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10/04/2008

récit long en cours -extrait 4 : Samson dans la maison forestière

(...)

Peut-être que l’escalier grinçait - la nuit suivante en tout cas, il me fit cette confidence - mais je n’entendis rien, assourdi par la tension dans laquelle m’accueillirent ces hommes vêtus de kaki, aux faces rondes sous le  biseau d’une casquette, à l’œil d’aguets cherchant à reconnaître un des leurs sinon l’étranger qui gâcherait leur orgie d’anecdotes, de vantardises, de scénettes de traque ponctuées de gaucheries puis d’exploits inédits cent fois répétées dans des chalets semblables chez eux, en France, en Allemagne, en Belgique ou ailleurs – au pays de la chasse sans frontières.

 

Je sus qu’il me faudrait les flatter au moyen de l’appareil photo, les saisir dans leur excitation comme pour les inciter à plus de démonstration. Justifier un reportage sur le tourisme de ces lieux et son attrait, feindre l’intérêt ou la sympathie. Payer mon entrée pour la nuit d’une passe de camaraderie. Tout plutôt que de provoquer la défiance ennemie du métier. Tout plutôt que de brûler le point de repère avec l’amante, la ténébreuse, la lanceuse de sortilège, la forêt au ventre ouvert, tapie et musante à un jet de pierre des fenêtres.

 

Des poutres saillaient courbes des plafonds bas, donnant à la pièce un air de vaisseau viking. Une tablée immense, regroupant tous les couverts, coupait la salle commune en deux, de biais. Les hommes étaient assis, souvent face à l’âtre. Je pris place sur un coin, près d’un garçon encore jeune qui s’avéra être le fils de la maison. Sur le seuil de la cheminée, d’autres convives discutaient bruyamment, refaisant les gestes de la journée ou leur équivalent fantasmé.

 

 

Un Cerf a surgi sur la colline, j’ai vu son souffle monter dans l’air blanchi  d’aube, l’œil écarquillé  sous l’assaut – meutes aux cinquante gueules criardes -  ses flancs secoués par les spasmes de peur et d’épuisement, j’ai vu le cerf aux dix cors courber l’échine et son museau souffrir la résignation. – Viens-  ma balle l’a rejoint en pleine poitrine comme un baiser de mort.

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Les bières coulaient de verres en gosiers tandis que les chaises raclaient le sol, les voix jaillissaient, sans jamais que surviennent un chant – chasseur n’est pas marin. Ces corps revivaient, dans l’escapade suave des consciences, la quête de la proie jusqu’aux laves de sang gagné. Leurs peaux reluisaient d’histoires préhistoriques. La tribu rassemblée, visages offerts aux éclaboussures de feu de camp, mimait à plus sommeil les pas dans les pattes d’un cerf, d’un chevreuil, la main poignant dans le rougissement des pelures. Le chasseur survivait à sa chasse par la parole du combat.

 

Je m’étais égaré, les aboiements fauves de la meute semblaient de plus en plus lointains. Comme je tournais sur moi-même à l’affut d’une piste, l’ébrouement des ailes dans les bruyères m’a saisi. D’un buisson, un éclair noir charbon s’est élevé. J’ai redressé la tête, mais ce devait être une corneille ou un oiseau sans intérêt. Je relâchais mon bras et vis,  face à mon canon baissé, un superbe tétras figé sur une souche d’arbre. Effleurée, la gâchette a suffit à faire feu. Sur la souche, plus trace d’oiseau, mais à quelques pas derrière gisait un corbeau gigantesque, le bec ouvert, son sang avait la couleur de son pelage.

 Mon voisin causait peu. Son domaine, c’était les chiens. Il se chargeait de les nourrir et plusieurs fois il reparti avec les abats des bêtes dépecées sur place pour leur donner. Il revenait, après un long temps – plus que nécessaire pour accomplir sa tâche – avec ce frais de la nuit et ces odeurs d’humus tendre accroché aux guêtres. Je le questionnai sur les noms de ses protégés et seulement alors, sa bouche où manquait une dent, s’ouvrit largement pour expulser trente noms, enchaînés sans respiration, comme un chapelet de mots d’amour qu’il aurait l’habitude de réciter chaque soir avant dormir.

