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26/08/2012

Les hommes de la lune

 

in memoriam Neil Amstrong

 

*

 

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Lune amarrée à Escalles, Florence Noël

ne pas reproduire sans autorisation de l'auteur

 

 

- Maman, c’est vrai dis, c’est vrai qu’y a des hommes sur la lune ?

 

Je suis allongée à même la plage, sans serviette pour me protéger. Fanette pose son sceau de sable entre mes jambes.  Je crois qu’elle a élu ces fortifications naturelles comme site pour son nouveau château.

 

- Hmm ? Non choupinette, personne ne vit sur la lune, il n’y a pas d’air, tu sais.

 

Fanette redresse la tête et dans un bel enchaînement, rehausse son sourcil droit. On ne peut mine plus sceptique.

 

- Ce n’est pas ce qu’ils ont dit, maman, à la musique du marchand de glace !

 

La casemate du glacier surplombe la digue. Avec son toit de planches alternant le vert anis et le rose pâle, il attire régulièrement les pas de ma cadette. Quel que soit le temps, elle obtient toujours qu’on lui offre au moins un cornet sur la journée. Elle est curieuse des goûts, aujourd’hui c’était mangue – cassis. Pas de doute, car sous son sourcil relevé, il y a une bouche deux couleurs, orange pour la commissure de gauche, mauve pour celle de droite.

 

- Ha bon ? Tu es sûre que tu as bien entendu ?

 

- Ben oui, y zon dit qu’y a des hommes qui ont marché sur la lune, avec un polo 11 ! Tu le sais même pas ?!

 

Fanette est courroucée, mon ignorance la peine, elle incline sa tête sur le côté gauche -  le mien -  et elle pose sa petite pelle pour pouvoir planter ses mains aux hanches et ainsi mieux appuyer sa désapprobation. Je sens que je risque de perdre mon crédit de mère, j’y tiens, alors je me concentre un peu…

 

- Apollo 11 !!! Mais mon cœur de perle, il y a bien longtemps qu’ils sont revenus ! 40 ans ! Mais depuis lors, non il n’y a plus d’homme sur la lune.

 

- Ah tu vois !!! Tu vois !! Ils y sont allés alors ! Donc ils savaient respirer, donc il  peut y en avoir d’autres ! Peut-être même qu’il y en a un qui est resté ! Ou deux, avec des animaux, comme dans l’arche de Noé, et que maintenant ils sont trente cent mille.

 

Fanette fige son expression outrée. Deux secondes. Puis rajoute :

 

-          … au moins !

 

Je me retiens de rire. Si je ris, elle va mal le prendre et alors adieu, château, plage, sable et soleil couchant. Il faudra consoler, prendre dans les bras, puis au dodo direct. Je prends la tangente.

 

- Chouchou, je t’explique : Apollon 11, c’était leur navette spatiale. Il n’y a que deux astronautes  qui sont descendus sur la lune, ils ont marchés deux heures, puis ils sont revenus.

 

Deux heures, c’est encore une longueur de temps très floue pour Fanette, mais elle a quelques références. Pour la première fois depuis le début de la conversation, elle perd le dessus :

 

- Deux heures ? Comme d’ici jusqu’à la maison en passant par l’autoroute ?

 

Elle semble déçue. Mais tout de suite, elle reprend espoir :

 

- Peut-être qu’ils ont laissé un bébé, ou deux… On peut pas savoir. Moi, je crois que oui.

 

Elle tend tout son visage vers le ciel qui se mélange de mauve au fur et à mesure que le soleil se dilue dans les nuages de mer. Très bas, une lune minuscule émet quelques reliefs gris perle.

 

- Je t’assure Fanette, ils n’ont pas eu le temps de faire des bébés, puis même, il n’y avait que des hommes alors ils n’auraient pas pu.

 

Là, il y a une autre pause très concentrée durant laquelle elle tape sur son pâté de sable pour en aplanir la tour. Je regrette d’avoir donné des détails, ca risque de dériver vers une conversation bien plus compliquée que celle d’hypothétiques hommes vivant sur la lune. Je la vois digérer l’information : deux hommes ensemble ça ne peut pas faire de bébé. Bon à savoir…

 

- Mais des singes ? Ou des éléphants ?

