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23/08/2009

Le curieux pays de Chamawachaga : la chambre qu'on ne loue qu'une fois, une seule

La chambre qu’on ne loue qu’une fois, une seule

 

Dans l’Hôtel de la rue Depas, à quelques mètres de la place principale de Chumcherry, il se murmure qu’il y a une chambre vraiment particulière, une chambre qu’on ne peut louer qu’une fois, une seule, pour une seule nuit. Je me suis enquis de cette particularité auprès de mon loueur, mais il a fait mine de ne pas m’entendre, comme je m’y attendais.

 

L’expérience du banc public m’avait échaudé et je n’étais pas près à retenter des expériences sans préparation préalable et sans une enquête approfondie sur les risques que j’encourrais. Il se pouvait tout aussi bien qu’il n’y ait rien, là, que de très normal, juste une légende ou une blague malveillante à mon endroit que les indigènes auraient manigancé pour me retenir en ces lieux.

 

Je revins donc à la charge plusieurs fois auprès de mes informateurs – quelques vieux grognons qui passaient leurs journées à regarder les passants passer, arguant que si les passants passaient c’est qu’ils désiraient être reconnus dans ces fonctions de passants et qu’il fallait donc des témoins en des lieux de repères fixes pour en attester. Ce à quoi, je n’avais en général à répondre qu’un borborygme impuissant, montrant la grande limite de mon imagination face à l’inventivité naïve des populations autochtones.

 

Vous l’avez compris, ma grande force réside dans ma ténacité qui me permet d’aller au fond des choses, sans jamais désemparer face aux obstacles de tout ordre. J’obtins donc de meilleurs renseignements sur cette chambre qui m’occupait l’esprit lorsque l’un des vieux me raconta l’aventure qui lui était arrivé en personne alors qu’il allait sur ses vingt ans.

 

« A l’époque », me dit-il, « j’étais un jeune homme fort fougueux. Je faisais partie de ces passants et pour passer dans un sens et dans un autre, pour courir à gauche à droite et crouler sous les tâches à accomplir, j’étais sans pareil. Je terminais alors un apprentissage chez mon maître, le marchand de noms. C’est une tâche ardue qu’un tel travail et jamais autant qu’à l’époque je n’ai été envahi par le poids de la tâche qui m’attendrait le lendemain. Or, il se fait que vingt ans est aussi l’âge où l’on tombe facilement amoureux. Je suis un homme qui aime les lettres, les sons, les manières dont ils se marient et s’enchaînent. Ils sont pour moi autant de trésors que je fais couler dans ma bouche et que je prononce à l’envi tout le long du jour. Par mon métier d’alors, j’étais amené à manipuler de nombreux noms et notamment ceux des jeunes filles dont certaines, je dois bien l’avouer, possédaient des charmes troublants.

 

Bien prononcer le nom d’une belle, avec ce miel dans la salive qui en rend le son proche de l’harmonie originelle, est un don qui vous rend rapidement irrésistible. Il se fait que j’avais découvert que je possédais ce don, et plus encore que les jeunes femmes y étaient très sensibles. Très vite, je ne me mis plus à courir en tout sens seulement à cause de ma fougue naturelle ou des très nombreuses tâches que m’imposait mon emploi…. Non, je courais aussi d’un nom à l’autre et d’une bouche à embrasser à une main à tenir. J’avais dix demoiselles, toutes plus appétissantes les lunes que les autres à qui il fallait conter fleurette, ce à quoi je m’employais à merveille.

 

Bref, bientôt les jours ne me suffirent plus. Remplir toutes mes obligations me prenait aussi mes nuits et j’en vins à être un passant très fatigué, traînant l’allure et lorgnant avec envie sur les petit vieux qui comme je le fais à présent, attestaient en assis de mon énergie sans limite.

 

C’est alors que l’un d’eux m’apostropha et s’enquit de mon train ralenti, de ma mine grise et de mes airs las. Il m’apprit ainsi l’existence de cette chambre où l’on ne peut dormir qu’une fois, une seule, dans l’Hôtel de la rue Depas.

 

Manquer à ma charge ou à mes amours me semblait également un crime et je m’apprêtai à refuser lorsqu’insistant il me dit que la nuit m’appartiendrait à moi seul et que je ne manquerais à personne ni à rien.

 

Il faut comprendre que j’étais exténué. Une telle proposition sonnait comme une main secourable face à un emballement qui finirait par causer ma perte. C’est pourquoi, sans en savoir davantage, je me rendis dans l’Hôtel de la rue Depas et ainsi que le vieil homme me l’avait indiqué, je demandai la chambre 8, en appuyant sur le chiffre huit, comme si aucun autre ne pouvai t me satisfaire.

 

L'heure de la sieste - Time to take a nap

 

 

Eh bien », conclut ainsi son récit le vieil homme espiègle, « je n’ai pas été déçu !! Cette nuit fut en effet mienne et seulement mienne, et elle résolu nombre de mes soucis d’alors. »

« Mais que s’y passa-t-il ? », m’exclamais-je dépité, « En quoi cette chambre ne pouvait-elle être louée qu’une fois et quelles étaient les propriétés qu’on lui attribuait ? »

 

« On y dort particulièrement bien », me répondit avec malice le vieil homme. « C’est tout ? », insistais-je un peu frustré.  Il répliqua : « C’est tout, oui, mais c’est énorme. Une nuit rien qu’à vous, où vous ne manquez à rien ni à personne et où vous pouvez dormir tout le saoul de votre vie…. Ce n’est pas rien. Louez-la, vous comprendrez, mais suivez mon conseil et attendez d’être très très fatigué. Car ce sera la seule et unique fois que vous aurez cette chance. »

 

« Que se passerait-il », lui demandais-je perplexe, « si vous désiriez la relouer ». « Oh, » me dit le vieil homme, « j’ai bien essayé, vous pensez. Mais le loueur n’avait plus de chambre 8. J’ai loué la sept, la neuf et toutes les autres, j’ai fait des plans de l’hôtel, je l’ai inspecté nuitamment, mais jamais je n’ai pu retrouver la chambre huit. Elle n’existe plus pour moi. »

 

« Le loueur a peut-être réattribué les numéros ? ». « Non », me répondit avec conviction le vieillard, « mon petit fils l’a loué il y a peu, je lui avais conseillé ce remède suite à quelques déboires de cœurs… L’hérédité, vous comprenez… Il en a été tout transformé… »

 

« Oui, mais… » ajoutais-je, de plus en plus perdu, « comment avez-vous fait le lendemain pour justifier le travail non fait et vos absences près de vos belles ? ».

 

« Ah, mais », ajouta le vieillard, « cette nuit-là n’a existé que pour moi. Ils ne pouvaient pas s’en rendre compte, vous comprenez… »

 

« Heu, pas vraiment », répondis-je… « Cela ressemble à une chimère qui vous aurait abusé, si vous me permettez, rien ne prouve que cette chambre existe et que cette nuit n’exista que pour vous ».

 

« Vous êtes un incrédule, jeune homme », bougonna le vieillard. « Mais je vous pardonne, allez, moi aussi en mon jeune temps, on ne pouvait guère m’en conter… Sachez que je n’ai pas fait que dormir, cette nuit-là, une nuit rien que pour moi, à la longueur de mon envie, de mon besoin !!!! Un monde, vous voulez dire, j’en ai aussi profité pour écrire trois livres qui furent tous publiés dans les mois qui suivirent. Ce qui résolu tous mes problèmes, puisque j’avais ainsi trouvé un métier sans maître et que désormais ce furent les belles qui vinrent à moi et non plus moi qui courais vers elles ! Pensez-y ! Mais choisissez bien le moment, on n’a jamais trop besoin d’une nuit hors du temps…. »

 

 

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