Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23/02/2010

Hors cadre

 

15843_1228561917594_1335455578_30770172_5708216_n.jpg
photographie F. Noël

 

 

Hier, une femme, avant-hier, un homme, le jour encore avant, une très jeune fille les lèvres au gloss rouge incarnat –plus personne n’utilise cette couleur-là sauf les putes, et elle parce que son mec, 15 ans à peine, l’aime comme un mac puis tu dois me le prouver poupée, si tu prétends que tu tiens à moi - le jour avant un garçonnet avec sa petite voiture.
Le néon flashe à la nausée, il tressaille et ces petits bruits crus agacent les dents et le tendon de mon cou, à droite.
Hier une femme, à peine plus jolie que ma femme. Mais elle m’émouvait, plus encore que la gamine en perdition dans son amour de lycée, travestie en cocotte.
La porte, ses gonds de fer, sa peinture vert écaillée – troisième sous-sol étage des nénuphars, les parkings hébergent des voitures avec des sollicitudes de nom de seigneuries- juste au-dessous des bruyères (rose) et au-dessus de rien. Rien ou tout comme. Un vide ventilé sans jamais de lumière et cette odeur acre de la terre humide et stérile, d’argile froide sur air tiède perpétuel.


La caméra d’angle ne voit pas les visages, sauf s’ils lèvent la tête. Mais jamais aucun ne le fait. Ils savent qu’observer celui qui vous observe peut-être suspect. Ils n’ont rien fait que de misérables misères, des petites saletés, la morale en grumeaux, vendre des bêtes pas des âmes, déguerpir avant d’aimer vraiment ou voler un colifichet quasi gratuit.
En moyenne, il y en a un par jour qui le fait, par hasard ou parce qu’il sent cette attente que je concentre sur ce moniteur, perdu dans ma cabine, tout serré dans mon costume gris de veilleur de nuit. Les néons déforment de leurs sourcils les arcades qui s’exclament, et leur nez s’aplatit. Malgré tout ils sont beaux mes visages noctambules.
L’enfant, il était très jeune. Sa mère chargeait la voiture d’une énorme valise, les doigts alarmés, malhabiles, bagués mais secs, la peur gonflait ses cheveux. Et lui, avec ses Vroum vroum, iiiiiiiii sur le macadam à faire crisser les pneus comme dans les vraies poursuites et puis ce geste, terrible, juste avant d’embarquer, revenir en arrière, tendre la petite voiture sous l’œil de la caméra, tiens, prends-la, nous on s’en va où il n’y a que des bateaux… tiens
La gosse, la veille, son mec l’a éloignée de la caméra main sous sa fesse, la langue fichée dans son cou. Elle boitillait dans ses bas résilles. Il l’a plaquée sur un poteau, le genou remonté entre ses jambes, ouvrant d’un geste son décolleté, pas assez loin pour que je voie ses yeux mouillés fixer longuement la caméra pendant qu’il la serrait, la prenait, jouissait vite. Poupée sans force, soumise à l’inéluctable et moi fasciné sans désir, jusqu’à la dernière secousse, moi fixé sur ma miette de vie de la nuit, comme dans un film, la tristesse en plus.
Alors, cette femme, hier. Ses joues transparentes, le petit sac collé sur son ventre, tenue de soirée obligée, tintement de talons dans le grand cloaque du parking. Cette énergie à virevolter jusqu’à son véhicule, puis soudainement s’arrêter là. Comme consciente d’un ridicule ou d’être déplacée puis ce cri remonté des entrailles par sa gorge équarrie. Cette solitude inutile que ne comble aucune vaine parade. Et moi, hors champs, chialant comme un môme après sa mère, cette image de mère, ses cris de mère et pas d’échos, pour moi, jamais.

10:33 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : parking, nouvelle, observateur, abandon |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

Commentaires

C'est très dense, très tragique et émouvant, et c'est aussi la réalité. Très bien observé de l'intérieur ou ressenti sans l'avoir vu mais compris et deviné. Ou pressenti. Intense et révoltant. Et le personnage du gardien, qui a ses propres douleurs, mais pourquoi n'intervient-il pas?

Écrit par : christiane de Rémont | 26/02/2010

Très dense oui ! un beau texte et une image troublante.
Vos photos sont en mouvement avec votre écriture. J'apprécie beaucoup tout ce qui se dégage de l'ensemble.
Je suis ravie, de revenir vous lire, J'espère que vous n'hésiterez pas (pour ce que vous savez ;-)
Merci pour votre message également apprécié et ce billet finement composé. Un hors cadre très prenant. A T. bientôt peut-être...

Écrit par : Frasby | 28/02/2010

Un petit bonjour en passant.
Je suis fan absolue de vos textes, longs ou courts.
Attends avec impatience le fruit de votre collaboration avec Pierre Gaudu.

Écrit par : Claudine Mangen-Sales | 03/03/2010

oui claudine pierre est entrain de nous fabriquer un superbe portfolio !

Écrit par : florence Noël | 03/03/2010

bonjour claudine ! (lambikoalaklemu)

Écrit par : lam | 05/03/2010

Les commentaires sont fermés.