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18/03/2008

Voyant, sorcier ou prophète

"La poésie, et j’entends par là aussi l’existence et la réalité […] Qu’est-ce donc pour nous la poésie – cri, prière, acte magique ? Qu’importe ! Que celui pour lequel elle est cri, crie ! Qu’il prie, celui pour lequel elle est prière ! Et qu’il se fasse sorcier, voyant ou prophète, celui qui y voit un acte magique ! Mais avant tout, que le poète ose ! Qu’il descende des catégories de sa pensée, dans les catégories de sa propre vie"

Benjamin Fondane

dont je suis en train de lire le magnifique "Le mal des fantômes" qui rassemble 5 recueils qu'il écrivit en français, édité aux éditions Verdier, en 2006.

Né en roumanie, d'une famille juive, émmigré en france, philisophe, dramturge et poète d'avant guerre dans les milieux parisiens, il meurt en 44 dans un camp de concentration.

Sa vie, résumée sur le site Poezibao, me devient un mystère peu à peu. Sa langue véhicule une telle force, une telle spiritualité habitée, une modernité au-delà des carcans religieux, mais qu'elle féconde cependant malgré la grande ombre de la Mort Majuscule de ces années terribles.

 Pour lire un magnifique texte de lui

Pour en savoir plus, la fondation Benjamin Fondane

Une étude sur son oeuvre, en ligne

Une autre, de Claude Vigée

Un entretien de Patrice bray par Dominique Autié à propos de son essai sur l'oeuvre poétique de Benjamin Fondane

Vous pouvez aussi écouter en Real Audio sur Alliance Benjamin Fondane

 

Ce qui m'étonne, disais-je, c'est deux trois choses que j'ai lue en survolant le Net : qu'il aurait été poussé dans la voie de la philosophie pour introduire à la poésie ( la sienne), qu'il revendique une poésie ancrée dans l'expérience de la vie qui entre en opposition avec celle de ses contemporains surréalistes, etc...

 En fait, de ce que j'ai parcouru de son oeuvre, j'y perçois un voyant, un voyant habité. Ces sortes de poètes-là, qui s'en revendiquent, sont tellement rares que ça fait du bien comme rencontre. Il fit aussi un essai sur Rimbauld, le "voyant", et ce n'est certainement pas un hasard.

Les mots "voyants" et "spiritualité" voire "mystique poétiques" sautent aux yeux à la lecture de ses vers en regard de l'Enfer que fut son temps et qui eut raison de son passage dans la vie. Son oeuvre m'apparaît comme un mystère anthracite où s'enfoncer pour saisir les pépites or d'une expérience soufflante.

 

 

Deux extraits encore:

DALETH

 

Que vienne à travers les vivants

l'écartelée, l'inassouvie,

avec ses oiseaux brûlant

ses quarterons de femmes maigres

ses grappes de mendiants

mûries sur les marches musicales des églises-

parmi la lumière ancienne….

SHIN

 

 Le cri que l'on pourrait crier

il n'est pas ici, pas encore,

il rôde autour de quelques bouche

il sollicite une salive

14:10 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (1) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

27/02/2008

Psaume de Guy Goffette, l'adieu aux lisières

Guy Goffette est un poète belge, plus connu en France depuis la publication d'un premier, puis d'un second roman ("Un été autour du cou", puis "une enfance lingère" ) d'une écriture intinsèquement poétique et ancrée dans l'enfance. Je viens de commencer un de ses derniers recueils et je me suis repris dans le coeur, les entrailles et la tête cette évidence qui m'avait déjà frappée auparavant: c'est un des plus grands poètes francophones contemporains. Il a cette science intime du rythme, cette clareté dans les propos, tout en côtoyant sans peur des zones mystérieuses, nocturnes ou obscures où le verbe soudain s'écarte d'un chemin droit et limpide pour inviter ce qui sommeille d'indistinct et de si terreusement élucidant en nous.

Parmi les perles de ce recueil, "L'adieu aux lisières", il y a un texte qui m'a, comme on dit, "fait sortir les larmes" et c'est vrai, puisque je le dis, sans fioritures. Il ne vous parlera peut-être pas, mais moi, il m'ouvre, comme une clé, comme, plus loin, dans son "Eloge pour une cuisine de province",  un texte qui apparaissait au détour d' "un peu d'or dans la boue" et auquel je répondis par un texte "Dites que la nuit reste ouverte". Il a d'ailleurs ce même rythme, et peut-être que les deux textes se répondent, dialogue à tant d'années d'intervalle, on ne peut pas savoir, comme on dit par chez moi. On peut tout juste avancer, les yeux débandés d'ombres,  les mains en palpation du vide qui hante le ventre quand on se laisse aller à reculer d'un pas sur un sentier indistinct, à s'assoir, à accueillir ce qui nous précède comme savoir.

Une clé, deux clés. J'y reviendrai, il faudra, il me faudra, que j'y revienne.

 

 

 Psaumes pour le temps qui me dure d'être sans toi

 Le jour est si fragile à la corne du bois

que je ne sais plus où ni comment ce matin

poser mes yeux, ma voix, poser ce corps d'argile

si drôlement qui craque à la croisée des ombres.

 

J'ai peur soudain, ou peur de n'être que cela :

une poignée de terre qu'un souffle obscur à l'aube

tient dans sa paume, et qu'il ne s'épuise d'un coup

et me laisse tomber dans la poussière du temps,

 

comme ces fruits qu'aucune bouche n'a touchés

et qui roulent sans fin dans la nuit des famines.

Seigneur, si vous êtes ce souffle obscur et si

fragile à la corne du bois, et si

je suis ce corps, resserez votre paume, resserrez-la.

 

 

 

Ce texte extrait de "Un peu d'or dans la boue" :

VI. 

 

 Et tu finis par ranger le livre, là-haut,
à sa place exacte, ce petit creux d’ombre et d’oubli
comme le coin de terre qui te revient.
Tu reviens toi aussi

à ta place, devant la fenêtre, la table,
ce carré de neige que nul encore n’a forcé
et qui va dans tous les sens comme ta vie
parmi les mots, les morts.

Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,
pas plus que le merle en tombant ne renverse
l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,
à soudoyer les anges:

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte.

http://users.skynet.be/amedefond/don/nuit.htm

 http://www.servicedulivre.be/fiches/g/goffette.htm

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Goffette

http://www.smerillo.com/smerilliana/numero_2/numero_2-2_G...

11:03 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : guy goffette, psaumes, poésie |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

23/05/2007

Notes de lecture : Le nuage immobile, Jean-Pierre Nicol

Notes de lecture (foire du livre de Bruxelles, février 2007)


Le nuage immobile, Jean-Pierre Nicol, éditions Rétroviseur, 2004

Jean-Pierre Nicol, membre du comité de rédaction du magazine poésie Rétroviseur, breuvage périodique qui a fêté pourtant ses vingt ans d’âge en 2004, Jean-Pierre Nicol donc, est un insatiable discoureur, malgré cet air de vouloir s’effacer derrière chacun des mots qu’il vous dit, et pour cause, ce sont ceux des autres, ceux d’autres éditeurs, ceux d’autres auteurs, ceux d’autres poètes. Après deux heures passionnantes passées en sa compagnie, et nombre de recueils déjà prêt à emporter, je du lui faire violence pour lui acheter un livret et une dédicace crayonnée à la mine de plomb « entre effacement et transparence »… tout un programme donc.


L’homme donc est extrêmement convivial et attachant, à la démesure de son humilité. Son recueil se divise en deux partie, la première, en pleine veine SROC – mais du très bon SROC évidemment – et en attouchement érotique clair-obscur pour la seconde.

« Chaque poète est un sursaut du monde rêvé… »

L’œil et le cœur achoppent de très beaux passages dans cette première partie, qui s’anime comme au centre d’une contemplation, avec une économie de métaphores émotionnelles, mais ouvrant sans cesse vers cette recherche par, ou malgré, le silence, d’un cheminement de l’homme. En peu de mots, comme toujours, cet extrait évoquera toute la démarche :

« Jour après jour
s’enfoncer au cœur du poème
plus profond
vers la pierre exacte
du silence »


Mais au-delà de cette pérégrination, ce qui subsiste, c’est une collection d’instantanés, vieux mots sympa pour dire photographie, dont l’exactitude réside aussi dans la conviction du propos…


En note mélancolique:

« Neige en avril

La jonquille s’incline
et baise le sol froid »


Ou plus gaie, voire farfelue :

« Dans l’arbre poudré d’oiseaux
le printemps refait
sa chevelure »


Et mon préféré, je crois :

« Midi

Déjà l’arbre
pose son signet d’ombre
dans le roman d’une journée »


Cette image, évidente par sa justesse, résume la quête du bonhomme : traduire la course de la nature, palette infinie d’émotions, qui se vivent plus qu’elles ne se décortiquent, qui se croquent au plus bref plus qu’elles ne se déclinent.

Parfois un conte s’invite et :


« Cadavre d’un olivier

Le soir
ses bras chargés d’étoiles
se souviennent de la foudre »

Si l’on pressent le cheminement intime, il n’y pourtant que très peu de mouvement humain dans ses textes de contemplation ( ce qui se meut, c’est l’élément ciel, vent, nuage, mer, arbre, dans une série continue de métamorphoses)

« A chaque pierre un doute

L’été sculpte des repentirs
dans l’œil du serpent »

Et celui-ci, en conclusion :

« On sait peu
On se doute

C’est tout »

Et enfin, épiloguant sur son métier de poète (sentiment inverse au mien, mais par là-même le rejoignant) :

« J’ai écrit trois poèmes
Toujours un peu d’espoir
que la mort néglige »


Puis il revient à cette thématique profonde qui traverse son œuvre, l’outil ou le vecteur de la contemplation, dans cette magnifique strophe qui résume encore mieux son travail de poète (soulevant par là-même tout ce qu’il a d’illusoire) :

« Semer
avec la main coupée
du silence »


Fragments d’Elles

Là foisonnent des textes érotiques à jolies tournures et trouvailles. Plus érotiques que sensuels, on sillonne les formes et leurs contours, les clairs-obscurs de la chair, davantage que leurs mouvements ou leurs élans. Toujours par le biais de ces croquis, de ces instantanés auxquels cette fois se mêle l’attente qui est le siège du désir. Et puisqu’on est poète, l’humour aussi a sa part, car l’on n’est pas voyeur, mais dans la douceur et le dialogue joyeux :

« Encoche de soleil
entre tes fesses d’ombre
Ton mystère sursoit
plus bas que la lumière »


Et je garde dans mes petits carnets cette délicieuse envolée (peut-on plus qui ne dénature pas la jubilation de la chose) d’une poésie brillante et voluptueuse :

« La faille
le regard

L’étoile pourpre
du fond d’un puits de velours

Et toujours ce vertige
qu’encercle le cri
jusqu’à la déchirure »

Sommes-nous, femmes, à l’heure où offertes, ces :

« bogues de soie noire
ouvertes
sur le mystère profond
du fruit »??

En tout cas, l’image est fulgurante et d’exploration incessante, l’image est fée.

*


Le nuage immobile… oui, pourquoi Immobile. Rien ne bouge chez l’observateur des éléments, rien, ni de l’avant à l’après, ni dans son corps, ni dans son sentiment, tout est dans le regard qui traduit l’instant.

Cependant, les éléments sont en mouvement et même en métamorphose, et le poète, toujours en marche, conclu son recueil dans une série d’aphorismes où il côtoie gouffre, marche, mots, ferveur et souffrance, souffle puis solitude, où chaque sentiment éclaire l’autre, où ne se dessine aucune direction unique, où l’on peut simplement situer l’homme nu, à mi-chemin du doute.

10:25 Publié dans Dis-moi ce que tu lis... | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie tout simplement |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |