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29/02/2008

L'amour des jolies choses

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Monsieur Aertsens aime les belles choses. C’est ainsi qu’il se défini verbalement lorsqu’il franchit la porte à battants du musée, ainsi encore qu’il l’affirme à des vagues connaissances que sa femme alpague d’un large geste prolongé d’un parapluie bouffant. Et une fois encore, au monsieur qui déchire à la chaîne les tickets sésame des Beaux Arts.

L’exposition fait grand bruit, et de fait, le brouhaha d’une foule montant, poussant, criaillant résonne à tout rompre dans la file qui serpente jusqu’à l’arche de l’entrée. Et là soudainement calmées par l’œil au garde à vous d’un gardien minuscule, les foules se taisent, murmurent et se laissent émouvoir. Au centre de la première salle, trône un chevalet immense, qu’on dirait tout droit sorti d’un atelier de peintre monumental. Une toile striée de lumière et d’ocre l’occupe tout entier.

Madame reste en stupeur, plantée au milieu de la salle, pantoise devant l’œuvre dont monsieur peine à déchiffrer les volutes biscornues. Il ouvre la bouche, puis la referme, la rouvre encore, avale son borborygme et se laisse errer jusqu’au premier panneau. Madame ausculte ensuite une peinture mignonne, d’une rêveuse attablée avec un ange, elle semble cette fois vouloir prendre part à cette conversation si sage. Mais soudain monsieur capte sur sa droite un éclair rosâtre, appétissant, finement ciselé de gouttelettes de lumière, le tout dans un écrin vert. Son binocle en tombe, il n’a pu apercevoir qu’une énigme, qu’un mystère égrillard, qu’une rêverie plus charnue que la tablée ailée qui occupe sa femme campée sur son pépin.

Mais le buste proéminent de la mégère occupe tout l’espace et la peinture semble disparaître sous les voiles de la myopie. Alors Monsieur glisse son pied sous la pointe du parapluie et l’air de rien, le pousse à peine, mais suffisamment pour déséquilibrer sa moitié.

Enfin, la peinture s’offre à lui, ce postérieur riant, cette cuisse longue à l’épiderme beige où vient saliver un soleil campagnard et printanier. Monsieur n’en peut plus, il s’exclame, oui, décidément, j’aime les belles choses.

Sa femme ne peut qu’approuver, encore, sous l’estocade le l’aile angélique. Lui se détache alors, si pas de corps, trop engoncé dans son vieil habit noir survivant d’un mariage lointain, le sien peut-être, ou celui de son frère.

Mais son esprit, lui, s’invite sur le chemin qui crisse et frétille d’herbes et de gravillons. L’eau d’une rivière qui passe est bienfaisante dans ce paysage champêtre et il désire s’y abreuver. Juste pour retrouver ce teint mat d’homme honnête. Mais chemin faisant, la jeune croupe pivote, et découvre un corps de liane et d’algue, une créature marine qui s’éveille à la condition de femme terrestre et qui semble ne désirer qu'explorer toute l’étendue de ses nouvelles possibilités.

Monsieur laisse choir son chapeau, découvre son crâne viril à cette apparition qui ondule maintenant sous l’effet d’une brise tiède et légèrement humide. Il croyait marcher sur un chemin, mais en fait il déjeune sur une herbe léchée de rosée, en compagnie de jupons soulevés et de fesses étonnantes. Il se croyait vêtu, tout étriqué de noir et amidonné de blanc, mais il est nu, à défaut de la cravate, qui sied si bien à son esprit chevaleresque et conquérant. On peut aimer vagabonder entre val et mont et garder sa bonhommie de gentilhomme. Et celle-ci qui lui déguste à petits coups de langue les doigts de pied, et cette autre qui glissée sous son dos lui fait deviner lequel de ses seins, -le droit –le gauche – touche son omoplate libre. Et de nouveau la première qui lui conte merveille d’eau et de sable frais, de nage libre jusque dans son ventre aqueux. Et la second qui dépassant les mots lui fait connaître un vertige que vestige d’homme il avait connu jadis. Le voila enivré de tant de peau et de parfum, d’effluves secrets et de musc piquant, qu’il sent que son corps envisage d’autres mouvements que spectateurs.

Et n’est-ce pas lui, maintenant qui offre aux passants sa croupe et son soleil.

« Ce déjeuner sur l’herbe, vraiment, qui nous vient de Paris », lui dit sa femme, « un scandale, un scandale, tu l’avoueras ».

J’avoue tout, dit Monsieur, habillé du dehors, mais très nu au-dedans, j’avoue tout, j’aime trop les jolies choses.

 

 

 

12:01 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : doisneau, musée, peinture, prose, érotisme |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

27/02/2008

Combien de mots

Est-ce notre faute à nous si on nous a raconté des histoires, nous ne vivons pas , nous attendons la vie. (Camille Laurens, "Ni toi ni moi")

 

 

 

 

 

 

Qu’il soit soudé au caniveau exhalant ses odeurs brunies de poussières, ou bien arrimé à sa bouteille de vieille vinasse, il attendait toujours. Je l’avais connu ainsi et c’est ainsi que je l’aurais défini, il nous montrait sa face de songe, son corps perdu pour être et tout ce qu’il vivait, maintenant, c’était l’or des promesses tenues. Une âme lui avait dit qu’elle le suivrait de jour de nuit, de chien, de loup et d’envie. Il l'avait crue. Que même partie elle pourvoirait à tout, il l’avait crue. Que ses pas seraient allégés de son poids de petite morte, et de fait, il était chaque matin plus léger, os sous peau, et rien entre, rien que les rêves qui gonflaient sa poitrine entenaillée de toux. Il mourrait toute sa morve agglutinée au macadam, mais il vivait là, dansant sans doute de nuit sur les rails anthracite, quand sifflait les eaux noires des tunnels et les airs d’acier effilé contre fenêtres des rames, rames sur rames, métro empilés sur métro. Il prenait le premier, le dernier, ou restait dans le fond, tous s’envolaient tirés par elle, la fille aux cheveux pourpre, il attendait sa promesse de lèvres mauves sur sa bouche tordue d’alcool de feux mauvais.

 

 

 

 

 

Je ne prie pas, me dit-il, étonné, je suis deux mains rejointes, regarde, je suis un recueil, c’est elle qui prie par moi. Donne-moi deux euros, allez.

 

 

 

 

 

Alors je secouais ma poche morte, vessie de rat, petite transporteuse de cliquetant, et je lui tendais sa pièce, juste pour savoir combien de mots, combien de morts, il sortirait ensuite. Mais souvent il dormait de nouveau, les yeux callés sur un néon clignotant de sève et d’oremus nerveux.

22:35 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (5) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

27/01/2006

Le Cri

Le Cri



- Lundi 27 octobre, reflux de silence après l’aurore, café serti de soleil, prairie blanchie en direction de la ferme du Bocage -

Brûlée aux contours, exactement comme cette feuille qu’enfants, nous soumettions un instant à la caresse de la flamme pour lui donner l’aspect des parchemins aux trésors. Roussie et recroquevillée. Promesse d’une énigme à résoudre. Ou à sceller définitivement. Voilà ce qu’est mon âme, en ce portrait matinal.

Je t’avais promis, je n’oublie pas ( je n’oublie plus jamais rien, tu sais) de te donner à chaque instant l’écho fin de mes postures intérieures, de ces changements d’états, cette trame en mouvement de ma chair. Pour prolonger nos épousailles par-delà les étendues de roches et de mers. Et voici tant de mois que, dans l’attente et la peur, j’expérimente tour à tour la liquéfaction, la cristallisation, la matérialisation, l’évaporation, la condensation et parfois, au sein de mes entrailles-mêmes la corruption. Que pourais-je énoncer comme autres ressentis, moi qui suis devenue une métamorphose continue ?