 

Là, elle m’a eu par surprise, je ne m’attendais pas à une telle réplique. Sans réfléchir je réponds :

 

- Mais heu, non deux hommes ne peuvent pas donner naissance à un singe…

 

J’entends bien : elle a éclaté de rire ! Pour peu, cette fois c’est moi qui me vexerais.

 

- Maman, t’es trop drôle ! Je le sais bien qu’ils ont pas des singes dans leur ventre ! T’es bête ou quoi !!! Mais dans leur navet spécial, peut-être que oui ?

 

Cette fois, je coupe court, doctement. La lune et Apollo 11 méritent bien un hommage sans y mêler Noé. Je m’assieds sur mon séant, faisant sensiblement bouger la citadelle en cours de construction :

 

- Fanette, je te l’ai dit, il n’y a pas d’air là haut. Ils ont pu marcher sur la lune durant deux heures, avec des combinaisons et de l’oxygène un peu comme les plongeurs. Ils ont ramassé quelques cailloux, planté un drapeau américain, puis ils sont revenus sur terre.

 

- Ben, ben, ben…

 

Fanette passe de la position accroupie à un inélégant cul par terre, jambes écartées. Visiblement, la voilà qui digère cette avalanche d’informations nouvelles.

 

- Et pourquoi alors, oui, pourquoi ils ont pas mis un drapeau de la terre ? Pourquoi un drapeau américain ? Et pourquoi, pourquoi, pourquoi…

 

Je respire, inutile de la brusquer, quand elle a trop d’idées ça fait embouteillage entre ses lèvres. Soyons patiente.

 

- Et pourquoi ils y sont par retournés ?

 

- C’étaient des astronautes américains, et c’est leur pays qui a payé tout le voyage, ça a pris trois jours pour aller et autant pour revenir et c’était si cher, si cher, - comme plein de maisons, de voitures, de vacances et tout et tout- qu’ils n’y sont pas souvent retournés, trois ou quatre fois. Mais toujours pour quelques heures. Voila. Et jamais, jamais, ils n’ont amenés de chien, de chat, de dinosaure, de girafe, d’éléphant. Et encore moins de bébé.

 

La sentence est tombée. Le vent du soir et tout l’air autour conspirent pour rendre le silence qui suit presque solennel. J’ai un peu mal à ma brusquerie. Le goût âcre du regret remonte dans l’arrière-bouche. Je viens de lui casser tout enchantement. Avec son histoire de Noé sur la lune, elle ne m’a pas donné l’occasion de lui parler de la merveille que c’était, que ça reste, 40 ans après, d’envoyer des hommes pour qu’ils marchent, deux heures entières, pour qu’ils dansent sur la lune. Ou c’est moi, comme d’habitude, qui n’ai pas su faire rentrer mes rêves en écho des siens. Fanette se tait avec application. Elle dessine encore quelques créneaux. Imagine un fossé autour de sa construction de sable.  Je suis assise maintenant, je fixe l’horizon qui se pastellise, là, juste derrière ses mèches folles que la mer encadre.

 

 

 

- Regarde, Fanette, le soleil se noie dans la mer ! C’est magnifique, allez regarde, on avait dit qu’on viendrait voir le coucher de soleil toutes les deux. On fait un câlin ?

 

Elle se retourne lentement, sa moue boudeuse se détache sur le ciel en feux.

 

-          Maman, le soleil, il ne se couche pas, c’est une étoile qui est très loin et c’est la terre qui tourne puis on ne le voit plus. Alors, il peut pas se noyer dans la mer. Papa me l’a dit…

 

Je n’ai plus envie de rire du tout. J’ai même une grande tristesse qui s’abat sur moi, là. Et l’air doit vibrer d’une drôle de manière, parce que Fanette se retourne d’un coup, et sautant au-dessus de son château, elle vient se caler dans mes bras. Puis elle s’installe pour assister au fondu des derniers rayons roses.

 

-          c’est joli, hein maman ?

 

Elle murmure. Puis se collant à moi un peu plus elle me dit :

 

-          J’ai un secret, mais promis tu le dis à personne ?

 

Je l’embrasse prête à lui promettre tout ce qu’elle veut, même que la lune est carrée, même, si elle veut.

 

-          C’est un garçon qui me l’a donné tout à l’heure, tu veux voir ?

 

Elle a fourré son bras dans son sac de plage et d’une contorsion, elle revient se loger dans mes bras. Elle brandit une petite longue vue en carton, recouverte d’un papier brillant, bleu nuit.

 

-          Il avait les cheveux verts !!!

 

Je ne dis rien, je fais l’étonnée, je lui dois bien cela… Finalement, c’est elle encore qui me sauve de ma médiocrité…

 

Elle a plaqué son œil sur le petit côté pointé le jouet vers la lune, qui émerge de l’obscurité. Elle sourit largement…

 

-          Tu avais raison : il n’y a personne là-dessus… on ne voit que le drapeau. Tout seul, et quelques traces de pas dans la poussière grise.

 

Ne pas briser le charme. Je turbine à cent à l’heure : comment sait-elle pour la poussière ?

 

-          Dis-moi comment il est le drapeau ma puce, hmm ?

 

Elle ne décolle pas son œil, elle fronce les sourcils…

 

-          Heu, rouge, avec des lignes blanches et bleu et avec des étoiles dessus…. Il ne bouge pas… c’est parce qu’il n’y a pas d’air ? c’est ça, maman ?

 

Je dis oui. Mais dans me tête, je me crie que non, c’est elle qui a raison. Si elle peut voir un drapeau sur une lune, avec une longue-vue d’enfant, peut-être que des bébés naissent là-bas avec des scaphandres intégrés…

 

-          Tu veux voir ? regarde !

 

Je ne vois rien, évidemment, qu’une lune à peine agrandie. Je dis juste :

 

-          C’est vrai qu’elle est belle.

 

-          Alors tu l’as vu ? Le drapeau ? Tu l’as vu ?

 

-          Pardon ma puce, c’est tellement grand tout cela, non, je ne le vois pas…

 

-          C’est pas grave.

 

Elle a répondu tendrement. Elle ne m’en veut plus.

 

-          C’est juste que tu as un rêve dans l’œil. On réessayera demain….

 

 

 

Nous voila sur la digue, dans l’obscurité presque totale, sinon quelques pâles éclairages qui scintillent. L’appartement est à deux pas.  Avant de franchir la porte, Fanette lève vers mois ses yeux plein de sommeil et ajoute :

 

 

 

-          Dis maman, comment on peut avoir les cheveux verts, tu sais ça, toi ? Toi qui sais tout, tu sais ?

 

 

 

(cette nouvelle a été initialement écrite en août 2009 pour la commémoration de l'expédition Apollo 11)

 

 

 

21/04/2012

Le chant du seuil

A mon grand-père, Julien de Rémont.

 

 

Le chant du seuil

 

 

 

Quelle douleur pleurait ainsi en elle ? » […] « Comment en effet, contempler l’absolue nudité des douleurs humaines sans mourir à soi-même ?

 La pleurante des rues de Prague, Sylvie Germain

 

 

 

 

J’ai bien reçu ton invitation.

J’ai ressenti planté dans mon oreille le piolet de l’ange.

Commence maintenant l’escalade de l’attente.

Je suis venue presque au hasard du soir.

 

Invitée par surprise.

Là où s'ouvre la grande faille des lamentations,

les enceintes du temple gâchées de sanglots.

Je laisserai mon ombre louvoyer parmi vos murmures,

récolter le fruit de vos salives épuisées.

Accueillante par surprise.

 

Ne me montrez pas la sortie.

Je sais chacun des grains pour atteindre le milieu de la place.

Le point scintillant sur l'écran évidé de soleil,

l'électrogramme en horizon silencieux.

Je me déchausserai de mes envies à l'entrée de vos harangues.

