlan!
Il terrasse la bête et, brandissant sa tête,
Il s’en retourne, galomphant.

«Tu as tué le Bredoulochs!
Dans mes bras, mon fils rayonnois!
O jour frableux! callouh! calloc!»
Le vieux glouffait de joie.

Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.

 

 Traduction célèbre d'Henri Parisot ( qui en fit plusieurs comme tant d'autres dans tant de langues s'y essayèrent) tâtonnant devant l'oeuvre, car Grand Oeuvre il y a, toute enfantine, toute futile, toute fantasque, elle est de cette filiation noble du parler libre et vif, de la rythmique qui nous précède et nous emmène par delà la stricte intention du mot et de sa stricte observance dans des territoires où le sens réveille ce que tacitement nous savions de la force vitale des mots. De leur brillance et de leur pouvoir, le combat du Bredouloch, c'est le combat contre tout ce qui bredouille, ce qui s'effiloche, ce qui délite et délétère ce qui nous désancre de tout sens (les huit donc : direction, signification, toucher, ouïe, goût, odorat, vue et double-vue qu'on dit intuition). Art supérieur du verbe enfin non pas maîtrisé, ni apprivoisé, mais qui s'invite dans la zone libre du feu ravageur du dire et dire encore. Outre le talent et ses casseroles rauques d'égo traînées dans les sillages du vouloir plutôt que de la volonté, du paraître plutôt que de l'être. Le verbe-don est d'abord notre abandon. Quelle idée merveilleuse pour ces étudiants de master de réinventer à chaque fois, liberté créatrice, la langue poétique si rétive à la grammaire asséchante. Ré-enfantement par un processus alchimique interne de désappropriation faisant la nique à toute désapprobation académique, rend-contre-en donc l'essence même de la poésie : le souffle, le rythme, l'antécédent projeté, tissant leurs sensations comme toile pour leur projection, s'abandonner aux souvenirs qui s'avenir.

 

Combat contre nous-même, ce verbe que nous étouffons, tant et plus, tant et toujours, tant et jusqu'aux moindres osselets, aspérités qui "ne s'écrivent pas comme" ceci, mais se "disent plutôt comme cela", tant de corrections langagières, sous l'égide de cet art polic(é)e de la bonne vieille correction : une faute = un coup de trique. Dans les feuilles de choux du Grand Réseau qui lave plus net que net, ces journaux en ligne qui publient leurs newselettes en ouvrant à tous mauvais vents leurs zones de commentaires squattées par le profond et l'extrême qui sommeille dans toute population, on peut gerber sa haine, avancer avec une trace luisante de hontes brunes mal bues derrière chacune de ses lignes, mais au pays de Voltaire ( Voltaire quand même), d'Edmond Rostand et de Vian, il n'y a qu'un crime de lèse-majesté suprême : échouer dans la sainte-taxe, échouer dans l'orthodoxie des graphes.

Et dans le mien, ce pauvre petit pays de Grevisse (grouillante et grimaçante grammaire), où grésille la drache et rêvent tant de drèves dans nos parlers quotidiens, nous sommes nés sous la grande ombre du "isme" qui barre de son ombre nos fronts fiers du parler vif de nos enfances, car la langue bonne est autre, la langue bonne ne tolère ni régionalisme ni ... belgicisme. Et tant pis que ce soit notre langue autant que la leur, puisqu'on la parle, la modèle, patiemment, sur l'aspérité des siècles qui usent nos pieds, mais pas nos bouches. Tant pis, nous serons toujours des bas parleurs, ces secondes zones à devoir nous adapter sinon classés comme pittoresques, provinciaux, mal dégrossis, loin de ce bel esprit qui se gargarise et qui souvent trop, s'éloigne de l'Esprit, le verbe qui souffle, toujours, là où il veut (et je suis sûr que la beauté du mot "drève" lui fait aimer s'y promener de temps à autre, dans les forêts touffues de lignes encrées dans tant et tant de voix d'ici).

 

Qu'importe, le langage vrai échappera aux normes, celles des savants d'abord. (mais la langue s'approche-t-elle par la gnose?). Le vrai langage est agnostique, la poésie - qui n'est qu'un affranchissement ultime du premier - est intrinsèquement agnostique.

Car "D'un auteur qu'on aime, on ne se souvient pas forcément des plus beaux textes. ceux qui restent vivants en nous le doivent à une affinité inexplicable avec certains rythmes furtifs qui nous traversent. Quand ils surgissent alors, ils forment comme une mise en son, comme une mise en souffle du passage", (Alain Damasio, Les Hauts Parleurs, in Aucun souvenir assez solide, édition La Volte, 2012.)

Le langage vrai échappe aux normes du commerce ensuite, il déteste l'argent. Cet argent qui le copyright, le labellise, le logotomise, l'enregistre, le dé-mot-ive. Le langage vrai sert la liberté et s'en sert, on ne peut servir deux maîtres : le verbe et l'argent. Même l'argent personnel qui sert le ventre affamé. Le langage vrai ne sert pas à s'enrichir matériellement mais seulement spirituellement. Le langage vrai est aussi libre que l'air, que le souffle même, il est respire. A moins de se taire gueule sous terre définitivement, le langage doit, sans aliénation aucune, vivre car il est l'expression de la vie elle-même. Il est la vraie extension de la lutte, du combat contre "soi-même" qui est trop souvent un "autre" enclos dans l'impossibilité du vivre.

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"fleuret moucheté"
© pierre gaudu 16.08.12
encre 50x70 cm

 

Comme dans tout combat, oui, "il faut être du bond. N'être pas du festin, son épilogue" (R. Char). Ce qui compte c'est tant que dure le croisement vorpalin des épées, l'escrimage, son mouvement, sa beauté inutile, non l'issue, non la délivrance et ses certitudes trompeuses.

 

 

***

 

Illustration : Jacques Stella, Saint Georges et le dragon "St Georges et le dragon, motif repris par de nombreux peintres d’après une histoire issue de la Légende Dorée. Né en Orient, importé par les croisades et vénéré en Occident, le saint, totalement légendaire aurait délivré une ville d’un dragon qui après avoir dévoré quotidiennement son tribut d’animaux, puis ensuite deux jeunes gens par jour tirés au sort, venait d’exiger la propre fille du roi. Il incarne l’idéal chevaleresque et symbolise pour les chrétiens la victoire du bien sur le mal"