Dans la psyché suspendue au-dessus du bureau, se confondent eau et feu. Tout silence se clame dans ce miroir qui fut chauffé à la limite de sa rupture, gondolé sous l’étreinte des flammes, compressé par ce drame que j’héberge en permanence comme une sorte d’ennemi domestique. J’y contemple le ciel du dehors, versé, inversé. Les cieux jonchant et au-dessus, planant sombrement, la rouge terre pulsée. Terre sanguine des glaises dures, des landes abruptement hospitalières. J’ai recueilli ce miroir le jour de ton absence. J’ai scruté longtemps son reflet dans l’espoir d’y saisir la direction de ton départ. Mais je n’y ai trouvé que le visage évidé de ma consternation. Ta disparition a imprimé sur ma face le poinçon d’une stupeur sans âge, et au travers de mes traits ceux de tant de femmes que j’avais vues si souvent défiler sur les artères de ces villes bananières, surmontées de cette forêt assourdisante de photos, agrandies à en distendre l’humanité des visages. Tant de bras de femmes brandis réclamant, pour combler ce trou au cœur, un regard, un corps, un souvenir, un indice pulsatil de leurs hommes, de leurs fils, enlevés, disparus, torturés, morts peut-être ou, qui savait ?, peut-être pas.
Tu ne m’as pas laissé plus de trace dans les ruines incendiées de nos vies. Peu d’odeurs parmi les cendres, même la suie concordait avec ton silence. Ce matin-là, l’hôtel éventré n’a charrié que les corps des autres journalistes pas le tien. Mais ce miroir métamorphosé par les flammes, reflétant sens dessus-dessous la vie qui me reste, me rappelle que le ciel est maintenant devenu le sol où je marche normalement. L’endroit de mon envers, l’enfer de mon endroit.

*
- Mardi 4 novembre, fracas de meuglements couvrant la brume, petites lueurs des phares égarrés sur l’avenue, la radio tresse des phrases étrangement familières. -

Au levé, j’ai rebranché le réveil-radio, juste pour entendre le son écaillé d’une voix lointaine, un correspondant de guerre, une des tiennes, qui hachait exagérément les mots dans l’espoir d’en sauver quelques-uns du grand chambard des mitrailleuses. A chaque respiration qu’il prenait, courte, effacée, je suspendais mon souffle.
Oui, je peux te l’avouer maintenant, j’adorais ce grésillement qui travestissait la chaleur de ta voix, qui métalisait l’insondable élan de ta fuite vers le sang, la sueur et la peur. Jamais, pour rien au monde, je ne t’aurais confié cela moi qui te voulais ici et tout à moi et à ces vies qui jailliraient de moi.
Au début, ta voix enlevée m’était comme une famine. Sans ta voix, je ne pouvais plus me nourrir. Ni parler. Pénurie, disette, gouffre.
Au début, je recomptais les jours avec les journalistes, « 51 jours que nous sommes sans nouvelles de notre confrère », « 85 jours », « 112 jours »… « sans doux ce jour » : j’ai fini par craquer, éteindre tout, compter par coeur.
Aujourd’hui où plus personne ne compte, le présentateur a remercié le correspondant inconnu de ton nom comme un signe répondant à mon instinct de vie. Et j’ai oublié de pleurer lors qu’il s’est rectifié comme pris en défaut. En défaut de toi, mon amour.

- Samedi 15 novembre, gémir de verre crissant dans l’allée, livre baisant l’accoudoir, jupe verte en éventail d’insomnie –

Peut-on nommer cette vacuité l’habitude ? Ou la peau d’une révolte retournée comme un gant de cuir fin ? Quelle tromperie que cette absence de mots. « On dirait un deuil ici », a murmuré ma mère passée un long temps en journée. Puis le soleil s’apaisant à la vesprée, elle a épuisé son vocabulaire de l’attente, la maison déteignait déjà sur elle, le miroir versait ses feux sous l’horizon. Elle aussi flânait, froufrou éteint, dans le salon, interdite de parole, quasi monacale. Il n’y avait plus rien à dire, elle a hésité, même pas un au revoir dans son sourire aimant, et la porte a frémi juste l’instant de la voir disparaître dans la presque nuit.

Presque nuit ta vie, ma vie. Presque vie.

Maison – tombeau - litière – sommeil… sommeil.

*

- Mercredi 26 novembre, escalier s’étirant au réveil, petite musique du déjeuner débarrassant la table, bouche bleue froid –

Toi, toi toi toi toi. Et même pas un son. Amputation d’une langue. C’est mon histoire. Tu es le Verbe qui animait ma danse. Ma révérence nuptiale s’achève par ton évanouissement. Spectacle absurde de pantomimes. Je me souviens ce jour-là, tu dressais la table des amants, le petit guéridon peint d’ocre et les plantes égrainaient leurs ombres sur la nappe. Tu entendais mes pas mouillés sur le pavé et tu attendais, tu attendais, que j’ondoie dans l’embrasure de la porte. Et je me glissais entière, juste sous l’angle du soleil, tellement face à lui que je ne pouvais plus distinguer tes traits. Je l’adoptais comme mon seul habit, ce voile de chaleur qui me faisait être nue avec élégance. Et toi, tu décrivais des cercles dans la pièce, je devinais des déplacements infimes. Tu ne te rapprochais pas, non, tu sculptais juste l’évasement de l’accueil. La table dressée de soleil, dorée de nous. Je m’asseyais au bout d’un temps infini de plaisir toujours assez court pour m’affamer. J’aimais alors être regardée, être dite. J’aimais à la folie être regardé et énoncée par toi. Je ne te regardais pas, simple plaisir dans ton plaisir. Pas de jeu de miroir, pas d’inversion des pistes, je faisais confiance à tes yeux, à ta bouche.

Cette fois-là, tu m’avais rejointe à la table, le soleil t’éclairait en entier. Et me transperçait le dos pour mieux t’atteindre. On mangeait des petits pains et du choco noir de noir, la bouche sucrée et rafraîchie d’orange. On mangeait très doucement, nos corps recevaient la nourriture sans brusquerie, partage du pain prémisse au partage des corps. Et puis infimement, à un moment donné, ta main glissait sur moi, et en redessinait les contours que le soleil happait goulûment. Et au comble du désir, je m’abandonnais aux postures les plus ouvertes, les plus offertes. Et tes gestes me pénétraient en même temps que le soleil. Et je criais. Criais. Criais…

A en assourdir les anges.

*

- Lundi 15 décembre, table des amants, jardin d’hiver embué et scintillant, un sifflement du vent souligne que le silence n’est pas mort. Pas encore. -

Tout cela n’a pas existé. Tout cela ne peut exister. Cette table où est-elle et quel est ton nom encore ? « toi ». Et le mien ? Tout cela est une illusion. Même cette explosion fraîche et torréfiante dans nos corps unis. Je dis ces mots : « explosion fraîche », mais ne me vient que le souvenir de ce que ca aurait pu en être. Aucune sensation. Aucun sentiment. La douleur par l’absence. Et ton intolérable, insupportable mutisme. Et ma colère haïe, ma colère lessivée au jour le jour, battue, tordue, essorée à en avoir les mains cuites de gerçures. La grande lessive de ta disparition. Toutes ces lettres qui reviennent, qui refusent le voyage, qui n’ont plus d’adresse que j’envoie avec juste ton nom, dans toutes les postes du monde. Chaque fois qu’Eliane vient, je lui remets un tas, le même nombre de lettres, chaque fois, 30, chaque fois, et avec dessus, juste ton nom, précédé de ton prénom « toi » et puis le nom que le monde a en sa mémoire. Et je mets dans l’enveloppe un épisode de cette longue lettre, avec mes changements d’états et toi et toi et toi. J’y glisse aussi une photo prise du miroir, dans un angle où l’on ne peut me voir, juste le paysage, derrière la maison. Mais rien sur cette photo ne permet de savoir qu’il faut regarder le ciel en bas. Je sais que toi tu la reçois, tu la regarderas dans le bon sens, le sens qui jamais n’aurait du basculer.
Je les donne à Eliane, elle les poste à Berlin, à Istanbul, à Venise et à Shanghai, à Saint-Pétersbourg, à Samarcande et à Calcutta, à Kinshasa, à Melbourne et à Vancouver. Elle les poste sans relâche. Elle le fait, fidèlement, je le sais : les lettres me reviennent, de tous les coins du globe, avec dans toutes les langues des textes à la main, de centaine de mains anonymes, disant, redisant, griffant avec force le papier de ton défaut au monde, à leur monde, au mien aussi, alors. A la réalité. Et toutes ces lettres qui me reviennent sans toi, je les fais sécher sur des fils tendus entre ici et le fond du jardin, pour que le vent le sache et qu’il te dise. Et qu’il se taise si tu t’es tu, mais qu’il siffle sinon, qu’il siffle. A défaut de crier. Tout cela vraiment ne peut exister, tout cela, non, tout cela, ne peut ne doit exister.