Ne me montrez pas les derniers pas à faire.

 

 

Je suis du seuil.

Suintent vos yeux au contact du mur,

safran millénaire.

Chant des pierres équarries de peines.

Je suis encore dans l'ombre de la porte.

 

Je tiens tes mains de l'autre côté.

Mur de chair, infinie tendresse de l'étendue d'une paume.

Ta parole si douce gravant les livres entrouverts.

Juste avant que le couloir ne t'avale.

Et que s'enclose le mur sur lui-même, nos âmes

époumonées en son centre.

Je tiens ta main qui fuit au devant du mystère.

 

Aucune vie ne s'incline devant ce mur aveugle.

Ne cherche pas l'offrande des genoux.

La terre est sèche ici pour accueillir ton poids d'humilité.

Aucune vie ne s'assoit sous ce soleil tuméfié.

 

 

J'entre coucher la lumière.

Je suis venue pour rester.

Je sais juste la vie enfin essuyée sur ma joue ;

ta voix si loin, à cent brassées de mon amour.

Si loin ta voix au fil ténu

d'un rayon de soleil couchant.

 

 

Je dis à ta main,

Va

Dessine des portes sur ce mur, ouvre le bec des barreaux, nourris le nid du prochain jour.

Va

Ne désemplis pas mon puits d'absence du long écho de ton départ.

Va

Taquine le ciel, dessine le visage de l'enfant, ton sourire dans son sourire.

Va

Elles sont ouvertes mes ailes de femme.

 

Nous avons eu le temps

de lire le parchemin de ton visage.

De boire l'éternel dans tes yeux.

Ne ferme pas la lumière.

Franchis pour nous les murs voyants.

 

 

Le temps de nous quitter sur une porte

entrouverte comme un matin

 

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23/07/2009

La lune 40 ans après

- Maman, c’est vrai dis, c’est vrai qu’y a des hommes sur la lune ?

Je suis allongée à même la plage, sans serviette pour me protéger. Fanette pose son seau de sable entre mes jambes. Je crois qu’elle a élu ces fortifications naturelles comme site pour son nouveau château.
- Hmm ? Non choupinette, personne ne vit sur la lune, il n’y a pas d’air, tu sais.

Fanette redresse la tête et dans un bel enchaînement, rehausse son sourcil droit. On ne peut mine plus sceptique.
- Ce n’est pas ce qu’ils ont dit, maman, à la musique du marchand de glace !

La casemate du glacier surplombe la digue. Avec son toit de planches, une verte anis, une rose pâle, il attire régulièrement les pas de ma cadette. Quel que soit le temps, elle obtient toujours qu’on lui offre au moins un cornet sur la journée. Elle est curieuse des goûts, aujourd’hui c’était mangue –cassis. Pas de doute, car sous son sourcil relevé, il y a une bouche deux couleurs, orange pour la commissure de gauche, mauve pour celle de droite.
- Ha bon ? Tu es sûre que tu as bien entendu ?
- Ben oui, y zon dit qu’y a des hommes qui ont marché sur la lune, avec un polo 11 ! Tu le sais même pas ?!

Fanette est courroucée, mon ignorance la peine, elle incline sa tête sur le côté gauche - le mien - et elle pose sa petite pelle pour pouvoir planter ses mains aux hanches et ainsi mieux appuyer sa désapprobation. Je sens que je risque de perdre mon crédit de mère, j’y tiens, alors je me concentre un peu…
- Apollo 11 !!! Mais mon cœur de perle, il y a bien longtemps qu’ils sont revenus ! 40 ans ! Mais depuis lors, non il n’y a plus d’homme sur la lune.
- Ah tu vois !!! Tu vois !! Ils y sont allés alors ! Donc ils savaient respirer, donc il peut y en avoir d’autres ! Peut-être même qu’il y en a un qui est resté ! Ou deux, avec des animaux, comme dans l’arche de Noé, et que maintenant ils sont trente cent mille.
Fanette fige son expression outrée. Deux secondes. Puis rajoute :
- … au moins !

