08.04.2008
Le chêne pansant
Hier, traversant un parc bruxellois surprenant (le Parc léopold, http://www.paluche.org/nature/fr/tou424.htm aux pieds du "Caprice des Dieux" autrement nommé parlement Européen), je vois soudain un homme mûr s'approcher d'un arbre et poser ses deux paumes à hauteur de tête sur un noeud de l'écorce de ce tronc énorme. Tronc dont seuls trois hommes se donnant les mains pourraient embrasser.

J'aime les arbres, j'aime le dialogue que nous promet l'écorce, pour autant qu'on s'y arrête, qu'on l'écoute tactilement. Il y a là un secret effleuré, un mystère aussi, certainement. J'aime les légendes d'arbres, leurs symboliques qui parlent de nos pieds et de la résurrection par la terre et la tête, les racines et les cimes. J'ai écris notamment un texte qui s'appelle "d'écorce" et un autre "Arcade des bouleaux" sur cette sensation si verticalement vitale que transporte la sève et si fraternellement réconciliante que communiquent ces rides de bois.
J'aime les histoires d'arbres, la fable du Chêne et du roseau revu par Francis Blanche ( qui dépasse de loin la morale flexible de la Fontaine), le gâteau de réconciliation mangé au pied d'un arbre en pleine nuit par les femmes vivantes et décédées d'une même famille dans "Tobie des marais" de Sylvie Germain (un livre au symbolisme fondateur de merveilles http://www.cathjack.ch/auteurscoupdecoeur/auteursylvieger... ) ou l'histoire libanaise des trois arbres réécrite par Gabriel Ringlet (parlant des trois vies de l'arbre et initiant à une spiritualité irriguée http://www.mollat.com/livres/gabriel-ringlet-daniella-les... ). Je suis souvent happée par le souvenir vivant de la lecture de Christian Charrière et de sa forêt d'Iscambe (http://www.cafardcosmique.com/La-Foret-d-Iscambe-de-Chris... ou http://www.yozone.fr/spip.php?article3841 ) et particulièrement de l'arbre-mère et son horrible mari où aboutit l'histoire qui devient mythe élucidant l'invention de la douleur des enfants rameaux (les clapattes plaintifs mi-humains, mi-végétaux) qui gémissent dans les étendues redevenues sauvages couvrant toute la France.
Quand je me décille, ( ou que j'adopte le "Cil du Loup" de Clarissa Pinkola Estès, dans Femmes qui courent avec les loups http://archipelrouge.blogspot.com/2008/03/le-cil-du-loup-... ), que je regarde au-delà de la station raisonnée que la société m'impose, je sais, plus que savoir, je "vois" combien les arbres et leurs confrères végétaux ont à nous apprendre, et je recule tant et tant la rencontre, la vraie rencontre qui dépasse de loin la paume fraternelle posée sur l'écorce parlante – langue braille universelle pour aveugle que nous sommes devenus – mais celle qui considérera le temps, qui considérera la mise à nu de notre corps et de notre psyché dans cette étreinte de mille ans avec le chêne. Je tombe miraculeusement sur l'extrait suivant, parmi une série de synchronicités qui fait maintenant mon quotidien, depuis que j'ai accepté de laisser vivre le flux créateur qui bout en moi, quelle qu'en soit l'issue objective, mais "à qualité d'"évolution pour ma subjective identité. Extrait qui rejoint ma lecture de cette nuit sur les sept phases d'un conte fondateur, La jeune fille sans mains, et sur la mise au monde, symbolique, l'accouchement de soi, et l'acceptation de la femme créatrice qui vit dans la Femme Sauvage.
"On a l’impression que Socrate s’est déjà propulsé dans notre monde actuel. (…) Il nous renvoie à ces gens qui écoutaient la voix d’un chêne, pour entendre les premières prophéties. Nous pensons qu’il s’agit d’une attitude grotesque. Il nous dit pourtant qu’ils sont davantage dans le vrai que les compétents d’aujourd’hui. Le chêne par sa taille et ses racines jouait avec le symbolique (c’est nous qui interprétons). Il constituait un objet intermédiaire qui renvoyait au savoir de l’origine. Le danger de notre époque pourrait être le renoncement à la démarche symbolique, dont la mission est de conduire le sujet vers lui-même, en le faisant accéder à une parole qu’il n’invente pas mais qui lui est donnée, à travers la voix du chêne, dont la mission est de nous livrer le logos de l’origine et de la prophétie. "
« Nous devons, dit Socrate, dans La République, nous faire dès lors à l’opinion que voici : la culture n’est point ce que certains, qui font profession de la donner, disent qu’elle est. Ils prétendent, si je ne me trompe, que dans une âme au-dedans de laquelle n’est pas le savoir, eux, ils l’y déposent, comme si en des yeux aveugles ils déposaient la vision. » Il faut passer par une conversion des yeux de l’intelligence « jusqu’au moment où elle sera enfin capable, dirigée vers le réel, de soutenir la contemplation de ce qu’il y a, dans le réel, de plus lumineux ». Cfr le très intéressant Blog d'Etienne Duval
14:17 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (21) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : arbre, forêt d'iscambe, socrate, écorce, vision, ringlet, sylvie germain
18.03.2008
Voyant, sorcier ou prophète
"La poésie, et j’entends par là aussi l’existence et la réalité […] Qu’est-ce donc pour nous la poésie – cri, prière, acte magique ? Qu’importe ! Que celui pour lequel elle est cri, crie ! Qu’il prie, celui pour lequel elle est prière ! Et qu’il se fasse sorcier, voyant ou prophète, celui qui y voit un acte magique ! Mais avant tout, que le poète ose ! Qu’il descende des catégories de sa pensée, dans les catégories de sa propre vie"
Benjamin Fondane
dont je suis en train de lire le magnifique "Le mal des fantômes" qui rassemble 5 recueils qu'il écrivit en français, édité aux éditions Verdier, en 2006.
