09.08.2009

Enluminaire : Rimbaud encore

J'ai relu les illuminations de Rimbaud. Je dis "relu" car il y avait deux décennies que je n'avais vraiment lu en continu du Rimbaud. Peut-être que je n'avais rien saisi à l'époque, que je n'étais pas prête pour cette langue-là. Emerveillée, mais pas tenue au ventre. Non pas être confrontée à cette perte de repères que le siècle et des années poussières écoulés n'ont pas rendu moins estomaquant... Non, adolescente j'écrivais déjà, davantage peut-être dans cette veine hermétique, langagière, procédant comme une apprentie magicienne, sans peur, sans vouloir "communiquer".

Cette lecture, cela a rallumé une flamboyance en moi, quelque chose d'impossible à laver quelles qu'en soient les pluies, les vents, les goûts et les dégoûts. Eclaboussures, intailles dans la chair, celle de l'interne, nous voila gants retournés, encore qu'il reste du chemin à faire, c'est poésie incendiaire, d'un feu qui ne brûle que ceux qui en prennent la musique, indomptable, rebondissante...

J'étais naïve, hier encore. J'ai cru que l'on avait tellement lu, relu, étiquetté Rimbaud, qu'on l'avait tellement enseigné, posé sur la carte du temps comme un rond point ou un chas d'aiguille que sais-je, bref, qu'on avait tellement eu le temps à force de le citer, de le connaître, de lui "succéder", de s'en "revendiquer" et de le percer, non pas à jour, mais en harmonie de jour...

Mais non, personne ne sait, tous savent qu'il y a là la matière d'un "verbe démiurgique", ais-je même lu, d'un verbe agissant, dirais-je, consciente de la référence johannique, n'en ayant pas peur même. Finalement l'enfer, l'illumination, même au sens d'enluminure, finalement c'est lieu de quête et de révélation. D'apocalypse non?

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Mais non, ils ne sont pas tous d'accord, pas même sur le début du moindre vers. Ils font du scolaire, du décryptage comme pour un tableau, ils décodent le verbe, comme on dissèque le cadavre gonflé d'un vieil homme du déluge.

Il me faudra chercher, sans doute longtemps, comprendre cette fascination qui dépasse celle du sentiment amoureux où l'on aime irrépressiblement, où l'on est hanté, irrépressiblement et où toute tentative d'explication échoue car elle blesse. Expliquer n'est-ce pas démystifier, désamourer?

Ou alors c'est tenter d'aller à la rencontre. Si cela touche tant et du monde entier et au-delà des langues presque si... c'est qu'il y a chez Rimbaud le dessin simple d'un seuil qu'il invite à franchir. C'est qu'il y a derrière les mots, l'expérience participative à une réelle illumination, quelque chose d'au moins immanent, sans doute d'ontologique.

Il y a ceux qui dénient au poète toute quête spirituelle, ou alors hors les champs labourés par la religion du Verbe. Parce qu'un poète, sa bohème, cela se passe de sacrements, d'Eglise, sauf pour leur évocation d'une Beauté déïfiée.

Le mysticisme se passe parfois de murs et de cadre, - je dirais même presque toujours - la quête n'en est pas moins au plus juste de la justesse, voie tracée entre les balancements de l'être, parfois extrêmes, surtout si extrêmes, parfois dérèglements des sens, parfois veillée pragmatique d'un ami qui divague, parfois vente d'objet de trafic. Mais toujours dans des lieux d'opposition, un Rimbaud qui innove sa propre voie, même passée le stade de l'écrit ( car l'essentiel a été écrit et que le reste reste à vivre)?

Il y a un mystère, je croyais qu'on savait tout, qu'on donnerait des dates, des correspondances, des assurances. Mais en fait, personne ne sait rien. Si, ceux qui laissent agir ce verbe en eux, eux, je le crois très sincèrement, commencent à percevoir avec les yeux du poète et s'en voient augmentés d'une vision qui amplifie la leur propre.

