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20/03/2009

Poitrail

Pour Marie-Louve, quand elle pourra le comprendre, en espérant qu’elle garde d’ici là ses rêves intacts.

 

---Poitrail ---


Acte 1 - Trouvaille.

Boîte 567, expédition Shemland, Année 1999.

Deux vasques en poterie rudimentaire, de terre séchée et sans cuisson. Forme large et oblongue de la base surmontée d’un grand col haut de 30 cm. Aucun vernissage, probablement peu d’étanchéité. Date estimée : 10.000 ante J.C. Décoration : motifs prolifiques sur l’une contrastant avec une parfaite sobriété de l’autre. Les dessins mi abstraits mi figuratifs semblent de nature hiéroglyphique. La répétition de certains motifs de manière non symétrique pourrait relever à la fois d’une expression symbolique et narrative. Langue non identifiée. Contenu vide, ni poussières, ni résidus (sondé à l’aide d’une micro caméra). Certainement de fonction rituelle plutôt que pratique. Trouvées en couche 5, enterrées tête-bêche, au pied de la pierre dressée centrale.



La table est bancale et la lumière verte de l’antique lampe de bureau tombe de biais sur un fatras de carnets et de plans. Un bras appuyé sur le bord, l’autre tendu pour mettre sous le faisceau une des vasques étudiées, Lucien se tient dans cette posture moitié assis, moitié dressé qui préside toujours à ses recensements. C’est un travail ardu, que beaucoup d’archéologues dénigrent, préférant l’instant de la découverte sous le grand soleil poussiéreux des champs de fouille, à cette solitude de l’archivage des objets exhumés. Lucien est rigoureux, scrupuleux presque. Il note le moindre détail ainsi qu’il l’a toujours fait, de la même manière qu’il l’enseigne à ses étudiants, parce que c’est ainsi que son maître lui a appris à le faire. Lucien pense d’ailleurs qu’il est devenu plus méticuleux que lui, à la longue. Cinquante ans demain, dont trente-cinq passés sur des lieux de ruines, des déserts de pierres, des vestiges avérés ou simplement présumés. Et plus de la moitié à décrire, étudier, mettre en relation les objets et l’histoire, les plans et les thèses.

- Professeur Shemland, il va falloir terminer, je ferme dans cinq minutes !

La voix de l’appariteur a surgi à une cinquantaine de mètres de là, du couloir menant aux ascenseurs. Quatrième sous-sol sous la facultée de Philo et Lettres… ici, le soleil ne vous dit pas quand il est l’heure de rentrer. Lucien laisse tout en place, il reviendra demain, encore, pour clôturer. Mais avant de passer la porte, il se ravise. Quelque chose qu’il n’a pas vu lors des fouilles, quelque chose qui le fait revenir encore et encore vers ces deux vasques inhabituelles. Il le sait, il l’aurait sur le bout de la langue si c’était un mot. Il a la conscience de côtoyer une exception. Sous leur apparente banalité, ces vasques content une histoire et cette fois, il donnerait dix ans de fouilles pour la connaître. Il caresse les caractères, sensuellement. Tout l’enjeu de son métier se résume à ce simple toucher. Il tremble de le réaliser, fragile soudain.

-Allez, raconte-moi….

Un cliquetis impatient de clés dans le couloir. Il sursaute, tourne le pas. La faible lumière du plafonnier s’éteint.

*

Acte 2 : Poitrail


aïa est belle comme un germe de blé. aïa a la peau qui croustille lorsqu’on lui lisse la joue. C’est la poussière déposée sur sa sueur puis séchée qui fait ce petit bruit. Dessous, son visage est doré. Son nez fier. Sa natte haute tressée sur son crâne. aïa aujourd’hui « passe ». L’Epoux l’attend entre les quatre tentes des quatre âges. aïa a toujours nommé cet endroit le non-lieu. Il n’existe que si l’on s’y rend, c’est ainsi que son passeur lui a appris à le désirer.

La nuit monte à une allure de chevreau vers les mamelles gonflées de sa mère. Le soleil se distend, il devient gros de feu à l’approche du passage sous la ligne des terres. Rejoindre les eaux primordiales n’est facile pour personne. Alors aïa le contemple avec sympathie, comme un frère ami qui lui ouvre la voie. La nuit monte et envahit tout. Et la distance de sa main gauche à sa main droite s’efface tant qu’elle ne sait plus si elles sont jointes ou ballantes. Cette nuit s’avance sans ses parures de lune et d’étoiles. Ainsi l’a voulu le passeur comme son passeur avant lui en avait décidé. aïa sait le moment proche comme pouvait l’être la tête de l’enfant à naître entre ses jambes. Elle chancelle de peur.