Né en roumanie, d'une famille juive, émmigré en france, philisophe, dramturge et poète d'avant guerre dans les milieux parisiens, il meurt en 44 dans un camp de concentration.
Sa vie, résumée sur le site Poezibao, me devient un mystère peu à peu. Sa langue véhicule une telle force, une telle spiritualité habitée, une modernité au-delà des carcans religieux, mais qu'elle féconde cependant malgré la grande ombre de la Mort Majuscule de ces années terribles.
Pour lire un magnifique texte de lui
Pour en savoir plus, la fondation Benjamin Fondane
Une étude sur son oeuvre, en ligne
Vous pouvez aussi écouter en Real Audio sur Alliance Benjamin Fondane
Ce qui m'étonne, disais-je, c'est deux trois choses que j'ai lue en survolant le Net : qu'il aurait été poussé dans la voie de la philosophie pour introduire à la poésie ( la sienne), qu'il revendique une poésie ancrée dans l'expérience de la vie qui entre en opposition avec celle de ses contemporains surréalistes, etc...
En fait, de ce que j'ai parcouru de son oeuvre, j'y perçois un voyant, un voyant habité. Ces sortes de poètes-là, qui s'en revendiquent, sont tellement rares que ça fait du bien comme rencontre. Il fit aussi un essai sur Rimbauld, le "voyant", et ce n'est certainement pas un hasard.
Les mots "voyants" et "spiritualité" voire "mystique poétiques" sautent aux yeux à la lecture de ses vers en regard de l'Enfer que fut son temps et qui eut raison de son passage dans la vie. Son oeuvre m'apparaît comme un mystère anthracite où s'enfoncer pour saisir les pépites or d'une expérience soufflante.
Deux extraits encore:
DALETH
Que vienne à travers les vivants
l'écartelée, l'inassouvie,
avec ses oiseaux brûlant
ses quarterons de femmes maigres
ses grappes de mendiants
mûries sur les marches musicales des églises-
parmi la lumière ancienne….
SHIN
Le cri que l'on pourrait crier
il n'est pas ici, pas encore,
il rôde autour de quelques bouche
il sollicite une salive
14:10 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
27.02.2008
Psaume de Guy Goffette, l'adieu aux lisières
Guy Goffette est un poète belge, plus connu en France depuis la publication d'un premier, puis d'un second roman ("Un été autour du cou", puis "une enfance lingère" ) d'une écriture intinsèquement poétique et ancrée dans l'enfance. Je viens de commencer un de ses derniers recueils et je me suis repris dans le coeur, les entrailles et la tête cette évidence qui m'avait déjà frappée auparavant: c'est un des plus grands poètes francophones contemporains. Il a cette science intime du rythme, cette clareté dans les propos, tout en côtoyant sans peur des zones mystérieuses, nocturnes ou obscures où le verbe soudain s'écarte d'un chemin droit et limpide pour inviter ce qui sommeille d'indistinct et de si terreusement élucidant en nous.
Parmi les perles de ce recueil, "L'adieu aux lisières", il y a un texte qui m'a, comme on dit, "fait sortir les larmes" et c'est vrai, puisque je le dis, sans fioritures. Il ne vous parlera peut-être pas, mais moi, il m'ouvre, comme une clé, comme, plus loin, dans son "Eloge pour une cuisine de province", un texte qui apparaissait au détour d' "un peu d'or dans la boue" et auquel je répondis par un texte "Dites que la nuit reste ouverte". Il a d'ailleurs ce même rythme, et peut-être que les deux textes se répondent, dialogue à tant d'années d'intervalle, on ne peut pas savoir, comme on dit par chez moi. On peut tout juste avancer, les yeux débandés d'ombres, les mains en palpation du vide qui hante le ventre quand on se laisse aller à reculer d'un pas sur un sentier indistinct, à s'assoir, à accueillir ce qui nous précède comme savoir.
Une clé, deux clés. J'y reviendrai, il faudra, il me faudra, que j'y revienne.
Psaumes pour le temps qui me dure d'être sans toi
I
Le jour est si fragile à la corne du bois
que je ne sais plus où ni comment ce matin
poser mes yeux, ma voix, poser ce corps d'argile
si drôlement qui craque à la croisée des ombres.
J'ai peur soudain, ou peur de n'être que cela :
une poignée de terre qu'un souffle obscur à l'aube
tient dans sa paume, et qu'il ne s'épuise d'un coup
et me laisse tomber dans la poussière du temps,
comme ces fruits qu'aucune bouche n'a touchés
et qui roulent sans fin dans la nuit des famines.
Seigneur, si vous êtes ce souffle obscur et si
fragile à la corne du bois, et sije suis ce corps, resserez votre paume, resserrez-la.
Ce texte extrait de "Un peu d'or dans la boue" :
VI.
Et tu finis par ranger le livre, là-haut,
à sa place exacte, ce petit creux d’ombre et d’oubli
comme le coin de terre qui te revient.
