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04/11/2011

Vases communicants avec Camille Philibert "Chez les hommes qui ignorent la mer et mangent leur pitance sans sel...."

Tous les premiers vendredis du mois, des auteurs échangent leurs espaces personnels sur internet.  C'est Camille Philibert Rossignol, auteure publiée dans les revues DiptYque qui m'a contactée cette fois pour cet échange sur le thème de l'errance ou du voyage inspiré très librement de l'Odyssée.... Heureuse de renouer avec cette grande éclaboussure de la confrérie des lettres que sont les vases communicants.


Chez les hommes qui ignorent la mer et mangent leur pitance sans sel.


 
C'est parce qu'il ne se passe pas grand chose à bord d'un navire, qu'on s'y ennuie mortellement, qu'ici encore plus qu'ailleurs, les signes sont importants. Les percevoir, les repérer, les enregistrer pour ne pas se couper du monde. Ne serait ce qu'un seul signe, ou deux, les reconnaître pour ce  qu'ils préparent. Certains les ignorent, moi le premier, toi le chef, tu peux en tenir compte, mais un matelot aussi crétin que Vautour, j'en parle même pas. Un corbeau est passé au-dessus du bateau, il fusait dans la direction du soleil rose du matin. Je n'ai entrevu que des ailes, des plumes noires et un bec, j'ai pas tilté et continué de ramer en baillant. Depuis, dans mon crâne, un bec picore et mange ma piteuse cervelle). Hier, c'était le temps de la guerre; l'ivresse des combats et du sang versé constituait notre pitance. Blessures au goût de sel, mutilations et sang perdu ne sont rien en comparaison de ce qui nous attend.
 
Tu nous as fait passer un cap entre deux hauts rochers, notre embarcation a suivi au degré près la direction du corbeau, ce qui ne manque pas de sel quand je repense à la caverne où il nous a guidé, trou escarpé bordé d'un lac soufré se trouvant pîle au milieu d'une ile égarée. Mais avant d'y accoster, des orages nous ont brutalement cueillis, un choc de feu, des fluides intenses amassés, qui se sont accumulés  dans des gouffres sinistres comme de la pitance dans un estomac de cochon. Une tempête éclate, qui mange l'horizon, une ligne d'eau surgit comme une montagne, puis s'effondre devant la proue comme une ligne de fantassins fauchée par des flèches, et dans le creux de l'eau, on l'entrevoit. Une puissante présence. L'île. Je regarde sa cote déchiquetée nous foncer dessus, prête à manger le navire. Le sel de la tempête nous sort brusquement de notre sidération. Sans plus aucune pitance à bord, il était temps de débarquer. Dans l'adversité des éléments liquides qui nous ignorent, ça n'a rien d'évident sous la pression du roulis déchainé. D'un pied tremblant, j'attends l'accostage. Je suis le premier à me retrouver perdu sur une plage de sable sombre.
 
Un éternuement suffit à faire changer d'avis les dieux. Sans eux tout glisse. Avec eux tout se complique. Où nous font-ils aller ? Que mangent-ils, les habitants de ce lieu loin de la mer, sont-ils barbares, utilisent-ils du sel pour leur pitance, se rassasient-ils de chair humaine ? Peu t'importe, le bon vieux temps de civiliser les chiens n'est plus au programme, tu nous entraines à la lisière de la forêt, et dis: restons discrets comme des fétus de paille, qu'ils nous ignorent.
 
De la grotte, on descend dans une galerie, j'attends avec Vautour. Tu pars. Plus tard, après que je me sois débarrassé de Vautour et de ses prises de tête, tu confesses d'une voix étouffée que tu avais fait la rencontre la plus déconcertante de ta vie: tu avais revu ton meilleur pote, celui qui possède plus que tous nos hommes, le talent de tuer. Cet immense talent, qui nous a sorti de la merde, est devenu fardeau. Oui, son épée nous a gavés de victoires, plus que je peux compter (surtout depuis que le bec a presque fini de bouffer mon crâne)...Notre dérive interminable sur la salée, lui et les ombres qui l'entourent, l'ignorent...Tu continues à raconter, d'un ton plat comme un lac sans vent, d'une voix blanche que je ne reconnais pas, que cet ami t'as reconnu dans l'instant, réclamé une pitance, depuis son séjour entre ces murs froids, lui et les ombres ne mangent que de l'air poussiéreux. Tu lui tends une galette, il réclame du sel. Sans iris, ses pupilles laiteuses sans horizon, presque translucides t'absorbent, comme une brume s'évaporant d'une mer gelée.
 
Ceux de cette mer souterraine ignorent la vie, car ils ont bu son eau, celle qui emporte les souvenirs avec douceur, et depuis ils ignorent jusqu’au sel de l’amour. Sans manger de pitance saignante, ils s’évaporent de leurs corps, errent sans substance, tournent en rond. Encore heureux qu'ils ne soient pas descendus plus bas, dans ces endroits pleins de tares. Il est tard, après être revenu à l’autre rive , je sors à la lumière orange du couchant. Un crachat épais tombe sur mon crâne. Je ne comprends pas. Je m'essuie les yeux, reprends mon souffle. Accroché près du soleil, un corbeau tournoie sans relâche. En direction du continent, il repart à tire d'aile. Qui va-t-il chercher cette fois.

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Camille Philibert m'accueille aujourd'hui sur son site dans le cadre des
vases communicants. Projet dont François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative : Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Ce programme  a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu’entre Fenêtres / open space d’Anne Savelli et Liminaire, puis s'est étendu à de nombreux blog littéraires voire artistiques.

 

 

Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir sur le mur du groupe Facebook des vases communicants, que chacun puisse relayer les autres... »

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Les autres échanges de ce jour peuvent se lire aux adresses suivantes:

Guillaume Vissac et Quentin 

Louise Imagine  et François Bon 

Camille Philibert-Rossignol  et Florence Noël 

Danièle Masson  et Timor Rocks 

Amel Zmerli  et François Bonneau 

Maryse Hache  et Fiona Reverdy 

Franck Queyraud  et Piero Cohen-Hadria 

Juliette Mézenc  et Brigitte Célérier 

 

Justine Neubach  et Éric Dubois 

Christine Zottele  et Christophe Gross

 

Isabelle Pariente-Butterlin  et Samuel Dixneuf 

 

Josée Marcotte  et Michel Brosseau

 

Christophe Sanchez  et Nicolas Bleusher 

 

Anne Savelli et Xavier Fisselier 

 

G. Balland  et Dominique Hasselmann 

 

Ana nb et Céline Renoux 

 

 

Urbain trop urbain et Microtokyo

 

Jeanne  et Pierre Ménard 

 

Julien Pauthe  et Jean-Baptiste Monat 

 

L'autre-je et Jacques Bon 

 

 

David Pontille  et Philippe Gargov 

J.W. Chan  et Danielle Gregov 

 

J.W. Chan bis  et Wanatoctoumi 

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