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04/06/2010

La violence fut ici comme ailleurs - vases communicants avec Anthony Poiraudeau

Ce premier vendredi du mois de juin, comme depuis quelques mois déjà, je participe à l'échange entre blogs au sein des "vases communicants" initié par François Bon. J'accueille Anthony Poiraudeau tandis qu'il m'accueille sur son blog "futile et grave". Anthony anime aussi le Convoi des Glossolales qui se fait fort de publier chaque jour au moins un extrait de récit d'un de ses auteurs réguliers ou ponctuels. Explorez ces lieux, ces univers, son écriture et celles de ses hôtes.

 

*


La violence fut ici comme ailleurs

 

 

Pour accéder à la ferme depuis le bourg du village, on emprunte sur la gauche une route étroite qui plonge sous les arbres avant de remonter aussi sec. Enfant, j’aurais souhaité que ces trois ou quatre cents mètres, maximum, jusqu’au carrefour formé par le hameau, ne finissent jamais. Dans la voiture de mes parents, sur la route qui nous faisait avaler le relief du coteau à la vitesse adéquate, le plafond de feuilles et les bordures de haies me prenaient là et excitaient mes pensées. Je trouvais ici intacte ma croyance en l’imminence de l’aventure. Une fois passée cette route, nous prenions à gauche et arrivions aussitôt à la maison de mes oncles et tante, ceux qui avaient repris la ferme. La maison, parfaitement ordinaire, construite dans les années 1970, me communiquait immanquablement sa morosité campagnarde et dominicale, en même temps qu’un ennui instantané. Près d’elle se trouvaient la vieille grange ainsi que deux bâtiments agricoles, une bâtisse fruste où l’on stationnait des véhicules et un grand abri en béton et en tôle qui servait à abriter le foin rassemblé en bottes.


Le passage de mon excitation sourde à mon ennui sans début ni fin, s’il était très net, n’en n’était pas moins imperceptible. Il ne marquait pas une déception, à peine une détresse. Je trouvais à chaque fois l’excitation sur le chemin et le désoeuvrement à destination. Rien ne me surprenait là, c’était l’évidence et l’inéluctable. De la même manière, ce que la vue des rangées de peupliers et des sous-bois attirants permettait de vagabondages à ma rêverie n’empêchait pas mes doigts, depuis la salle à manger d’où je songeais aux excursions fantastiques, de dessiner nonchalamment des motifs sur la fourrure synthétique rouge du canapé pour tromper l’ennui.


Dehors, car il ne m’était pas interdit de sortir, le problème se posait ainsi qui revenait au même, l’espace était grand ouvert à la vue et à l’imagination, mais cette disponibilité sans fin ne m’était pas accessible, pour causes de propriétés privées et de locaux agricoles impropres aux jeux, et je devais me cantonner à ce piètre espace où je ne jouais dès lors qu’à éviter les poules et à parler de loin au chien attaché à sa chaîne sous l’abri à foin. J’étais certes un enfant timide dont les initiatives manquaient d’envergure, mais même lorsque deux de mes cousins, en ce temps-là souvent fréquentés, étaient mes camarades de jeu, qui eux ne rechignaient pas devant de nouvelles et alors bénignes conneries à accomplir, nous n’allions guère plus loin et n’étions à peine plus avancés. Une petite escapade dans la grange où étaient les bovins de l’oncle exploitant agricole tournait court : délivrés les toujours identiques plaisanteries sur les odeurs de bouse et d’ensilage, nous ressortions, feignant au visage l'expression d'une tête pleine d’idées. L’idée de mes cousins était quelquefois de parcourir les quelques dizaines de mètres jusqu’à la petite maison renfermée de leur grand-mère paternelle et barbue. Je l’acceptai parfois et la déclinai souvent, tant la maison et la grand-mère en question me répugnaient. Il ne nous restait guère alors qu’à nous tenir compagnie le temps que nous pouvions tenir, avant de rentrer à la maison de nos oncles et tante, non sans passer auparavant par la cave sous la maison. On y accédait par un escalier en béton qui partait au sous-sol depuis l’extérieur et on y retrouvait, outre les hommes – mon père, celui de mes cousins, des oncles et des voisins – des fûts pleins de la piquette issue de la petite vigne familiale, quelques centaines de mètres par-delà la bicoque de la vieillarde barbue.


Je me dois l’honnêteté de reconnaître que, l’espace entier m’eût-il alors été grand offert, je n’en aurais probablement rien su faire, tant j’étais empêtré, déjà, dans la prostration maladive devant la grandeur des possibles, que le moindre de mes pas et la moindre des mes opérations pour leur effectuation aurait profané et fait chuter dans la médiocrité la plus banale.



Récemment, je suis retourné là-bas, pour la première fois depuis quelques lustres. La maison n’a pas changé, un des mes oncles est mort, l'autre y vit toujours, et toujours également ma tante devenue veuve. La grange, restaurée, est devenue la résidence secondaire d'avocats de Nantais, avocats ou parents d’avocats. Y retournant, ce fut avec la conscience que c’est là que naquit et vécut ma mère, ses vingt-et-une premières années. Je l’ai toujours su certainement, mais, enfant, la distance entre ce passé d’avant ma naissance et ce que j’avais alors sous les yeux était trop grande pour que je puisse attribuer à ma mère, ici, une autre position que celle d’une sœur en visite.


Je voudrais désormais trouver d’ici que la bonté, les peines et les violences qui ont traversé les corps et les visages dont je suis l’un des destinataires. Un destinataire plus conscient que d’autres peut-être, mais guère plus avancé que quiconque : ces lieux dont je voudrais qu’ils me parlent m’ignorent superbement. Heureusement pour lui, cet horizon contrarié par les haies, ce repli de campagne se refuse fermement à offrir le spectacle de lui-même davantage qu’en quelques moments fugitifs, il a mieux à faire de son peu qu’à délivrer son sens de plein gré. Les prairies d’ici sont vertes parce qu’il le faut bien, elles ne le sont qu’à contre cœur. C’est la terre ordinaire des champs, brune à nu autour des pieds de maïs et des plants de pommes de terre, qui me paraît la plus franche pour donner la couleur des lieux, des visages et des vies ; je reçois la beauté modeste de son étendue et c’est le moindre des hommages qu’il me faut lui rendre, et le seul chemin praticable à mes pensées vers les événements, futiles, beaux et graves, dont elle fut le théâtre.



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Une photographie d'Anthony Poiraudeau



L’ancienneté des visages est ici pourtant, toujours. On ne trouve pas de photos des anciens aux murs de la maison du hameau, mais je sais pour avoir vu celles-ci, elles qui ne sont pas là, que les visages des anciens sont sur les têtes des vivants, bien plus qu’à l’intérieur d’elles. Ceux que j’ai connus comme oncles et tantes, et qui sont fils et filles, frères et sœurs et pères et mères, ceux que j’ai connus dans leur bonté timide et réelle, ont le regard d’autres, d’eux-mêmes plus jeunes ou de plus anciens qu’eux-mêmes qui, de leur part de bonté ont donné le change de douleurs et de brutalités.


C’est de cette violence dont je voudrais, si des textes le peuvent et si des miens pouvaient être de ceux-là, rendre justice. La violence fut ici comme ailleurs, comme partout où elle est, c’est-à-dire partout. Mais celles et ceux qu’elle traversa ici ne furent nulle part ailleurs.


Anthony Poiraudeau



 

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Pour continuer l'exploration des blogs participants ce mois-ci :

 

 

Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ et Jean-Yves Fick http://jeanyvesfick.wordpress.com/
Tiers livre http://www.tierslivre.net/ et Dominique Pifarely http://pifarely.net/wordpress
Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/ et Urbain, trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/
Morgan Riet http://cheminsbattus.spaces.live.com/ et Murièle Laborde Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/
France Burghelle Rey http://france.burghellerey.over-blog.com/ et Denis Heudré http://dheudre.over-blog.com/
Florence Noël http://pantarei.hautetfort.com/ et Anthony Poiraudeau http://futilesetgraves.blogspot.com/
Anne-Charlotte Chéron http://feenmarges.blogspot.com/ et Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/
Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/semenoir/ et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/
Louis Imbert http://www.samecigarettes.wordpress.com/ et Arnaud Maïsetti http://www.arnaudmaisetti.net/spip
Jeanne http://chezjeanne.free.fr/ et Jean Prod'hom http://www.lesmarges.net/
Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/

Commentaires

La violence que tu évoques ici m'a immédiatement fait penser à quelques textes et films. C'est là je crois l'art des bons textes : titiller les neurones et réveiller le paratexte qui sommeille en soi.
Évidemment, il y a tout d'abord l'excellentissime A history of violence qui illustre parfaitement la contamination du quotidien par une violence ordinaire.
Je me suis aussi rappelé Caché de Michael Haneke, un film brillant que je n'ai pas aimé mais eu toutefois plaisir à retrouvé dans un coin de ma caboche.
Il y a aussi le souvenir de Profils paysans du grand Depardon.
Te connaissant un peu, je me dis que ces choses là te parlent.
Il y a aussi un texte découvert récemment à l'occasion de la première sélection d'un prix littéraire auquel je participe comme jury. Je ne pense pas que tu connaîtras cet ouvrage qui mérite le détour tout en étant assez irrégulier : Rose amer de Martine Delvaux (publié chez l'excellent éditeur québécois Héliotrope).
Il s'agit d'une traversée au "je" de la campagne (petit village dans le fin fond de l'Ontario) vers la ville. Je l'ai lu comme un roman de la violence ordinaire qui ronge notre société. Sa première partie rend complètement justice à la violence auquel tu fais référence ici.

Toujours autant de plaisir à te lire Anthony ! Merci !

ps : j'ai cru voir un bout d'horizon au cœur du texte. J'ai apprécié que le protagoniste admette le fait qu'il n'aurait su que faire de cet espace infini.

Écrit par : Anne-Charlotte Chéron | 04/06/2010

J'ai attendu un peu d'être mieux réveillée pour plonger dans l'étendue de ce texte, de cette terre neutre, et la bien sentir, elle et ceux qui y vécurent, que je n'ai pas connus, que j'aurai pu connaître (n'avons que le souvenir de quelques photos)
C'est très beau Anthony

Écrit par : brigetoun | 04/06/2010

Voilà un bien étrange mélange. Ce texte flirte avec la nostalgie, descend un peu sur la condition timide du narrateur pour faire éclater toute une violence sourde subie par toute la famille, dirait-on. Violence qui se transmet de génération en génération et dont le petit garçon porte toute la pression aujourd'hui comme un lourd fardeau.

Écrit par : arf | 04/06/2010

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