 

 

15.03.2009

Synchronicités et poésie

D'après Annick de Souzenelle dont je lis -enfin - le livre "Le symbolisme du corps humain" que j'avais acheté par "hasard" il y a presque quinze ans, il n'y a pas de hasard. Elle s'appuie en cela sur son expérience mystique personnelle et aussi sur Jung:

« Ce « en même temps » correspond étroitement à la loi de la synchronicité dont parle Jung. Jung aborde ce sujet en s’appuyant en grande partie sur la tradition chinoise, sur le Tao. par cette voie, il dégage la correspondance qui existe entre un archétype et les série des symboles qui lui sont liés, ce qui amène, au plan du manifesté, l’apparition de plusieurs événements convergents comme d’étranges coïncidences aux yeux de l’ignorant qui les met sur le compte du hasard. Qu’est ce que le hasard ? Si ce n’est une réalité méconnue : celle des lois ontologiques qui relient le monde des Archétypes à celui du manifesté » Annick de Souzenelle, Le symbolisme du corps humain, page 25.

J'ai fait suffisamment souvent l'expérience de synchronicités dans ma vie pour apprécier la justesse de cette réflexion. Mais depuis quelques mois et particulièrement depuis deux semaines, on peut dire que le faiseau de résonnances symboliques s'intensifie. Je suis donc en train de lire le livre pré-cité. J'en parle un peu "au hasard" à une connaissance chrétienne qui me dit être fan, avoir tous ses livres. Alors qu'à cause de circonstances un peu externes -rangement dans la maison en vue de réceptionner de nouveaux meubles - je suis moins plongée dans ce monde enthousiasmant que je découvre par son ouvrage, Véronique (la vraie icône éthymologiquement) vient sonner à ma porte avec toutes ses cassettes audio de conférences d'Annick de Souzenelle. Quelques jours avant, choisissant un lien de vidéo pour mon blog (la Multiple splendeur), j'ignorais que je postais une vidéo sur le livre d'un poète belge dont le titre était inspiré du Livre du Zohar (livre des Splendeurs) dont s'inspire notamment la très riche méditation d 'Annick de Souzenelle. C'est l'auteur du film en question qui me l'a appris. Mais cela ne s'arrête pas là. Je me décide à écouter les cassettes, profitant de mes séances d'allaitement avec Annaëlle. Mais de nouveau le devoir m'appelle, il faut ranger des livres, monter des étagères. En rangeant mes livres de poésie après déménagement de pièce à pièce, je n'en ouvre qu'un seul, "instinctivement", un exemplaire de la revue Phréatique n°93, consacré aux lieux poétiques. J'ai des tas d'autres exemplaires de Phréatique, qu'une amie m'avait passés, mais c'est le seul qui n'est pas actuellement dans le grenier. A peine ouvert, je tombe sur toute une série de textes qui affluent dans le sens de ma lecture d'Annick de Souzenelle et notamment un texte qui reprend la théorie de Jung sur les archétypes et les symboles. Mais surtout sur un long poème tout entier inspiré de la même mystique qui soutend le discours de Souzenelle.

Je vous tappe un extrait, mais tout le très long poème serait à citer...

"Soudain tout s'est éclairé au-delà de toute attente
mais il a fallu plonger

Le don de la lumière ouvre à l'enfer et aux ténèbres.
-Il faudra les traverser; comme on traverse le désert,
mais sans caravane. -
Qui ne tremblerait pas?
qui pourrait ignorer le mouvement de recul
et ne comprendrait pas le repli de la cave définitive
du sourd, du muet, du borgne des deux yeux, qu'on était?
Qui, s'il n'avait pas reçu la force inattendue, aurait pu
ne plus s'enrouler en un galet au bord du fleuve d'habitude?"

(...)

"La poésie ne donne rien
qu'un arrêt de mort
avant l'inspiration oubliée
où reprendre souffle.

Il lui arrive d'ouvrir au coeur,
la coupe indélébile
où le désir parle d'allier
la terre au ciel.

Elle rêve de greffer
à l'oreille attentive,
le coeur qui se souvient."

"L'oeuf de granit
couve la chaleur de la paume
se souvient
d'un goût de branche et de racine,
puis écoute
le sang parcourir les veines
jusqu'à palper
l'arbre de vie"

Après recherches intriguées sur le net, j'apprends que l'auteur, Bernard Jakobiak, est un franco-polonais de religion orthodoxe, comme Annick de Souzenelle. Tout cela ne veut dire quelque chose que pour moi, en ce moment, et je m'en réjouis. Mais parfois, ça fait du bien de le dire aussi.

Puis, si une lecture du corps inscrite non seulement dans la tradition mystique du judaïsme et de la prime chrétienté ainsi que dans tous les mythes, dont pas mal de mythes originels vous intéresse, lisez ce livre. C'est un assez ardu, mais c'est... fructifiant. Qui sait, cet article ne sera peut-être pas qu'un hasard pmour tout lecteur....

 

08.03.2009

Emmanuelle Urien… Du danger de se poser des questions…

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Roman d’Emmanuelle Urien, tu devrais voir quelqu’un aux éditions Gallimard.

Georges Braque : « Je fuis mon semblable,
dans tout semblable il y a un sosie. »



Un bon roman est celui dans lequel l’histoire même dévoilée dans sa trame garde tout son potentiel d’intérêt pour le lecteur, parce que sa vérité est plus profondément enfouie. Bien sûr, le style d’Emmanuelle Urien, y est pour beaucoup. Efficace, petites phrases épluchant le fruit du récit détails par détails, avec ce quelque chose de la distance qui relie à l’humour ou à son noir côté, même quand rien n’est vraiment drôle, sinon, l’absurde aigu de la situation. Et en envoi de chaque chapitre, la signature de la nouvelliste : la petite phrase qui ponctue d’une chute provisoire, bien tapée, bien tempérée.

Sarah, secrétaire médicale, la trentaine séduisante, vit seule avec une passion de Sisyphe : écrire et un jour « réussir »… traduisez « exister ». Bien sûr, elle existe pour sa meilleure amie, Fatiha, et de plus en plus pour son amant Julien qui est prêt à abandonner sa femme, ses trois enfants pour elle… Mais, timide, effacée, elle n’ose pas. Elle existe, utile et même couvée par les trois médecins qui l’emploient. Quant à ses parents, lointaines voix dont son père est la plus distante, ils l’ont mise au monde mais existent-t-ils encore, elle pour eux et eux pour elle ?

Un jour, comme dans toute bonne histoire, un grain de sable (de folie ?) grippe la mécanique. Janvier surgit. Il est même servi en préambule du livre, puis disparaît alimentant l’implicite des premiers chapitres. Ce récit qu’on croyait psychologique se tend déjà d’un suspens inhabituel : le lecteur sait que Sarah est aussi « autre ». Il ne soupçonne pas encore à quel point.

Lorsque Janvier réapparaît peu avant la cinquantième page, tous les ingrédients sont en présence pour que l’histoire se colore d’autres enjeux…. Et Emmanuelle Urien sait y faire pour nous balader dans toutes les hypothèses que l’incongruité de la présence de Janvier amène, inévitablement. A chaque chapitre, une nouvelle piste nous est servie, et les personnages secondaires, l’amie fidèle, la parfaite Fatiha et son mari à la fermeté séduisante, Julien, s’éclipsent davantage pour nous laisser seuls avec le face-à-face de Sarah et de « son » Janvier. Un peu comme Robinson et son Vendredi lièrent des rapports étrangers, puis étranges et parfois gémellaires au-delà de leur opposition apparente.

Janvier, l’homme au complet veston et au chapeau sombre (magrittien à peu de lignes près), à la face impassible. Homme à tout faire, à défaut de s’en défaire. Vision ou spectre. Scotome négatif ou positif ? Qu’importe… les deux sans doute. Tatoué au bas de son dos « Je n’existe pas », tatoué sur tous les tissus nerveux de Sarah, « Je n’arrive pas à exister ». Surgissant importun, usé jusqu’à la trame de son origine, Janvier devient le souffre douleur, l’esclave même de sa maîtresse. Où est-ce le contraire ? Sarah esclave de la présence de Janvier le laisse devenir maître de tout son temps, de tout son espace, de toutes ses lubies, aux confins de la claustrophobie.

Mais le récit est longtemps léger. On ne plaint pas Sarah, elle nous dérange, nous aussi, dans son côté pas finie, dans cet inachevé qui nous renvoie à tous nos regrets voire à nos tentatives désespérées d’apparaître enfin aux yeux de tous tels que nous ne sommes que pour nous-mêmes, si minusculement. On en vient à se dire qu’elle n’a pas mérité ce Janvier qui la change en profondeur, qui lui fait descendre les échelons de son propre enfer. Qui lui offre l’issue d’une piste à suivre pour échapper à ce monde tacite où elle se terre depuis toujours.

Puis le récit touche au drame, à la déchéance, au noir et enfin à l’émotion… lorsqu’on n’arrive même plus à distinguer ce qui « mine » Sarah, la main rongée accrochée à ses crayons de plomb : folie, émergence fantastique de la créature, Syndrome Madame Frankenstein, confrontation avec sa « part des ténèbres » ? Peut-être… peut-être pas…

Car en parfaite maîtresse d’œuvre, Emmanuelle Urien trace ici un récit dans la pure veine fantastique. Celle où le doute persiste, où tout peut être relu autrement, où toutes les voies restent à ouvrir, à tracer, où l’imaginaire du lecteur se doit d’entrer dans la danse, troisième point de vue sur ce presque huis clos.

Je vous dis tout cela, mais, en fait, je ne vous dis rien. Révèle-t-on une trame quand on liste les questions que l’histoire nous pose ? Ce n’est que brocard. L’essentiel c’est l’étoffe. Allez fourrer vos mains dans ce récit si bien filé, c’est de la bonne ouvrage.



Florence Noël

28.02.2009

Grâce : la multiple splendeur

Grâce 21022001 - La multiple splendeur - Croire
Ces images espèrent inaugurer un autre regard sur la beauté du monde : un regard capable d’admirer son humilité. Admirer ! Le verbe magnifique que nous a donné le poète belge Émile Verhaeren pour orienter la pensée et les rapports entre les hommes
Video du cinéartiste Robert Empain

13.02.2009

Recueil d'Eric Dubois à lire sur Cameleo

A lire, un court recueil d'Eric Dubois publié sur le réseau social de publications en ligne Cameleo :

http://fr.calameo.com/books/000008470e9e9a1fe761c

Il s'agit d'une médiation hivernale, avec des brins de mots, de phrases, comme deux discours, un proclamé, l'autre murmuré, qui s'entremèlent à chaque paragraphe. Il y a un rythme subtile, intelligent qui crée une connivence dans la contemplation.

29.10.2008

Il existe un alphabet du silence

Ce texte de Roberto Juarroz, dans le recueil "Poésie verticale" traduit de l'espagnol par Roger Meunier, rencontre tout-à-fait mon expérience de la poésie. Le mot, l'énonciation du mot, de ses sons, la verbalisation articulée des mots, littéraires, autres, les animent, les rendent souffle, vie. Il s'agit ici d'un transfert du "Le Verbe s'est fait chair" à notre petite échelle dans l'exercice de la poésie, qui pour certain est un exercice de manifestation. Ecrire ne se fait pas sans lire, ne se fait pas sans énoncer, sans mesurer, de ses propres silences, le pas entre deux mots.

Ce texte de Juarroz, je devrais l'apprendre par coeur tellement il rencontre et éclaircit mon propre rapport à la texture de chair d'un texte énoncé, par son bas relief, quelques fois, le silence. Le silence aussi est chair. Le silence aussi est texture d'homme. Plus sincèrement même. Il n'y a pas de diction du silence. C'est la respiration même, elle vient du vif en nous.

 Dire un texte, l'animer, c'est le rendre à la vie qui la fait naître.

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Le silence qui subsiste entre deux mots

n'est pas silence qui entoure une tête qui tombe,

ni celui qui nimbe la présence de l'arbre

quand s'éteint l'incendie vespéral du vent.

 

De même chaque voix a un timbre et une hauteur,

chaque silence a un registre et une profondeur.

Le silence d'un homme est différent de celui d'un autre

et ce n'est pas la même chose de taire un nom et de taire un autre nom.

 

Il existe un alphabet du silence,

mais on ne nous a pas appris à l'épeler.

La lecture du silence est néanmoins la seule durable,

plus peut-être que le lecteur. (VI, 27)

 

 

Un silence entre deux mots d'arbres :

 

 

serenity - Sérénité

 

*

 

Une réflexion mienne ancienne sur ce silence qui habite nos écrits comme une signature intime.

