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07/11/2011

Fatras de Fatum

 

Dans son sillage, on disait, l’ombre le précède toujours, il est préférable d’être à sa suite que sur sa route. Et quand bien même on aurait déserté nos balises et rendu l’hommage au feu couvant sous les planches, nous n’aurions écrit que l’avant-garde du solstice, car celui-ci le suivait, comme un chat une merlette, le ventre vide et la griffe avide d’en percer la panse.
Chant I,  Fatras de Fatum.

 

 

 

*

 

L’aube balbutiait encore quand U. accosta au port de Y. La lumière sourdait sous l’herbe des coteaux qui glissaient des falaises, entonnoir de velours gris suinté d’or. Les brumes refluaient de la mer, comme les exhalaisons puissantes d’un dieu ensommeillé. La coque de l’embarcation heurtait en cadence les rochers  et U. , dressé dans sa pelisse, resta un long temps en silence sur la proue. Ce n’est qu’ à la faveur d’une bourrasque, qu’il aperçut les trois masures ramassées en chiens de fusil, grouillant de tintement et de feux diffus.

 

Il s’en fut y chercher asile et équipage pour son voyage.

 

On dit des voyages tant de chose, mais pourtant, dit-on le creusement des pas dans les boues salées d’un port perdu pour toutes âmes où on n’attend  trop rien de la mer, rien de plus que d’un mur laiteux qui ondulerait pour dire ? L’échancrure dans la falaise avouait par sa taille son isolement complet des commerces des terres et des eaux. Ce qui s’agitait dedans les maisons rondes relevait de la survivance d’une attente engrammée comme la possible justification d’avoir planté là ses quatre murs de planches, d’avoir scruté le large  et nourri ses cochons pour tenir jusqu’aux saisons fugaces où le poisson se cueille à même les galets.

 

Pour ces portuaires, encastrés dans leur étroitesse, le large avait la taille d’un ciel ouvert à mille périls, l’amertume d’une impossible confrontation car dans ce port ne mouillait nulle barque. Seuls quelques bouchons de bois  reliés de cordages fixaient la surface d’un carré, comme clôture d’un jardin gagné sur l’immensité indomptable des flots.

 

U. rongeait son doute à chaque enjambée. Il pataugeait sur un chemin visqueux, marmonnant les dits de l’oracle consultée l’avant-veille. Il sourcilla vers la masse montagneuse, flairant une épreuve divine, tout tenaillé entre l’obéissance et cette merveille donnée aux mortels qui est de dire non et d’en mourir souvent. Même si pas toujours. Peu étaient de la race de ceux qui se faufilent entre les mots fatalité et destinée.

 

Ces pensées gonflaient en U. lorsqu’il atteignit enfin le seuil de l’auberge. Le soleil luisait derrière lui, et ce ne fut qu’une ombre massive dessinée au couteau dans le drap gris des mers qu’aperçut le tenancier. Il en conçut un pas de côté puis se rééquilibra vaille que vaille : la silhouette de U. ne brandissait pas d’armes. Juste cette odeur d’écume que bave la mer à marée haute. Et ce silence qui préfigure une requête au-delà de tout choix. Pour y voir plus clair, le tenancier s’écarta pour faire entrer son hôte et referma la porte. Il scella ainsi le destin de ses trois cochons, de ses cinq poules, de ses cinq fils et de ses deux voisins.  A leurs femmes la charge de tenir en ce lieu le filage d’une trame témoignant de leur nouvelle errance. Ils se dirent adieu et la nuit ferma son bec sur la faille spatiale de ce port improbable.

 

 

19:01 Publié dans Nouvelles, Vases communicants | Lien permanent | Commentaires (2) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

Commentaires

plaisir de retrouver U

Écrit par : brigitte Celerier | 07/11/2011

Somptueux.

Écrit par : frasby | 10/11/2011

Les commentaires sont fermés.