 

La posture était  atroce. C’est qu’il gèle presque aux abords  de l’aube. Mes genoux ankylosés souffraient de l’accroupissement qui ne semblait pas vouloir prendre fin. J’ai voulu boire à ma fiole cet alcool d’acier fondu qu’on nous procure à l’auberge. Il fallait procéder sans bruit, ne pas gâcher un  affut si long. Mais une branche craqua quand-même  et c’est sans doute pourquoi Gérard a fait feu du mirador. Je m’en tire bien, il m’a raté de cinq mètres. Le plus râlant c’est ce chevreuil qui a filé, zig-zag auburn entre les troncs. Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de celui que Marco a abattu. Le mien, il avait une tache argentée sous l’œil, j’en suis presque sûre, comme une larme on aurait dit, oui, comme s’il chialait après sa mère.

 

Le gars d’en face a fini par m’adresser la parole. Il provenait de Belgique, d’un village près de Couvin, j’ai oublié le nom. Il avait eu envie de voyage, d’aventure. Il vivait seul, sa femme était partie pour un autre, glissa-t-il, usant de la formule consacrée comme d’un bouclier. Chasser en groupes, se ressourcer dans la nature, les bois, voir des bisons peut-être. Il ne regrettait pas. Il n’avait jamais rien vu de semblable. Il fallait que je participe à une chasse m’assura-t-il, il n’y a qu’ainsi qu’on approche des bêtes sauvages, qu’on sent vivre les forêts. Un temps passa dans la contemplation hypnotique du feu, puis il ajouta, plus fragile peut-être, il n’y a que là qu’on goûte à la mort. Et je compris qu’il parlait de la sienne, pas de la viande dans son assiette. Et je me pris à en vouloir à sa femme de l’avoir rendu sans désir autre que porter les restes d’une bête morte dans ses bras anémié de caresses.

 

Que vienne la neige. Que vienne le manteau épais, les prémisses des grands froids. Le silence propice à la suprême rencontre. Ils errent, depuis toujours, immémoriaux. Pas assez d’une soirée pour conter leurs légendes, une fois si naïfs grugés par l’aplomb d’un chat et d’un cochon, une autre fois carnassiers s’en prenant aux voyageurs. Jamais seuls, toujours plusieurs, avec leurs gueules nobles et leurs ululements à rallumer la lune. Que vienne la neige pour pister leurs empreintes fraîches, les suivre jusqu’à débusquer leur tanière, les traquer et se venger de tous les monstres tapis sous les lits, enfants, sur les chemins des filles pures, saigné au dos des mémoires domestiques. Que vienne la neige et nous irons au loup.

 

Alors, s’éleva du palier la musique que j’avais perçue à mon arrivée. Un accordéon animé d’un air folklorique, triste à fendre une buche pétrifiée. Le flottement dans les conversations fut subtile, mais néanmoins perceptible. Le brouhaha ne m’atteignait plus, j’accédai de manière impromptue à cette trêve que j’avais convoité ces dernières heures. J’avais envie de partir séance tenante, les laisser là, sans un bonsoir, avec mon appareil et ma tête encombrée d’eux, gravir ces escaliers pour rejoindre la musique, m’en vêtir - et uniquement d’elle- pour la nuit.

 

Je n’en eu pas l’occasion. Elle était là, déjà, avec un minois de 25 ans, brûlante et habitée. Elle s’assit à mes côtés, à la place libre du fils depuis longtemps parti dormir ou enlacer ses frères canins. Elle ne me jeta pas un seul regard, mais il m’était évident, physiquement, qu’elle jouait à ma seule intention. Demain était depuis si longtemps là quand je fus enfin dans mes draps que je sommeillai éveillé, traversé de transes et de déchirements clandestins.

 

Il me fallut une aurore d’eaux soulevée du paysage bruineux. Il me fallut les rayons gris perlant des cimes bleu-olivâtre. Il me fallut l’absence de son nom – la permanence du tien- pour extirper mon âme de cette nuit-là.

00:10 Publié dans Roles et rituels | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chasse, biélorussie, loup, chien, cerf, roman |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

14/02/2008

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre....

cb7963995043a59e73db1127bf7ffa38.jpgEn l'honneur de la Saint Valentin ;-) :

 

 

 

 

Salina remonta les escaliers quatre à quatre, puis comme ils devenaient raides et qu’elle fatiguait, à quatre pattes. Elle jurait, s’esclouffant et crissaillant à souhait. Elle hurla « Stephan » , à mi-mot, puis veugla carrément, sans plus de sourdine mais en porte voix « Stephan !!!! ». Pas de réponse, « Etienne de La Motte Sapinière, Monspenseur de sa majesté des cons, où êtes-vous que je vous entripêtaille ? »

Un silence – d’anthologie- puis, au milieu des cris de pigeons, provenant des arrières-combles, une voix faible, « Ici, ma crupichonne d’amour, mon gouzou gazou sugaraglu »

« Ca ne marchera pas cette fois », prononça-t-elle d’un trait, déboulant sur la terrasse qui prolongeait le toit par une vaste cage de la grandeur d’une pièce. Il était là, tout pleurnichon, la larme penaudouille au coin des vrillettes, à la regarder la main encore tendue vers les pigeons plus interdits que lui.