Je me retiens de rire. Si je cède, elle va mal le prendre et alors adieu, château, plage, sable et soleil couchant. Il faudra consoler, prendre dans les bras, puis au dodo direct. Je prends la tangente :
- Chouchou, je t’explique : Apollon 11, c’était leur navette spatiale. Il n’y a que deux astronautes qui sont descendus sur la lune, ils ont marchés deux heures, puis ils sont revenus.

Deux heures, c’est encore une longueur de temps très floue pour Fanette, mais elle a quelques références. Pour la première fois depuis le début de la conversation, elle perd le dessus :
- Deux heures ? Comme d’ici jusqu’à la maison en passant par l’autoroute ?

Elle semble déçue. Mais tout de suite, elle reprend espoir :
- Peut-être qu’ils ont laissé un bébé, ou deux… On peut pas savoir. Moi, je crois que oui.

Elle tend tout son visage vers le ciel qui se mélange de mauve au fur et à mesure que le soleil se dilue dans les nuages de mer. Très bas, une lune minuscule émet quelques reliefs gris perle.
- Je t’assure Fanette, ils n’ont pas eu le temps de faire des bébés, puis même, il n’y avait que des hommes alors ils n’auraient pas pu.

S'installe une autre pause très concentrée durant laquelle elle tape sur son pâté de sable pour en aplanir la tour. Je regrette d’avoir donné des détails, ca risque de dériver vers une conversation bien plus compliquée que celle d’hypothétiques hommes vivant sur la lune. Je la vois digérer l’information : deux hommes ensemble ça ne peut pas faire de bébé. Bon à savoir…
- Mais des singes ? Ou des éléphants ?

Là, elle m’a eu par surprise, je ne m’attendais pas à une telle réplique. Sans réfléchir je réponds :
- Mais heu, non deux hommes ne peuvent pas donner naissance à un singe…

J’entends bien : elle a éclaté de rire ! Pour peu, cette fois c’est moi qui me vexerais.

- Maman, t’es trop drôle ! Je le sais bien qu’ils ont pas des singes dans leur ventre ! T’es bête ou quoi !!! Mais dans leur navet spécial, peut-être que oui ?
Cette fois, je coupe court, doctement. La lune et Apollo 11 méritent bien un hommage sans y mêler Noé. Je m’assieds sur mon séant, faisant sensiblement bouger la citadelle en cours de construction :
- Fanette, je te l’ai dit, il n’y a pas d’air là haut. Ils ont pu marcher sur la lune durant deux heures, avec des combinaisons et de l’oxygène un peu comme les plongeurs. Ils ont ramassé quelques cailloux, planté un drapeau américain, puis ils sont revenus sur terre.
- Ben, ben, ben…
Fanette passe de la position accroupie à un inélégant cul par terre, jambes écartées. Visiblement, là voila qui digère cette avalanche d’informations nouvelles.
- Et pourquoi alors, oui, pourquoi ils ont pas mis un drapeau de la terre ? Pourquoi un drapeau américain ? Et pourquoi, pourquoi, pourquoi…


Je respire, inutile de la brusquer, quand elle a trop d’idées ça fait embouteillage entre ses lèvres. Soyons patiente.
- Et pourquoi ils y sont par retournés ?
- C’étaient des astronautes américains, et c’est leur pays qui a payé tout le voyage, ca a pris trois jours pour aller et autant pour revenir et c’était si cher, si cher, - comme plein de maisons, de voitures, de vacances et tout et tout- qu’ils n’y sont pas souvent retournés, trois ou quatre fois. Mais toujours pour quelques heures. Voila. Et jamais, jamais, ils n’ont amenés de chien, de chat, de dinosaures, de girafes, d’éléphants. Et encore moins de bébés.
La sentence est tombée. Le vent du soir et tout l’air autour conspirent pour rendre le silence qui suit presque solennel. J’ai un peu mal à ma brusquerie. Le goût âcre du regret remonte dans l’arrière-bouche. Je viens de lui casser tout enchantement. Avec son histoire de Noé sur la lune, elle ne m’a pas donné l’occasion de lui parler de la merveille que c’était, que ça reste, 40 ans après, d’envoyer des hommes pour qu’ils marchent, deux heures entières, pour qu’ils dansent sur la lune. Ou c’est moi, comme d’habitude, qui n’ai pas su faire résonner mes rêves en écho des siens. Fanette se tait avec application. Elle dessine encore quelques créneaux. Imagine un fossé autour de sa construction de sable. Je suis assise maintenant, je fixe l’horizon qui se pastellise, là, juste derrière ses mèches folles que la mer encadre.

- Regarde, Fanette, le soleil se noie dans la mer ! C’est magnifique, allez regarde, on avait dit qu’on viendrait voir le coucher de soleil toutes les deux. On fait un câlin ?

Elle se retourne lentement, sa moue boudeuse se détache sur le ciel en feux.
- Maman, le soleil, il ne se couche pas, c’est une étoile qui est très loin et c’est la terre qui tourne puis on ne le voit plus. Alors, il peut pas se noyer dans la mer. Papa me l’a dit…

Je n’ai plus envie de rire du tout. J’ai même une grande tristesse qui s’abat sur moi, là. Et l’air doit vibrer d’une drôle de manière, parce que Fanette se retourne d’un coup, et sautant au-dessus de son château, elle vient se caler dans mes bras. Puis elle s’installe pour assister au fondu des derniers rayons roses.

- c’est joli, hein maman ?
Elle murmure. Puis se collant à moi un peu plus elle me dit :
- J’ai un secret, mais promis tu le dis à personne ?

Je l’embrasse prête à lui promettre tout ce qu’elle veut, même que la lune est carrée, même, si elle veut.
- C’est un garçon qui me l’a donné tout à l’heure, tu veux voir ?
Elle a fourré son bras dans son sac de plage et d’une contorsion, elle revient se loger contre ma poitrine. Elle brandit une petite longue vue en carton, recouverte d’un papier brillant. Bleu nuit.
- Il avait les cheveux verts !!!
Je ne dis rien, je fais l’étonnée, je lui dois bien cela… Finalement, c’est elle encore qui me sauve de ma médiocrité…
Elle a plaqué son œil sur le petit côté puis pointé le jouet vers la lune, qui émerge de l’obscurité. Elle sourit largement…
- Tu avais raison : il n’y a personne là-dessus… on ne voit que le drapeau. Tout seul, et quelques traces de pas dans la poussière grise.
Ne pas briser le charme. Je turbine à cent à l’heure : comment sait-elle pour la poussière ?
- Dis-moi comment il est le drapeau ma puce, hmm ?

Elle ne décolle pas son œil, elle fronce les sourcils…
- Heu, rouge, avec des lignes blanches et bleu et avec des étoiles dessus…. Il ne bouge pas… c’est parce qu’il n’y a pas d’air ? c’est ça, maman ?

Je dis oui. Mais dans me tête, je me crie que non, c’est elle qui a raison. Si elle peut voir un drapeau sur une lune, avec une longue-vue d’enfant, peut-être que des bébés naissent là-bas avec des scaphandres intégrés…

- Tu veux voir ? regarde !

Je ne vois rien, évidemment, qu’une lune à peine agrandie. Je dis juste :
- C’est vrai qu’elle est belle.
- Alors tu l’as vu ? Le drapeau ? Tu l’as vu ?
- Pardon ma puce, c’est tellement grand tout cela, non, je ne le vois pas…
- C’est pas grave.
Elle a répondu tendrement. Elle ne m’en veut plus.
- C’est juste que tu as un rêve dans l’œil. On réessayera demain….

Nous voila sur la digue, dans l’obscurité presque totale, sinon quelques pâles éclairages qui scintillent. L’appartement est à deux pas. Avant de franchir la porte, Fanette lève vers moi ses yeux pleins de sommeil et ajoute :

- Dis maman, comment on peut avoir les cheveux verts, tu sais ça, toi ? Toi qui sais tout, tu sais ?

 

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lire les autres contributions (Christiane, Lise, Stépahne Méliade) dans mon auberge de ragueneau :

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