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10/08/2009

Feuilleton d'été : le curieux pays de Chamawachaga 1. Le banc public

Préface

 

 

Dans le pays de Chamawachaga, posé comme une pierre au sommet d’une colline verte et douce, l’explorateur Fitzgerald Cloug fit nombre de constatations alors qu’il accomplissait un premier voyage de jeunesse.

 

Il avait été amené à s’intéresser à ce pays par son professeur, Mc Millan, un homme austère, plongé nuit et jour dans d’épais livres d’Histoire que seul lui, en des décennies, avait eu l’idée d’ouvrir et de lire.

 

Plus tard, alors qu’il avait publié depuis des années déjà les notes que voici, il décida de retourner dans cet étrange pays, pour répondre aux très nombreuses critiques que son carnet de notes avait suscité dans le monde universitaire et même dans le grand public.

Il entreprit donc une deuxième expédition, mais malheureusement, il ne put jamais retrouver le chemin exact. A l’heure des satellites et des GPS, cela parut étrange au plus grand nombre qu’on puisse égarer un pays et plus personne, dès lors, n’accorda de confiance à son récit.

 

Fitzgerald est un de mes chers amis. Ce rejet de la communauté scientifique fut vécu par lui très durement. Il s’enfonça doucement dans la folie. Je pris sur moi de republier ces notes, en espérant que les lecteurs, à leur tour, ne contracte pas cette mélancolie qui mène à la perte de raison. Il suffit, je crois de voir ces récits comme de belles histoires, qui nous en apprennent plus sur nous-mêmes, sur ce qui fait que notre monde semble normal et sur ce qui, soudainement peut mettre en danger cette conception des choses. Ces notes peuvent être lues comme un simple amusement de l’esprit et des fables à méditer, surtout les soirées d’hiver, quand on fait flamber un bon feu dans l’âtre, comme nos grands-parents le faisaient encore.

 

Une chose reste certaine pour moi, mon cher ami Fitzgerald est un homme scrupuleux, sérieux et sans aucune fantaisie personnelle. Il a toujours été incapable d’inventer même une minuscule histoire à ses très nombreux neveux. Si ces récits sont pure invention, le mystère demeure donc de savoir qui les a inventés et comment ces récits ont pu apparaître comme des réalités à mon cher ami. Il reste aussi à comprendre quel phénomène fait suinter d’un liquide rouge sang la pierre qu’il ramena de son premier voyage,

 

 

Signé Malory Liddell, éditeur scientifique.

 

 *


Le banc public

 

Au centre du pays de Chamawachaga, il y a une toute petite ville, appelée Chumcherry. Je parlerai des habitants plus tard et en quoi ils sont particuliers à mes yeux, mais ce qu’il faut savoir, avant toute chose, c’est qu’au centre de cette petite ville, il y a une place publique. Et sur cette place, affleurant les pavés, il y a un énorme roc en forme de banc. Personne n’a jamais essayé de l’en enlever car les gens d’ici disent qu’il est enraciné dans la colline, si profondément, que si on tente de l’en arracher, la colline se fissurera et que le pays de Chamawachaga se fendra en deux, comme une noix.

 

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Ce banc est un endroit peu fréquenté. Cela m’a intrigué longtemps, car en fait, il est assez bien situé, au soleil, et ce doit être plaisant de s’y assoir, pour y lire un livre ou tout simplement pour pique-niquer. Il a une longueur de cinq mètre septante neuf – c’est le tenancier de l’auberge qui me l’a affirmé - et une profondeur de deux mètres. L’assise est assez élevée puisqu’il faut grimper à deux mètres dix-huit pour s’y assoir. Excepté ces dimensions vraiment extraordinaires, ce banc ressemble à tous les bancs et semble avoir été taillé de mains d’homme. Ce que tous les gens d’ici nient, évidemment, affirmant qu’il s’agit d’un hasard naturel, que ce roc ressorte là, au milieu de la place de leur principale ville, qu’il soit d’une forme parfaite de banc et qu’il y ait même des marches  qui permette d’y grimper pour s’y jucher. Enfin, pour toute personne qui fait moins de deux-mètre dix-huit, ce qui est assez courant dans ce pays comme dans le nôtre.

 

Non, si ce banc est toujours vide, c’est qu’il a des propriétés étonnantes et que même les gens du pays de Chamawachaga, habitués, comme je vous le dirai, à de nombreuses curiosités, voire étrangetés, se méfient de ce qu’il pourrait leur arriver s’ils allaient simplement prendre le soleil sur sa banquette de pierre.

 

Un explorateur digne de ce nom ne s’arrête pas aux rumeurs et aux non-dits, c’est pourquoi j’ai rapidement ourdi le plan d’aller m’asseoir sur ce banc et de juger par moi-même de ses soi-disant propriétés qu’on lui attribuait.

 

Les gens d’ici disent que si on s’assied sur ce banc, la face du monde change et vous pas et que par conséquent, il n’est pas bon de vieillir plus vite que ses amis. Tout cela ressemblait pour moi à du charabia de gens ignorants, des fadaises sans fondement.

 

J’annonçai donc à tous que je m’assiérais sur le banc public de Chamawachaga et que j’invitais toute la population intéressée à assister à cette expérience. Ainsi, leur dis-je, nous pourrons juger ensemble si c’était eux, moi ou bien personne qui avait changé durant cette brève expérience.

 

Ce que je fis un jour de beau soleil, agrémenté d’une petite brise qui atténuerait la chaleur qui ne manquerait pas de régner sur cette pierre. Quelques personnes avaient trouvé amusant de s’assembler tout autour. Mais certaines, qui m’avaient accueillies depuis quelques jours déjà, m’embrassèrent au matin, me remirent une lettre et me dirent adieu les larmes aux yeux. Je les rassurai en riant et en leur affirmant que nous nous reverrions bientôt. Ce à quoi ils me répondirent que c’était certes possible, mais qu’on ne peut jurer que les choses se passeront deux fois de la même manière et qu’à l’avenir nous pourrions très bien ne plus être amis.

 

Faisant fi de leurs remarques et dans l’intérêt de la science, je me hissai sur le banc de Chamawachaga. Assis là au-dessus, j’eus du mal à observer les visages de mon public qui reprit rapidement ses occupations. Quelques dizaines de minutes plus tard, n’ayant encore constaté aucun changement, sinon une soif lancinante et une envie pressante d’aller aux toilettes, j’entrepris de descendre les marches et de rejoindre les habitants.

 

J’ai du rapidement admettre qu’ils avaient eu raison de me mettre en garde. Mon premier mouvement fut d’aller raconter l’absence d’expérience bizarre à mon ami l’aubergiste. Mais il ne me reconnut pas. Je crus à une farce, mais je constatai vite qu’il en était ainsi de tous les habitants que j’avais croisés jusqu’alors. Et ce qui me convainquit, même la montreuse d’ombres qui pourtant avait tout intérêt à me reconnaître car je lui devais encore quelques menues monnaies de son pays.

 

Quand j’ouvris les lettres que certains m’avaient remises avant mon expérience, je pus y lire la date, l’heure et le jour de leur missive. Ils y avaient également noté quelques détails personnels. Quand je retournai voir l’aubergiste, il lu cette missive avec crainte. Oui, me dit-il, c’est bien mon écriture, mais je ne vous l’ai pas écrite. Quant à ces détails, je suis désolé, mais mon nom n’est pas Bertiaux, mais Bertrand et je suis né dix ans plus tard que ce qu’il est noté ici. Ainsi le monde avait bien changé durant mon bref séjour sur le banc.

 

Mais le plus étrange fut qu’en consultant son registre, il découvrit que j’avais une dette envers son auberge qui correspondait à la note impayée de mes cinq jours passés chez lui. La montreuse d’ombre aussi me réclama rapidement le montant de mes achats. Le monde avait changé, mais je n’étais quitte d’aucune dette ni d’aucune influence sur les choses. J’avais par exemple déchaussé quelques pavés du grand chemin, quelques jours auparavant pour en analyser l’origine, et ces pavés manquaient toujours au revêtement de la route.

 

En m’asseyant sur ce banc, j’avais glissé comme dans un monde parallèle ou tout était étrangement semblable, mais à la fois, manifestement différent. Cette expérience me perturba tant que je ne m’en suis pas encore tout-à-fait remis. Et chaque fois que je repense à mon pays d’origine, celui que j’ai quitté et que je vais retrouver, un doute s’insinue ne moi : s’agira-t-il du même ou d’un autre, parallèle lui aussi ? Le banc agit-il seulement sur le curieux pays de Chamawachaga ou bien a-t-il une influence plus vaste ? Et cette idée me poursuit nuit et jour. L’aubergiste n’est plus mon ami, j’ai du changer d’hôtel. Et cela plus que tout me poursuit comme un regret. D’autant qu’un autre questionnement s’est infiltré en moi, sournois : est-ce le monde autour de moi qui a changé subtilement ? Ou bien est-ce ma personnalité et mes souvenirs qui se sont modifiés? C’est à cause de cette grande incertitude que je noterai désormais tous les détails de mon expédition et que je garderai sur moi ce carnet de récits. En prenant comme pari que les curiosités de ce pays affectent davantage les gens que les choses et que mon carnet demeure un témoin permanant dans l’exploration de ces contrées inédites.

 

 

**

 

Illustration photo de Christiane de Rémont

Commentaires

On est tellement occupés à des sottises que je n'avais pas eu le temps de laisser un commentaire sur cette nouvelle : tout y est bon, il n'y a rien à jeter, et j'aime surtout, en conclusion, l'espoir d'ouvrir les carnets de l'auteur sur de nouvelles aventures.

L"illustration me donne envie d'aller moi aussi m'asseoir surle banc.

Écrit par : Lise | 12/08/2009

j'aime cet écrit du "monde parallèle "
bel été à toi

Écrit par : colette | 12/08/2009

Merci Lise, Merci Colette pour cette lecture. Je les poste parcequ'ils sont en cours, enf ait j'ai envie de les reprendre. je trouve que cela ferait un chouette recueil pour jeunes ados. Fantastique mais avec une pointe de légèreté. Vous aurez la suite déjà écrite, d'ici peu...

J'espère que tu vas bien Colette, je t'embrasse!

Écrit par : flo | 12/08/2009

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