Tout cela n’existera jamais plus jusqu’à demain. Dormir.

*

-Vendredi 2 janvier, le petit lit d’enfant bruisse sous la pluie. La vitre se répand minutieusement sur le toit. Main qui chiffonne un bout de drap –

J’ai décidé : tu es mort. C’est plus facile ainsi. Me vient cette impression, soudain, d’être plongée dans un bloc de glace. Mais une glace tiède, et que toute douleur enfin est vacante. Je ne t’écrirai pas de lettre aujourd’hui. J’ai fait commander des fleurs, des roses thé, nos préférées. Et ainsi, un jour, sans doute, je pourrai renouer avec le son pour citer ton nom comme si tu étais revenu de ton long périple hors de nous.

Tu es mort donc et si ce n’est pas bien ainsi, c’est mieux que le contraire. Je sais, je t’abandonne, c’est égoïste, mais sincèrement, toi, n’es-tu pas mieux dans cet « état » aussi ? Puis, je suis libre à présent. Libre de trancher mes amarres. J’étais si peu ici déjà. Mais tant là, là….

J’ai décidé, je suis morte. On disait que j’étais morte. Ne fut-ce que quelques jours, je t’en prie, ne fut que quelques lunes, ne fut-ce que quelques vies. Je n’en peux plus de renoncer à t’attendre. Je n’en peux plus de l’espérance.

*

-Dimanche 18 janvier, terrasse aqueuse et miellée, une femme traverse le champ sur le coteau, les bottes lourdes mais la tête légère –

C’est venu au-delà de tout temps. J’étais morte déjà. Ou alors presque en dévie. Quinze jours de sommeil, quinze jours sans rien prendre ni rendre. Morte structurellement. C’est venu, mon amour, et ça n’est plus parti. Le vent était tombé. Il ne sifflait plus. Le signe du silence avait conquis mon âme. Puis ce fut là, lancinant, contractions d’espoir, de plus en plus rapprochées, processus irréversible :

Le Cri.

Ton cri.

Un cri terrible, un cri intolérable, mais que j’ai toléré d’entendre. Un cri d’une souffrance sans nom, un cri d’un déchirement lent de chair, mais que j’ai reprisé, aussitôt, en prononçant enfin ton nom : Hélios. Mon amour. Un cri à en maudire un Christ, à insulter l’univers, un cri d’une torture sans pareille, à frémir, à en regretter la morsure des flammes. Mais que j’ai accueilli, entier, ton cri, ton corps, et oui, dont j’ai joui d’espérance.

Ton cri, ta vie. Ta naissance.

J’attends la lettre. Je sais qu’elle viendra ce matin. Elle sera large, d’un papier beige vergé, timbré de ce pays où ils ont procédé à l’effacement lent de ton histoire. Elle viendra et portera ton nom entier, rectifié d’une calligraphie sans faille à l’encre bleue. Comme un faire-part de noces de printemps. J’irai d’abord décrocher toutes les autres qui blanchissent au jardin, j’en remplirai mon sac de voyage. Il attend, sur le seuil. Les billets seront dans l’enveloppe. Ma mère est prévenue, elle gardera la maison.

Je sais que, quelque part sur cette terre, tu as poussé ce cri, hier, vers une heure du matin, heure locale. En définitive, tu en es peut-être mort, mais peut-être qu’au contraire il t’a remis en vie.

J’irai vers toi maintenant, au-delà du miroir, je t’ai entendu, je vivrai à l’endroit.

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