Tu reviens toi aussi
à ta place, devant la fenêtre, la table,
ce carré de neige que nul encore n’a forcé
et qui va dans tous les sens comme ta vie
parmi les mots, les morts.
Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,
pas plus que le merle en tombant ne renverse
l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,
à soudoyer les anges:
un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte.
http://users.skynet.be/amedefond/don/nuit.htm
http://www.servicedulivre.be/fiches/g/goffette.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Goffette
http://www.smerillo.com/smerilliana/numero_2/numero_2-2_G...
11:03 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : guy goffette, psaumes, poésie
23.05.2007
Notes de lecture : Le nuage immobile, Jean-Pierre Nicol
Notes de lecture (foire du livre de Bruxelles, février 2007)
Le nuage immobile, Jean-Pierre Nicol, éditions Rétroviseur, 2004
Jean-Pierre Nicol, membre du comité de rédaction du magazine poésie Rétroviseur, breuvage périodique qui a fêté pourtant ses vingt ans d’âge en 2004, Jean-Pierre Nicol donc, est un insatiable discoureur, malgré cet air de vouloir s’effacer derrière chacun des mots qu’il vous dit, et pour cause, ce sont ceux des autres, ceux d’autres éditeurs, ceux d’autres auteurs, ceux d’autres poètes. Après deux heures passionnantes passées en sa compagnie, et nombre de recueils déjà prêt à emporter, je du lui faire violence pour lui acheter un livret et une dédicace crayonnée à la mine de plomb « entre effacement et transparence »… tout un programme donc.
L’homme donc est extrêmement convivial et attachant, à la démesure de son humilité. Son recueil se divise en deux partie, la première, en pleine veine SROC – mais du très bon SROC évidemment – et en attouchement érotique clair-obscur pour la seconde.
« Chaque poète est un sursaut du monde rêvé… »
L’œil et le cœur achoppent de très beaux passages dans cette première partie, qui s’anime comme au centre d’une contemplation, avec une économie de métaphores émotionnelles, mais ouvrant sans cesse vers cette recherche par, ou malgré, le silence, d’un cheminement de l’homme. En peu de mots, comme toujours, cet extrait évoquera toute la démarche :
« Jour après jour
s’enfoncer au cœur du poème
plus profond
vers la pierre exacte
du silence »
Mais au-delà de cette pérégrination, ce qui subsiste, c’est une collection d’instantanés, vieux mots sympa pour dire photographie, dont l’exactitude réside aussi dans la conviction du propos…
En note mélancolique:
« Neige en avril
La jonquille s’incline
et baise le sol froid »
Ou plus gaie, voire farfelue :
« Dans l’arbre poudré d’oiseaux
le printemps refait
sa chevelure »
Et mon préféré, je crois :
« Midi
Déjà l’arbre
pose son signet d’ombre
dans le roman d’une journée »
Cette image, évidente par sa justesse, résume la quête du bonhomme : traduire la course de la nature, palette infinie d’émotions, qui se vivent plus qu’elles ne se décortiquent, qui se croquent au plus bref plus qu’elles ne se déclinent.
Parfois un conte s’invite et :
« Cadavre d’un olivier
Le soir
ses bras chargés d’étoiles
se souviennent de la foudre »
Si l’on pressent le cheminement intime, il n’y pourtant que très peu de mouvement humain dans ses textes de contemplation ( ce qui se meut, c’est l’élément ciel, vent, nuage, mer, arbre, dans une série continue de métamorphoses)
« A chaque pierre un doute
L’été sculpte des repentirs
dans l’œil du serpent »
Et celui-ci, en conclusion :
« On sait peu
On se doute
C’est tout »
Et enfin, épiloguant sur son métier de poète (sentiment inverse au mien, mais par là-même le rejoignant) :
« J’ai écrit trois poèmes
Toujours un peu d’espoir
que la mort néglige »
Puis il revient à cette thématique profonde qui traverse son œuvre, l’outil ou le vecteur de la contemplation, dans cette magnifique strophe qui résume encore mieux son travail de poète (soulevant par là-même tout ce qu’il a d’illusoire) :
« Semer
avec la main coupée
du silence »
Fragments d’Elles
Là foisonnent des textes érotiques à jolies tournures et trouvailles. Plus érotiques que sensuels, on sillonne les formes et leurs contours, les clairs-obscurs de la chair, davantage que leurs mouvements ou leurs élans. Toujours par le biais de ces croquis, de ces instantanés auxquels cette fois se mêle l’attente qui est le siège du désir. Et puisqu’on est poète, l’humour aussi a sa part, car l’on n’est pas voyeur, mais dans la douceur et le dialogue joyeux :
« Encoche de soleil
entre tes fesses d’ombre
Ton mystère sursoit
plus bas que la lumière »
Et je garde dans mes petits carnets cette délicieuse envolée (peut-on plus qui ne dénature pas la jubilation de la chose) d’une poésie brillante et voluptueuse :
« La faille
le regard
L’étoile pourpre
du fond d’un puits de velours
Et toujours ce vertige
qu’encercle le cri
jusqu’à la déchirure »
Sommes-nous, femmes, à l’heure où offertes, ces :
« bogues de soie noire
ouvertes
sur le mystère profond
du fruit »??
En tout cas, l’image est fulgurante et d’exploration incessante, l’image est fée.
*
Le nuage immobile… oui, pourquoi Immobile. Rien ne bouge chez l’observateur des éléments, rien, ni de l’avant à l’après, ni dans son corps, ni dans son sentiment, tout est dans le regard qui traduit l’instant.
Cependant, les éléments sont en mouvement et même en métamorphose, et le poète, toujours en marche, conclu son recueil dans une série d’aphorismes où il côtoie gouffre, marche, mots, ferveur et souffrance, souffle puis solitude, où chaque sentiment éclaire l’autre, où ne se dessine aucune direction unique, où l’on peut simplement situer l’homme nu, à mi-chemin du doute.
10:25 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie tout simplement
12.04.2006
Petite conversation avec Emmanuelle Urien, ou l’humanité prise à partie.
Petite conversation avec Emmanuelle Urien, ou l’humanité prise à partie.
Par Florence Noël ( Clepsydre)
Il y a un mois, à la sortie de la Foire du Livre de Bruxelles, je tenais dans mes mains le dernier ouvrage tant convoité d’Emmanuelle Urien, « Toute Humanité mise à part ». Il me tardait de le lire, tant à chaque fois que j'ai eu l’occasion d’être invitée comme lectrice dans un de ses récits, principalement sur le Net, j’y ai pris du plaisir, de l’amusement qui frôlait quelque fois une certaine jubilation.
Il fallait prolonger cette lecture avec une conversation par e-mail, puis une interview en règle, pour saluer cette nouvelle écrivain, prometteuse et aux récits plein de jus, parfois noirs, toujours de chair et de sang, et quoi qu’en disent son dernier titre, plein d’humanité.
[illustration : http://www.emmanuelle-urien.org/Publications/Publications... ]
Florence Noël : « Court, noir, sans sucre » Dès le titre de votre premier recueil, la couleur et le goût sont annoncés. L’atmosphère de la littérature de genre « noir » comme parti pris, traversée d’un humour apparaissant non pas comme finalité mais comme genre complémentaire. Sur votre site on lit ceci : « Notant avec une fascinante lucidité que le monde ne tourne pas rond, Emmanuelle Urien s'acharne à le démontrer dans une série d'écrits iconoclastes que d'aucuns baptiseront nouvelles. Cette période, dite "noire", marquera le renouveau du genre, que les littératures post-modernes avaient rendu obsolète, pestiféré, et contagieux. » Le choix du genre vous vient-il vraiment d’un constat amer sur le monde ?

Emmanuelle Urien : Justement, je n’ai pas pris le parti du noir, il s’est imposé à moi au fur et à mesure de l’écriture, sans que je me pose jamais la question du genre dans lequel je versais. Et puis, à force d’entendre dire que mes nouvelles étaient noires, j’ai fini par le croire ! Pour « Court, noir, sans sucre », évidemment, le choix des textes est clairement orienté, et le titre annonce en effet la couleur, pour des raisons de cohérence du recueil.
Quant à la phrase que vous citez, il faut tout de même préciser que mon site, et cette page en particulier, donne dans l’auto-dérision ; cette phrase n’est donc pas à prendre complètement au sérieux. Je cherchais plus à souligner le fait regrettable que la nouvelle soit considérée, en France tout au moins, comme un « sous genre », qu’à attirer l’attention sur un quelconque message que mes écrits contiendraient. Il n’y a pas de message mais en effet un simple constat. Pas forcément amer, d’ailleurs, plutôt ironique.
Florence Noël : Ce second titre « Toute humanité mise à part » est une antiphrase, pour preuve cet avertissement ironique extrait de votre annonce « malgré les précautions prises à chaque étape de sa confection, ce livre peut cependant contenir des traces d’humanité. » La nouvelle dite « noire»» n’est-elle pas une manière pudique d’exposer l’humanité « malgré tout » de vos personnages ?
Emmanuelle Urien : C’est à peu près ça, en effet : montrer l’humanité par défaut, et de l’intérieur si possible. Souligner le fait que sous l’ordure, le cadavre remue encore, qu’il a son mot à dire, et qu’il peut même, contre toute attente, s’avérer très bavard…
Florence Noël : Ces histoires dénotent-elles davantage d’un amusement ironique aux dépends des dérives des temps actuels (solitude, maltraitance, abandon, criminalité, … ) ou y mettez-vous une dénonciation subversive ?
Emmanuelle Urien : Mon propos n’est pas de dénoncer les déviances, je crois que toute personne normalement constituée est à même de comprendre en quoi ces comportements sont condamnables, et je n’ai pas vocation à en rajouter dans ce sens. Quant à m’en amuser, je ne crois pas que ce soit le mot. La misère humaine ne m’amuse pas, au contraire. Toutefois, le sérieux de la situation n’empêche pas l’humour ou l’ironie, qui permettent d’adopter le recul nécessaire pour ne pas sombrer dans le pathos ou le sordide ; ils permettent même, paradoxalement, de rendre certaines situations « extrêmes » beaucoup plus réalistes, appréhensibles par chacun. Comme je le disais plus tôt, je ne cherche pas à faire passer de message, simplement à montrer —montrer et non pas démontrer— et à susciter des émotions, à commencer par les miennes. Au lecteur de se les approprier ensuite —s’il le souhaite.
Florence Noël : Derrière nombre de vos nouvelles, on sent poindre une réelle tendresse pour certains caractères. Je pense à celle pour Hubert le solitaire et l’enfant abandonné, à celle pour Marie-Louise et ses anniversaires de deuil qu’elle n’arrive jamais à vraiment transformer en fête ou à Mollois et Gatard, structurellement figés dans l’adversité, le parfumeur de liberté et le prisonnier à l’intellectuel amer, avec l’acte radical de la mort choisie comme seule reconnaissance « qui vient trop tard, comme tout ce qui vient en prison ». Est-ce moi qui ne suis pas assez cynique en y lisant une espérance « malgré tout » ?
Emmanuelle Urien : Non, pas du tout, c’est précisément ce que je ressens dans ces nouvelles : l’espoir derrière le noir. Il y a du cynisme, bien sûr, et du désabusement, mais c’est loin d’être l’essentiel. J’écris sur la détresse intime de toutes ces personnes qui se prennent, au propre comme au figuré, des claques dans la plus grande solitude parce que certaines infamies, par convention, ne se partagent pas. Moi, chaque fois, j’ai l’impression de les accompagner là où personne d’autre ne peut, ou ne veut aller. L’espoir derrière tout ça, c’est qu’au bout du compte, on trouve toujours un écho, un sursaut. Ce ne sont pas juste des vies qui s’arrêtent, il y a toujours matière à revenir dessus.
Florence Noël : Que de prix et de concours remportés, j’en ai compté 21 pour l’ensemble du recueil « Toute humanité mise à part ». On dirait que vous avez fait le grand chelem des concours durant ces deux dernières années. En avez-vous laissé aux autres ? Les concours vous motivent-ils par leurs contraintes ou bien était-ce une manière de vous affirmer dans une reconnaissance des professionnels en vue d’une publication ?
Emmanuelle Urien : Les concours ont été une manière de savoir si ce que j’écrivais était recevable par d’autres personnes que mon entourage proche. Après les premières victoires, je me suis prise au jeu, c’est plutôt agréable et flatteur même si, en définitive, ça ne mène pas bien loin…
J’ai également découvert que c’était une bonne façon de publier, nouvelle par nouvelle : il est infiniment plus simple de remporter un concours (et donc, dans de nombreux cas, de voir son texte édité en revue ou recueil collectif) que de voir un manuscrit accepté par une maison d’édition. Je fais très peu de concours désormais, essentiellement par manque de temps, et sans doute aussi parce que je me suis enfin prouvé ce que je voulais savoir : oui, mes textes sont recevables, et non, les concours ne sont pas une fin en soi, juste une étape.
Florence Noël : Pourquoi la nouvelle ? Ce genre marginal vous va bien : récit dense, bien balancé, parfaitement maîtrisés jusqu’à la chute toujours impressionnante. Est-ce une passion en soi ? Ou rêvez-vous d’intégrer la communauté des auteurs de romans (noirs) ?
Emmanuelle Urien : J’écris depuis longtemps et jusqu’à ces dernières années je ne m’étais pas posé la question du genre. J’ai fait un peu de tout : théâtre, roman, poésie, textes sans queue ni tête et généralement sans intérêt…la nouvelle s’est imposée à moi pour des raisons pratiques : son format permet d’en venir vite à bout, et quand j’ai commencé à faire lire mes écrits, il était plus simple de soumettre quelques nouvelles achevées que des bribes de roman, par exemple. Plus simple aussi pour en obtenir d’éventuels commentaires. Ensuite, il y a eu la période « concours » qui, pour des raisons pratiques également (il existe peu de concours de romans, et pas beaucoup plus de concours d’écriture théâtrale), m’a installée dans ce genre. Au final, c’est un format qui me convient en effet, chaque fois j’ai l’impression de relever un défi qui consisterait à faire rentrer le monde dans une bouteille à l’aide d’un entonnoir…
Quant au roman, celui que j’écris actuellement n’est pas un roman noir, à vrai dire je ne suis même pas certaine de pouvoir l’appeler roman. C’est juste quelque chose que j’ai envie d’écrire et qui me fait rire... Tant pis pour la communauté du noir !
Florence Noël : Malgré le pied de nez aux spéculations sur l’origine de votre génie qu’on peut lire sur votre site, je ne peux m’empêcher de m’exclamer : Quelle grande maîtrise de l’écriture à votre âge ! Quand avez-vous commencé à raconter des histoires ? Et à quel âge l’exercice d’écrire pour d’autre que pour vous est-il paru comme une évidence ?
Emmanuelle Urien : J’ai appris à lire très tôt, et j’ai tout de suite été une lectrice boulimique. Et dans mes souvenirs, l’écriture a toujours relevé du même processus que la lecture, comme si la petite passerelle qui séparait l’une de l’autre ne demandait qu’à être franchie. Alors autant que je me souvienne, j’ai toujours écrit. Est-ce que j’écris pour moi ou pour les autres, je ne me le suis jamais vraiment demandé… Au moment où j’écris, je ne pense absolument pas au lecteur. Et quand j’ai fini d’écrire, je ne pense plus qu’à lui : va-t-il ressentir tout ce que je me suis acharnée à mettre dans mes phrases ?…c’est une attitude ambivalente, presque schizophrène, aucune évidence là-dedans…Et quant au génie, voilà bien une question que je ne veux même pas me poser ! L’écriture est un penchant naturel que j’ai cultivé, c’est devenu une passion maîtrisée, avec tout le travail et les frustrations que cela implique. Le génie, c’est un truc qui n’arrive qu’aux autres, et je ne pense pas être du nombre.
Florence Noël : Je pense que votre succès et l’emballement qu’on ressent à la lecture de vos récits vient aussi de l’art de rendre vivant les détails quotidiens, les attitudes, ainsi qu’un rythme qui rend ces descriptions de gestes et de décors vivants et extrêmement évocateurs de la vie intérieure et extérieure des personnages. Etes-vous de ces écrivains qui élaborent leurs idées par la fréquentation au quotidien des gens anonymes mais dont vous imaginez une vie romancée? Vos amis n’ont-ils pas peurs en vous recevant de voir leurs petites manies ou leur univers transposés dans une de vos nouvelles ?
Emmanuelle Urien : Si c’est le cas, ils ne m’ont jamais fait part de leurs craintes… En réalité, au moment d’écrire une nouvelle, j’ai rarement en tête « des idées », mais plutôt une atmosphère, ou quelques mots obsédants qui contiennent en germe toute une histoire. Une fois cette atmosphère posée sur le papier, les détails ou les gestes quotidiens que vous évoquez viennent se greffer à un embryon de récit de façon très précise, et je sais chaque fois que c’est exactement là qu’ils doivent être pour que l’histoire prenne le sens que je veux lui prêter, et se charge de l’émotion que je ressens en l’écrivant. Ces détails, je les puise bien sûr dans le monde qui m’entoure, plus rarement j’extrais des éléments d’un fait divers ou d’un phénomène de société, ou encore de nulle part, ce qui passionnerait sans doute beaucoup mon psychanalyste si j’en avais un…
Florence Noël : Quelle est la place des publications dans les revues et magazines internet dans votre jeune parcours d’auteurs ? Importance du rapport facilité avec le lecteur ?
Emmanuelle Urien : Grâce aux concours, comme je l’évoquais auparavant, j’ai publié dans une cinquantaine de revues et recueils « papier ». Viennent s’y ajouter les parutions sur quelques sites de l’internet littéraire, dont Francopolis. Même si ces publications n’ont pas toutes été suivies d’échanges avec les lecteurs, elles m’ont permis de savoir que j’avais un public qui se constituait peu à peu, un public intéressé et plutôt enthousiaste, et dont les encouragements m’ont permis de rester optimiste dans ce que j’appelle souvent « la joyeuse galère de l’écriture ».
Florence Noël : Quelles sont vos « récurrents », les thèmes fondamentaux qui vous hantent, quelle que soit l’orientation du scénario de la nouvelle ?
Emmanuelle Urien : L’homme et sa relation avec lui-même et les autres, dans un cadre qui dépasse rarement celui de la société dans laquelle j’évolue tous les jours. Monsieur et Madame tout-le-monde ont des vies passionnantes, bouleversées, dramatiques, infectes, il suffit de s’y intéresser, de soulever un peu le pan du vieux rideau qui occulte leur intérieur. On a tous vécu des drames ou on en vivra tous un jour, qui passeront inaperçus pour le reste du monde. Ce sont ces drames intimes qui m’intéressent, pas par voyeurisme mais par compassion, ou plus justement par empathie.
Florence Noël : Quels sont vos auteurs intimes, ceux qui ont fait votre écolage dans l’art de lire et ceux qui vous inspirent dans l’art d’écrire ?
Emmanuelle Urien : Je vais en oublier, bien sûr, et pas des moindres, mais dans le plus grand désordre en voici quelques-uns : Samuel Beckett, Annie Saumont, Eric Chevillard, Lydie Salvayre, Olivier Adam, Boris Vian, Jean Anouilh, Richard Jorif, Akif Pirincçi, Serge Doubrovski, et puis bien sûr Shakespeare, Diderot, Rabelais, Zola, Steinbeck, plus récemment Damasio ou Fforde…et quelques dizaines d’autres, plus tous ceux que je n’ai pas encore lus. Côté intimité, c’est un peu raté…
Florence Noël : Lisez-vous beaucoup ? Et quelles littératures privilégiez-vous ?
Emmanuelle Urien : Je lis beaucoup, mais beaucoup moins que je le voudrais. Je suis régulièrement désespérée à l’idée que je ne parviendrai jamais à lire tout ce qui mérite de l’être …
En principe, je ne privilégie aucun genre, mais dans les faits, et justement à cause de ce manque de temps, j’essaie d’aller vers une littérature un peu exigeante, en évitant un certain nombre de succès de librairie dont la qualité me semble discutable. Je reste fidèle à mes auteurs préférés, et j’y ajoute toutes les découvertes que mes flâneries sur internet ou dans les librairies suscitent. Je lis aussi pas mal de manuscrits, et les livres publiés par des auteurs qui, comme moi, ont fait leurs armes dans les concours, et dont le talent, à mon sens, est évident (Georges Flipo, Frédérique Martin, Alain Emery…)
Florence Noël : On compte parmi vos personnages autant de figures féminines que masculines, pourtant les femmes qui apparaissent sous votre plume sont souvent écrasées par l’ancien régime : perdues, battues, socialement misérables, dépendantes, rejetées… Femme actuelle, comment concevez-vous l’épanouissement féminin dans notre monde?
Emmanuelle Urien : La question de l’épanouissement féminin se pose encore, celle de l’épanouissement masculin ne s’est jamais posée... Il n’y a pas de discours féministe dans mes nouvelles, et il n’y en aura jamais, dans la mesure où l’égalité des sexes telle qu’on la pose en général me semble utopique et pas forcément souhaitable. Il n’en demeure pas moins qu’une femme, à moins d’évoluer dans un milieu social particulièrement favorable, est plus souvent victime que bourreau, même en toute discrétion, et même si l’on ne peut évidemment réduire la société à ces deux catégories d’humains. L’épanouissement n’est pas un problème de sexe, voilà tout.
Florence Noël : Et maintenant ? Deux livres publiés en l’espace de trois mois ! Quel est votre nouveau projet, envisagez-vous de vous ouvrir à d’autres genre ou de contribuer par votre talent à donner un nouveau souffle au genre noir, à la manière de ce que fait un Thomas Gunzig en Belgique ?
Emmanuelle Urien : J’écris régulièrement pour la radio et sur commande, des fictions brèves et… noires ! La nouvelle, je ne l’abandonnerai évidemment pas, parce que c’est un mode d’expression qui me passionne, mais en ce moment, je fais une pause pour écrire ce roman-qui-n’en-est-pas-un, et probablement un deuxième ensuite. Et quant à donner un souffle à quelque genre que ce soit...c’est une chose qui se considère a posteriori, et dont vous pensez bien que je ne saurais être juge. J’écris, et on verra après.
Par Florence Noël
dite "Clepsydre"
Son site : http://www.emmanuelle-urien.org/
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08.03.2006
Florilèges de femmes
Aujourd'hui, une petite envie de vous offrir un bouquet de femmes de chez moi. Qui sent bon mes territoires d'âme. Qui disent les vers émerveillant de simple beau de femmes poétesses. En Belgique et Luxembourg.
Clepsydre
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Anniversaire
Plus tu avances dans le temps,
plus le temps me ramène
aux huits lunes bénies
d'avant ta naissance,
quand je te portais,
petite anémone de mer
toujours mouvante
dans le flot de mon amour
et le mystère de mon ventre
Renée Brock (1912 - 1980)
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Ma mère chevauche les forêts
Ma mère chevauche les forêts
elle imite
le cri du hibou
elle s'habille de feuilles
et de plumes
Lorsqu'elle passe
devant ma fenêtre
le paysage chavire
Anise Koltz (1928)
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Des pierres lancées
contre moi
j'ai construit les murs
de ma maison
Anise Koltz (1928)
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Un soir
Un soir, à bout de parenthèses, elle glissera son corps dans l'humus et l'encens.
patiente, elle attendra que le ciel se retire
laissant, hormis la mémoire des hommes
un avant-goût d'éternité
Virginia Dafos (1963)
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Elle franchit
Elle franchit des sommets escarpés pour entrevoir l'autre face du jour, celle qui se tait et se dérobe
Mais la nuit sait attendre.
Alors, elle se donne à l'hiver comme on épouse l'oubli.
Sans bruit. Et sans escorte.
Virginia Dafos (1963)
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Nous n'étions qu'un, mon petit homme,
souviens-toi, petit bulbe avant que d'âtre lis,
Nous n'étions qu'un qui pesait lourd sur mes souliers,
Chaleur de deux pigeons sous mes chiffons informes.
Les troupeaux des moutons rasés donnaient au pré
Une rose humide d'enfants nouveau-né.
Et nous allions, nous allions comme
deux aveugles tirés par le chien de l'amour.
Renée Brock (1912 - 1980)
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Tentation
En dépit des oiseaux
je me surprends
à remuer des arbres dans la nuit
je déplace des forêts
j'échange des feuillages
il me pousse soudain
des branches bleues
et de s fleurs hors de la tête
je m'éveille une pomme aux lèvres
l'aube a tenté sa chance,
je parle et Dieu sourit
Anne Berger (1951)
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Qui allume les flûtes
Par quelle porte vient la nuit?
Les blasons se délient
qui étaient de jour
Ô mon amour dans l'air et dans l'eau
la pluie a des pattes d'oiseau
de guerre lente
et de ciel fatigué
on n'écrit plus d'histoire
on ne fait plus de pain
Mais qui allume les flûtes
en partant dans la nuit?
José Hensch
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S'avança un enfant
S'avança un enfant
dans la blessure de l'aube
s'avança un enfant
au visage de soufre
des baisés cloués
au bord du chemin
parlez bas
son corps est une architechture de racines
parlez bas
c'ets la vie qui coule
les fleurs qui chantent les cicatrices
à qui prier
les veines décousues
le territoire vagabond de sa peau
Geneviève D'Hoop (1945)
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Petit enfant venu du vide
tu creusais des lits dans le sable
pour y coucher la mer.
Tu noyais la phrase des coquillages
Tu traçais dans le bleu
la joie des hirondelles.
Tu déposais ta joue sur mes lézardes
et je m'émiettais au bord de ton regard.
Tu m'épelais le lieu scintillant de la
Tristesse
Tu regardais la lampe étendue dans la nuit
comme un drap d'allégresse.
Plus un soleil ne t'habitait.
La lune était gravide
tu la mettais au monde...
Mimy Kinet (1948 -1996)
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Ce vide qui t'affole, ne le crains pas:
ce n'est que toi
qui traverse un oiseau
Mimy Kinet(1948 -1996)
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Au profond
Au profond du sommeil
j'ai rencontré la folle.
Elle m'a murmuré :
j'ai farine d event
et ma cruche fendue
contient liqueur d'orties.
j'ai creusé mes deux mains
pour recevoir l'offrande.
j'ai bu dévotement
le liquide enragé.
Depuis je tourne en rond
sans soucis de vertige,
debout autour de moi
m'étaye les orties.
Anne-marie Kegels (1912-1994)
10:57 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
14.02.2006
Un texte pour l'amour
Comme un pommier au milieu des arbres de la forêt, Tel est mon bien-aimé parmi les jeunes hommes. J'ai désiré m'asseoir à son ombre, Et son fruit est doux à mon palais.
Il m'a fait entrer dans la maison du vin; Et la bannière qu'il déploie sur moi, c'est l'amour.
Soutenez-moi avec des gâteaux de raisins, Fortifiez-moi avec des pommes; Car je suis malade d'amour.
Que sa main gauche soit sous ma tête, Et que sa droite m'embrasse! -
(...)
Mon bien-aimé parle et me dit: Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens!
Car voici, l'hiver est passé; La pluie a cessé, elle s'en est allée.
Les fleurs paraissent sur la terre, Le temps de chanter est arrivé, Et la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes.
Le figuier embaume ses fruits, Et les vignes en fleur exhalent leur parfum. Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens!
Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher, Qui te caches dans les parois escarpées, Fais-moi voir ta figure, Fais-moi entendre ta voix; Car ta voix est douce, et ta figure est agréable.
Prenez-nous les renards, Les petits renards qui ravagent les vignes; Car nos vignes sont en fleur.
Le cantique des cantiques
15:11 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
30.01.2006
Emmanuelle Urien : des recueils comme s'il en pleuvait
En général, on découvre les auteurs bien après qu'ils aient été reconnus. En tout cas moi, je fais rarement patie des découvreurs de talents. Bien que... j'ai déjà fréquenté moult talents, mais peu qui se décident déjà à publier, c'est bien dommage.
Enfin soit, Emmanuelle Urien, sans mauvais jeu de mots, ce n'est pas rien. C'est un bout de bonne femme, plus jeune que moi, à m'en fiche des complexes et particulièrement douée dans l'art de la Nouvelle, avec un style vif, rythmé, noir souvent, une voix, de l'humour et des histoires qui se gravent illico dans la mémoire.
J'avais commencé à la lire sur Pleut-il (http://pleutil.net/auteurs/emmanuelleurien ) et sur Francopolis (où j'ai collaboré), je savais qu'elle avait été remarquée à la Fureur de Lire, concours belge de nouvelles, bref, mais voila que ça s'emballe pour elle ! Et je m'en félicite pour elle!
Elle vient et va publier deux recueils un Court, noir, sans sucre aux éditions l'Etre Minuscule et l'autre Toute humanité mise à part aux éditions Quadrature.
Son site vous donnera aussi un aperçu de la plume et de son art d'inciser le papier : http://www.emmanuelle-urien.org
Lisez-là, ça ne vaut franchement le poids d'euro qui déforme votre poche de pantalon ! Une écriture qui ose explorer les circonvolutions des nos esprits, de nos chairs et de nos destins. Des personnages pas toujours là pour être sympathiques mais toujours pour éveiller en nous le plaisir de voir au travers de leurs regards... et de jouir d'histoires bien balancées.
Clepsydre
13:30 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
24.01.2006
Chant de l'intime vie d'Emily Dickinson
J'ai découvert un site qui reprend les poésies complètes d'Emily Dickinson en anglais (http://www.bartleby.com/113/) Ca m'a donné envie de piocher l'un ou l'autre texte et de les traduire comme je pouvais (Life, 1924). J'y découvre un chant de l'intime d'une âme inquiète et délicate. Ca donne envie d'aller davantage encore à sa rencontre. Qu'on soit indulgent pour le résultat et signalez-moi tout contre-sens, que je corrige.
PAIN has an element of blank;
It cannot recollect
when it began, or if there were
A day when it was not.
It has no future but itself,
Its infinite realms contain
Its past, enlightened to perceive
New periods of pain
La DOULEUR a une part de vide
On ne peut se souvenir
Quand elle a commencé, ou s'il y avait
un jour où elle n'était pas.
Elle n'a aucun avenir sinon elle-même
ses royaumes infinis contiennent son passé,
éclairé pour percevoir
de nouvelles périodes de douleur
-
THE HEART asks pleasure first,
And then, excuse from pain;
And then, those little anodynes
That deaden suffering;
And then, to go to sleep;
And then, if it should be
The will of its Inquisitor,
The liberty to die.
Le COEUR demande le plaisir d’abord
Puis une excuse pour la douleur
Puis ces petits riens
Qui amortissent la souffrance
Puis, demande d’aller dormir,
Puis, si son Inquisiteur
Y consent
La liberté de mourir
*
THE SOUL unto itself
Is an imperial friend,—
Or the most agonizing spy
An enemy could send.
Secure against its own,
No treason it can fear;
Itself its sovereign, of itself
The soul should stand in awe.
L'ÂME à elle-même
est une amie impériale, -
ou l'espion le plus atroce
qu’un ennemi pourrait envoyer.
A l’abri d’elle-même,
aucune trahison à craindre,
Etant son propre souverain, d’elle seule
l'âme devrait se tenir dans la crainte.
*
Mon préféré:
A DOOR just opened on a street—
I, lost, was passing by—
An instant’s width of warmth disclosed,
And wealth, and company.
The door as sudden shut, and I,
I, lost, was passing by,—
Lost doubly, but by contrast most,
Enlightening misery.
Une porte s’est ouverte sur la rue –
Et moi qui passait par là, perdue -
Découvrit l’épaisseur d’un instant
Chaleur, et richesse et compagnie
La porte soudain refermée et moi -
Moi, qui passait par là, perdue,
Doublement perdue, tant ce contraste
Mis en lumière ma détresse
Clepsydre
15:05 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


