Clan, et voila pour la grille qui clôturait la cage, et d’une seule main Salina referma le cadenas et retira la clé. Elle la brandit haut, le défiant, les joues colèriées.

« Ah ! hein, tu l'as cherché, pigeologue de tes cucugnoles ! »

« Mais quoi, ma fraise de bosquet ? Qu’y a-t-il pour t’éclatoucher ainsi ? »

« Tu sais quoi mon douxcteur de mon cœur, je faisais le tour de ton cabinet en quête de tes renifflantes et autres chaussettes, pour laver tendrement tes oripeaux de mec macho et butordu… Et je suis tombé sur ça ! »

« Quoi, ça ma tourtebelle ? »

« Cette paire de vieux bas tout chiffroissés tout écramouillés, sous quelle partie du videdans, je te le donne en mille ? L’appuie tête. Mwoui. Avec qui as-tu fourbité cette fois ? Madame toctoc ou cette bergavioque de Chantal Pissequeue ? »

« Ouvre-moi, mon S en cielle, ma Souplinange. C’est de la folie. »

« Oublie-moi tu veux, J’en ai ma claque de tes choucroutures, entêtard ! » Dit-elle et d’un geste appliqué, elle arclargua la clé jusque dans le potager, fit volte-fesse et s’envola.


16:25 Publié dans Roles et rituels | Lien permanent | Commentaires (4) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

25/01/2008

y a pas le feu...

Plan classique, un restau aux murs sombres, drapés de lourds rideaux lie de vin et vert émeraude, des serveuses en tenues noires, presqu’élégantes, si elles n’étaient vraiment trop sexys pour faire illusion, au sourire sans naturel mais rapides et prévenantes. Une musique tamisée à l’extrême feulant quelques rythmes orientaux, des tableaux d’artistes post modernes qui adulent les couleurs excrémentales ou vomitives en larges aplats à peines irréguliers.

 

 

 

 

Lui, moi, les bougies qui sont plantées dans un bougeoir inamovible et qui m’empêchent de bien distinguer ses yeux. Qui m’obligent à me focaliser sur sa main, inhabituellement nerveuse, froissant la serviette à un rythme compulsif. Des silences qu’on dit amoureux ou nécessaires à savourer, mais qui viennent comme des gouffres entre chaque cuillérée d’attente. Un repas qui fait tout pour se laisser désirer, d’autant que c’est lui qui invite, et que pour une fois on s’est dit qu’on allait en profiter à mort, ma chérie, tu choisis tout ce que tu veux. Puis voila qu’il  ouvre la bouche en levant la main comme pour se décider à m’adresser la parole, la serveuse stoppe sa course d’abeille instantanément, prête à nous butiner, il la regarde mâchoire pendante, œil en vacance. Elle semble attendre une consigne, sourire crispé. « Oui monsieur désire ». Lui, paniqué, « rien, heu, voulez-vous m’ép,  pouvez-vous enlever les bougies ». Elle pincée, riant jaune, son air « manquerait plus que cela » : «  Non Monsieur, ça fait partie du service !! »

 

 

 

Moi pouffant, lui rougissant, moi provocante, seins melonesques sous la robe tendue : «Tu ne dis rien et tu veux en plus ne plus me voir ? » Lui affolé « J’ai pas dit cela. Laissez la lumière, surtout ! ».

 

 

Plus rien, plus de lampe tout s’éteint. La serveuse pousse un cri, trébuche, s’étale. Lui, se relève, fait basculer la table, le feu se répand sur la nappe, gondole sous mes pieds, envahit toute surface à une vitesse insoupçonnable pour un endroit aussi austère, cela doit offusquer les murs, les tableaux et les gens…

 

 

Lui, à bout de tout, de souffle, de voix, de choix, criant : épouse-moi, épouse-moi, épouse-moi….

 

 

Je tourne au coin de la rue et je l’entends encore, encore, encore, et dans mon lit, seule enfin, les draps refroidis n’entendent que son cri « épouse-moi »….

 

Je lui avais pourtant dit que je n’étais pas prête.

21:25 Publié dans Roles et rituels | Lien permanent | Commentaires (2) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |