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08/06/2010

Les sussureurs

C’était connu de tous et revendiqué par lui-même : Antonin n’avait aucune patience.  Si quelque chose lui résistait, son imagination, si pauvre en temps normal, s’emballait aussitôt, lui apportant profusion de sanctions à appliquer pour faire taire l’énervement que l’obstacle matériel ou la mauvaise volonté d’autrui avait semé en lui comme une lèpre acide. Les nuits, pourtant, il avait toujours trouvé un sommeil égal, sans trouble, puisant aux eaux sombre d’un lac repus de remous. Jamais une ride ne striait la surface de ses songes. Il se réveillait de grand matin, frais, disposé à reprendre le cours de sa vie, absout de ses frustrations. Quelques fois une de ses inventions rageuses de la veille lui rappelait la manifestation de son dépit, mais les remords restaient enfouis dans la gangue de son sommeil.

Ce soir pourtant, épuisé par un été innervant de touffeur et d’éblouissement, saturé d’électriques rumeurs, Antonin avait laissé divaguer son imagination jusqu’à s’assoupir dans son fauteuil de jardin.

Un appel lancinant le contraignit bientôt à relever les paupières. La table de jardin, le parasol en berne, les jardinières ensauvagées, tout autour de lui apparut avec netteté malgré l’obscurité venue. Des ombres bleuâtres finissaient de mourir au pied des chaises en bois peint. Une corbeille de fruits laissait luire ses prunes.

 

le sang recuit des murs


 

Un susurrement vipérin s’immisça dans la scène, à un doigt de sa nuque enfoncée dans le coussin de tête. Une psalmodie mauvaise, un complot glissé entre les dents de génies maléfiques. Antonin ne put que se crisper intérieurement. Pour ce qui était de ses membres, ils restèrent comme englués dans le bois des accoudoirs et porte-jambes du fauteuil. Les sussureurs semblèrent sen amuser. Voila qu’ils venaient à présent titiller son oreille gauche, puis ramper à ses pieds, formant un sillage de formules malfaisantes exactement comme les limaces marquent leur passage de leur colle luisante.

Antonin ouvrit plus encore ses yeux, les écarquillant à s’en rendre douloureuses les pupilles. La terrasse présentait un visage familier, inchangé si ce n’était cette paralysie et ces voix l’encerclant jusqu’à voisiner sa chair. Percer l’obscurité pour rendre l’ennemi visible, impossible. Il eut fallut lever les bras pour atteindre l’interrupteur de l’applique extérieur et son bras était de plomb.

Les voix se précisaient, plus claire, prenant de l’ampleur en même temps que de l’assurance. Prêtes à fondre sur leur proie inerte, inanimée, offerte.

La lumière lunaire ascendante jeta un éclairage diffus sur sa vision. Contrairement à sa première impression, quelques anomalies apparurent parmi les objets coutumiers. Cette table d’angle, par exemple, à laquelle il avait scié un coin responsable d’un bleu à la hanche. Elle portait une excroissance alambiquée qui, oui, se mouvait très lentement, algue dans l’air nocturne. Il aurait juré qu’elle esquissait des mots, des lettres coupantes à son encontre.

Quant à ce fauteuil, au pied bot depuis un croc-en-jambe mal venu hier soir, n’avait-il pas à présent des pieds larges, velus comme le sont ceux des gnomes dans les livres qu’on lui lisait enfant ?

Cette carpette amputée la semaine dernière de ses floches galopait distinctement d’un coin à l’autre du terrassement, avec ces reptations caractéristiques des milles pattes.

Et le fauteuil roulant de sa Georgette, cette femme acariâtre qui l’avait fait tourner bourrique, usant jusqu’à la corde ses généreux efforts d’attention. Ce fauteuil relégué depuis trois semaines sous le cerisier qui bordaient le puits sans fond, là, à bout de course, n’était-il pas en train de revenir jusqu’à lui avec ses petits grincements lassant qu’il croyait à jamais éteints.

A présent, Antonin soufflait avec application, joignant toute sa volonté dans cette respiration forcée. Ainsi, il en était certain, il pourrait concentrer ses dernières forces dans son bras, le lever, atteindre la chaînette déclenchant la lampe murale, éclairer ces fantômes, révéler le cauchemar et se rendormir apaisé.

Son dos, ses jambes, son visage était froid de sueur lorsqu’il actionna enfin le mécanisme libérateur.

Mais la lampe qui ce soir encore avait éclairé son souper d’homme seul, refusa de faire jaillir la moindre lueur.

Sur le bord de la terrasse, le fauteuil roulant s’arque bouta avant d’entamer sa charge.

 

12:07 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fantastique, colère, nouvelle, florence noël |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

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