Extrait de "Bruissements. Le tourbier" dans "Si peu de choses"

Tu as bruni des feuilles vieilles
aux textures ravagées de silences
Tu aimes ce mot aux atours de respect:

Silence

Et pourtant, sa réalité te pèse,
et tu le prononces
non pour l'accueillir
mais pour le nier

 

08.04.2008

Le chêne pansant

Hier, traversant un parc bruxellois surprenant (le Parc léopold, http://www.paluche.org/nature/fr/tou424.htm aux pieds du "Caprice des Dieux" autrement nommé parlement Européen), je vois soudain un homme mûr s'approcher d'un arbre et poser ses deux paumes à hauteur de tête sur un noeud de l'écorce de ce tronc énorme. Tronc dont seuls trois hommes se donnant les mains pourraient embrasser.

 

 

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J'aime les arbres, j'aime le dialogue que nous promet l'écorce, pour autant qu'on s'y arrête, qu'on l'écoute tactilement. Il y a là un secret effleuré, un mystère aussi, certainement. J'aime les légendes d'arbres, leurs symboliques qui parlent de nos pieds et de la résurrection par la terre et la tête, les racines et les cimes. J'ai écris notamment un texte qui s'appelle "d'écorce" et un autre "Arcade des bouleaux"  sur cette sensation si verticalement vitale que transporte la sève et si fraternellement réconciliante que communiquent ces rides de bois.

 

J'aime les histoires d'arbres, la fable du Chêne et du roseau revu par Francis Blanche ( qui dépasse de loin la morale flexible de la Fontaine), le gâteau de réconciliation mangé au pied d'un arbre en pleine nuit par les femmes vivantes et décédées d'une même famille dans "Tobie des marais" de Sylvie Germain (un livre au symbolisme fondateur de merveilles http://www.cathjack.ch/auteurscoupdecoeur/auteursylvieger... ) ou l'histoire libanaise des trois arbres réécrite par Gabriel Ringlet (parlant des trois vies de l'arbre et initiant à une spiritualité irriguée http://www.mollat.com/livres/gabriel-ringlet-daniella-les... ). Je suis souvent happée par le souvenir vivant de la lecture de Christian Charrière et de sa forêt d'Iscambe (http://www.cafardcosmique.com/La-Foret-d-Iscambe-de-Chris...  ou http://www.yozone.fr/spip.php?article3841 )  et particulièrement de l'arbre-mère et son horrible mari où aboutit l'histoire qui devient mythe élucidant l'invention de la douleur des enfants rameaux (les clapattes plaintifs mi-humains, mi-végétaux) qui gémissent dans les étendues redevenues sauvages couvrant toute la France.

 

Quand je me décille, ( ou que j'adopte le "Cil du Loup" de Clarissa Pinkola Estès, dans Femmes qui courent avec les loups http://archipelrouge.blogspot.com/2008/03/le-cil-du-loup-...  ), que je regarde au-delà de la station raisonnée que la société m'impose, je sais, plus que savoir, je "vois" combien les arbres et leurs confrères végétaux ont à nous apprendre, et je recule tant et tant la rencontre, la vraie rencontre qui dépasse de loin la paume fraternelle posée sur l'écorce parlante – langue braille universelle pour aveugle que nous sommes devenus – mais celle qui considérera le temps, qui considérera la mise à nu de notre corps et de notre psyché dans cette étreinte de mille ans avec le chêne. Je tombe miraculeusement sur l'extrait suivant, parmi une série de synchronicités qui fait maintenant mon quotidien, depuis que j'ai accepté de laisser vivre le flux créateur qui bout en moi, quelle qu'en soit l'issue objective, mais "à qualité d'"évolution pour ma subjective identité. Extrait qui rejoint ma lecture de cette nuit sur les sept phases d'un conte fondateur, La jeune fille sans mains, et sur la mise au monde, symbolique, l'accouchement de soi, et l'acceptation de la femme créatrice qui vit dans la Femme Sauvage.

 

"On a l’impression que Socrate s’est déjà propulsé dans notre monde actuel. (…) Il nous renvoie à ces gens qui écoutaient la voix d’un chêne, pour entendre les premières prophéties. Nous pensons qu’il s’agit d’une attitude grotesque. Il nous dit pourtant qu’ils sont davantage dans le vrai que les compétents d’aujourd’hui. Le chêne par sa taille et ses racines jouait avec le symbolique (c’est nous qui interprétons). Il constituait un objet intermédiaire qui renvoyait au savoir de l’origine. Le danger de notre époque pourrait être le renoncement à la démarche symbolique, dont la mission est de conduire le sujet vers lui-même, en le faisant accéder à une parole qu’il n’invente pas mais qui lui est donnée, à travers la voix du chêne, dont la mission est de nous livrer le logos de l’origine et de la prophétie. "

« Nous devons, dit Socrate, dans La République, nous faire dès lors à l’opinion que voici : la culture n’est point ce que certains, qui font profession de la donner, disent qu’elle est. Ils prétendent, si je ne me trompe, que dans une âme au-dedans de laquelle n’est pas le savoir, eux, ils l’y déposent, comme si en des yeux aveugles ils déposaient la vision. » Il faut passer par une conversion des yeux de l’intelligence « jusqu’au moment où elle sera enfin capable, dirigée vers le réel, de soutenir la contemplation de ce qu’il y a, dans le réel, de plus lumineux ».
Cfr le très intéressant Blog d'Etienne Duval

18.03.2008

Voyant, sorcier ou prophète

"La poésie, et j’entends par là aussi l’existence et la réalité […] Qu’est-ce donc pour nous la poésie – cri, prière, acte magique ? Qu’importe ! Que celui pour lequel elle est cri, crie ! Qu’il prie, celui pour lequel elle est prière ! Et qu’il se fasse sorcier, voyant ou prophète, celui qui y voit un acte magique ! Mais avant tout, que le poète ose ! Qu’il descende des catégories de sa pensée, dans les catégories de sa propre vie"

Benjamin Fondane

dont je suis en train de lire le magnifique "Le mal des fantômes" qui rassemble 5 recueils qu'il écrivit en français, édité aux éditions Verdier, en 2006.

Né en roumanie, d'une famille juive, émmigré en france, philisophe, dramturge et poète d'avant guerre dans les milieux parisiens, il meurt en 44 dans un camp de concentration.

Sa vie, résumée sur le site Poezibao, me devient un mystère peu à peu. Sa langue véhicule une telle force, une telle spiritualité habitée, une modernité au-delà des carcans religieux, mais qu'elle féconde cependant malgré la grande ombre de la Mort Majuscule de ces années terribles.

 Pour lire un magnifique texte de lui

Pour en savoir plus, la fondation Benjamin Fondane

Une étude sur son oeuvre, en ligne

Une autre, de Claude Vigée

Un entretien de Patrice bray par Dominique Autié à propos de son essai sur l'oeuvre poétique de Benjamin Fondane

Vous pouvez aussi écouter en Real Audio sur Alliance Benjamin Fondane

 

Ce qui m'étonne, disais-je, c'est deux trois choses que j'ai lue en survolant le Net : qu'il aurait été poussé dans la voie de la philosophie pour introduire à la poésie ( la sienne), qu'il revendique une poésie ancrée dans l'expérience de la vie qui entre en opposition avec celle de ses contemporains surréalistes, etc...

 En fait, de ce que j'ai parcouru de son oeuvre, j'y perçois un voyant, un voyant habité. Ces sortes de poètes-là, qui s'en revendiquent, sont tellement rares que ça fait du bien comme rencontre. Il fit aussi un essai sur Rimbauld, le "voyant", et ce n'est certainement pas un hasard.

Les mots "voyants" et "spiritualité" voire "mystique poétiques" sautent aux yeux à la lecture de ses vers en regard de l'Enfer que fut son temps et qui eut raison de son passage dans la vie. Son oeuvre m'apparaît comme un mystère anthracite où s'enfoncer pour saisir les pépites or d'une expérience soufflante.

 

 

Deux extraits encore:

DALETH

 

Que vienne à travers les vivants

l'écartelée, l'inassouvie,

avec ses oiseaux brûlant

ses quarterons de femmes maigres

ses grappes de mendiants

mûries sur les marches musicales des églises-

parmi la lumière ancienne….

SHIN

 

 Le cri que l'on pourrait crier

il n'est pas ici, pas encore,

il rôde autour de quelques bouche

il sollicite une salive

27.02.2008

Psaume de Guy Goffette, l'adieu aux lisières

Guy Goffette est un poète belge, plus connu en France depuis la publication d'un premier, puis d'un second roman ("Un été autour du cou", puis "une enfance lingère" ) d'une écriture intinsèquement poétique et ancrée dans l'enfance. Je viens de commencer un de ses derniers recueils et je me suis repris dans le coeur, les entrailles et la tête cette évidence qui m'avait déjà frappée auparavant: c'est un des plus grands poètes francophones contemporains. Il a cette science intime du rythme, cette clareté dans les propos, tout en côtoyant sans peur des zones mystérieuses, nocturnes ou obscures où le verbe soudain s'écarte d'un chemin droit et limpide pour inviter ce qui sommeille d'indistinct et de si terreusement élucidant en nous.

Parmi les perles de ce recueil, "L'adieu aux lisières", il y a un texte qui m'a, comme on dit, "fait sortir les larmes" et c'est vrai, puisque je le dis, sans fioritures. Il ne vous parlera peut-être pas, mais moi, il m'ouvre, comme une clé, comme, plus loin, dans son "Eloge pour une cuisine de province",  un texte qui apparaissait au détour d' "un peu d'or dans la boue" et auquel je répondis par un texte "Dites que la nuit reste ouverte". Il a d'ailleurs ce même rythme, et peut-être que les deux textes se répondent, dialogue à tant d'années d'intervalle, on ne peut pas savoir, comme on dit par chez moi. On peut tout juste avancer, les yeux débandés d'ombres,  les mains en palpation du vide qui hante le ventre quand on se laisse aller à reculer d'un pas sur un sentier indistinct, à s'assoir, à accueillir ce qui nous précède comme savoir.

Une clé, deux clés. J'y reviendrai, il faudra, il me faudra, que j'y revienne.

 

 

 Psaumes pour le temps qui me dure d'être sans toi

 Le jour est si fragile à la corne du bois

que je ne sais plus où ni comment ce matin

poser mes yeux, ma voix, poser ce corps d'argile

si drôlement qui craque à la croisée des ombres.

 

J'ai peur soudain, ou peur de n'être que cela :

une poignée de terre qu'un souffle obscur à l'aube

tient dans sa paume, et qu'il ne s'épuise d'un coup

et me laisse tomber dans la poussière du temps,

 

comme ces fruits qu'aucune bouche n'a touchés

et qui roulent sans fin dans la nuit des famines.

Seigneur, si vous êtes ce souffle obscur et si

fragile à la corne du bois, et si

je suis ce corps, resserez votre paume, resserrez-la.

 

 

 

Ce texte extrait de "Un peu d'or dans la boue" :

VI. 

 

 Et tu finis par ranger le livre, là-haut,
à sa place exacte, ce petit creux d’ombre et d’oubli
comme le coin de terre qui te revient.
Tu reviens toi aussi

à ta place, devant la fenêtre, la table,
ce carré de neige que nul encore n’a forcé
et qui va dans tous les sens comme ta vie
parmi les mots, les morts.

Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,
pas plus que le merle en tombant ne renverse
l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,
à soudoyer les anges:

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte.

http://users.skynet.be/amedefond/don/nuit.htm

 http://www.servicedulivre.be/fiches/g/goffette.htm

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Goffette

http://www.smerillo.com/smerilliana/numero_2/numero_2-2_G...

23.05.2007

Notes de lecture : Le nuage immobile, Jean-Pierre Nicol

Notes de lecture (foire du livre de Bruxelles, février 2007)


Le nuage immobile, Jean-Pierre Nicol, éditions Rétroviseur, 2004

Jean-Pierre Nicol, membre du comité de rédaction du magazine poésie Rétroviseur, breuvage périodique qui a fêté pourtant ses vingt ans d’âge en 2004, Jean-Pierre Nicol donc, est un insatiable discoureur, malgré cet air de vouloir s’effacer derrière chacun des mots qu’il vous dit, et pour cause, ce sont ceux des autres, ceux d’autres éditeurs, ceux d’autres auteurs, ceux d’autres poètes. Après deux heures passionnantes passées en sa compagnie, et nombre de recueils déjà prêt à emporter, je du lui faire violence pour lui acheter un livret et une dédicace crayonnée à la mine de plomb « entre effacement et transparence »… tout un programme donc.


L’homme donc est extrêmement convivial et attachant, à la démesure de son humilité. Son recueil se divise en deux partie, la première, en pleine veine SROC – mais du très bon SROC évidemment – et en attouchement érotique clair-obscur pour la seconde.

« Chaque poète est un sursaut du monde rêvé… »

L’œil et le cœur achoppent de très beaux passages dans cette première partie, qui s’anime comme au centre d’une contemplation, avec une économie de métaphores émotionnelles, mais ouvrant sans cesse vers cette recherche par, ou malgré, le silence, d’un cheminement de l’homme. En peu de mots, comme toujours, cet extrait évoquera toute la démarche :

« Jour après jour
s’enfoncer au cœur du poème
plus profond
vers la pierre exacte
du silence »


Mais au-delà de cette pérégrination, ce qui subsiste, c’est une collection d’instantanés, vieux mots sympa pour dire photographie, dont l’exactitude réside aussi dans la conviction du propos…


En note mélancolique:

« Neige en avril

La jonquille s’incline
et baise le sol froid »


Ou plus gaie, voire farfelue :

« Dans l’arbre poudré d’oiseaux
le printemps refait
sa chevelure »


Et mon préféré, je crois :

« Midi

Déjà l’arbre
pose son signet d’ombre
dans le roman d’une journée »


Cette image, évidente par sa justesse, résume la quête du bonhomme : traduire la course de la nature, palette infinie d’émotions, qui se vivent plus qu’elles ne se décortiquent, qui se croquent au plus bref plus qu’elles ne se déclinent.

Parfois un conte s’invite et :


« Cadavre d’un olivier

Le soir
ses bras chargés d’étoiles
se souviennent de la foudre »

Si l’on pressent le cheminement intime, il n’y pourtant que très peu de mouvement humain dans ses textes de contemplation ( ce qui se meut, c’est l’élément ciel, vent, nuage, mer, arbre, dans une série continue de métamorphoses)

« A chaque pierre un doute

L’été sculpte des repentirs
dans l’œil du serpent »

Et celui-ci, en conclusion :

« On sait peu
On se doute

C’est tout »

Et enfin, épiloguant sur son métier de poète (sentiment inverse au mien, mais par là-même le rejoignant) :

« J’ai écrit trois poèmes
Toujours un peu d’espoir
que la mort néglige »


Puis il revient à cette thématique profonde qui traverse son œuvre, l’outil ou le vecteur de la contemplation, dans cette magnifique strophe qui résume encore mieux son travail de poète (soulevant par là-même tout ce qu’il a d’illusoire) :

« Semer
avec la main coupée
du silence »


Fragments d’Elles

Là foisonnent des textes érotiques à jolies tournures et trouvailles. Plus érotiques que sensuels, on sillonne les formes et leurs contours, les clairs-obscurs de la chair, davantage que leurs mouvements ou leurs élans. Toujours par le biais de ces croquis, de ces instantanés auxquels cette fois se mêle l’attente qui est le siège du désir. Et puisqu’on est poète, l’humour aussi a sa part, car l’on n’est pas voyeur, mais dans la douceur et le dialogue joyeux :

« Encoche de soleil
entre tes fesses d’ombre
Ton mystère sursoit
plus bas que la lumière »


Et je garde dans mes petits carnets cette délicieuse envolée (peut-on plus qui ne dénature pas la jubilation de la chose) d’une poésie brillante et voluptueuse :

« La faille
le regard

L’étoile pourpre
du fond d’un puits de velours

Et toujours ce vertige
qu’encercle le cri
jusqu’à la déchirure »

Sommes-nous, femmes, à l’heure où offertes, ces :

« bogues de soie noire
ouvertes
sur le mystère profond
du fruit »??

En tout cas, l’image est fulgurante et d’exploration incessante, l’image est fée.

*


Le nuage immobile… oui, pourquoi Immobile. Rien ne bouge chez l’observateur des éléments, rien, ni de l’avant à l’après, ni dans son corps, ni dans son sentiment, tout est dans le regard qui traduit l’instant.

Cependant, les éléments sont en mouvement et même en métamorphose, et le poète, toujours en marche, conclu son recueil dans une série d’aphorismes où il côtoie gouffre, marche, mots, ferveur et souffrance, souffle puis solitude, où chaque sentiment éclaire l’autre, où ne se dessine aucune direction unique, où l’on peut simplement situer l’homme nu, à mi-chemin du doute.

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