Toute cette année durant, au fil des travaux de cueillette, de cuisine et de maternité, de nombreuses histoires lui sont venues aux oreilles. Chacune dessinait du passage une autre couleur, une autre issue. N’écoute pas disait le passeur, tu n’affronteras que ton nom. Unique et dissemblable, aucune histoire ne te rassemblera.

Puis est venue le temps où l’homme sans barbe et sans sandale a glissé son bâton dans l’embrassure de la tente des plus jeunes filles. Il l’a désignée et l’a guidée, sans un murmure, sous le grand Bouleau. Il a ordonné à aïa de tondre trois brebis dont elle a cardé la laine. Puis, après en avoir enlevé la graisse et toutes les impuretés, elle l’a modelée en une longue tunique. Puis, elle s’en est vêtue. Alors, elle a égorgé la plus ancienne des brebis, au ventre sec, dans lequel plus aucune eau primordiale ne viendra donner vie à un jeune agneau. Et du même couteau qui lui avait servi pour la tondre, elle l’a égorgée. Sans attendre que le sang ne tiédisse, elle l’a vidée, et a tiré sa peau. Du même couteau encore, elle a raclé la chair, jusqu’à ce que le cuir en soit lisse et doux. Au matin de ce labeur, sa tunique était plus rouge que beige. Elle a fait sécher la peau, tendue entre quatre piquets. Sinon qu’elle la baignait chaque jour de ses urines. Pour la faire blanchir comme le lait. Au quarantième jour, elle a quitté la tunique impure pour revêtir la tunique de peau. Et le passeur est revenu vers elle.

La nuit est une. Qui sait son commencement puisé aux commencements des siècles, là où le Dieu du premier des pères de son père a promulgué l’ombre qui couvre tous les noms. Qui sait sa fin cherchée dans le silence, là où la voix du Dieu des derniers des enfants de son enfant ne cesse de rebondir. Durant quarante jours elle est restée au bas de la colline en attendant l’homme sans barbe et sans sandales. Son passeur. Et la voila maintenant seule, ou presque, foulant le chemin des quatre tentes. Son bébé, son sans nom, collé à sa poitrine, elle avance au milieu des ténèbres.

Dans la première tente, un trou au sol, œil noir dans le noir. Elle doit puiser l’eau des origines. Le puits déroule sa corde si longue si longue, qu’il lui faut le quart de la nuit pour ramener un seau d’eau obscure où tremble une pépite. Le passeur prend le sans nom, l’enfant qui dort contre son sein, le dépose dans le seau vidé. Déroule la corde dit-il. Et quand Haïa hurle, il substitue son souffle par un chant double. Elle parle maintenant pour l’enfant et pour elle. Haïa lâche le seau, et ses larmes sont noires.

Dans la deuxième tente, un lionceau, fourrure d’or dans le feu. Elle doit l’abreuver de son sein. Il a si soif, dit HaYa. Tant qu’il lui faut un quart de la nuit pour que le fauve s’endorme repus sur son giron.

Dans la troisième tente, un trou au ciel, œil clair dans le noir. Elle doit puiser l’eau d’en haut. Rien de ce qu’elle admire n’est plus grandiose, les étoiles défilent, soudain proches à un doigt, puis lointaines comme mille déserts entre elles. Enfin, au trois quart de la nuit, un seau en descend rempli d’eau clair où baigne son enfant. HaYHa lui chante une comptine à deux voix pour qu’il se reconnaisse. La joie efface la peur.

Vient la dernière tente. Brasier déchiré d’une gueule, une lionne y rugit en peine de son petit. Va mets-lui l’enfant au sein, dit le passeur. Me le rendre pour me l’ôter encore, dit HayHa, non c’est trop. Qu’elle me nourrisse moi ! Soit dit le passeur. Un quart de nuit encore, HaYHaï dégage ses membres ankylosés des pattes de la bête, sa tunique y reste accrochée et la dénude entièrement. Parée de sa seule descendance, elle sort à la rencontre de l’aube.

L’Epoux t’attend, dit le passeur. Une vision d’argent, quelques feuilles blanches qui frissonnent. Soulever le pan de toile qui ferme la tente. Trop de lumière.


*

Acte 3 : Sonnailles




A l’heure pile, le carillon se met en branle. Le nom de la mélodie est inconnu du professeur, sinon qu’elle lui rappelle celle de la publicité « Confiture Bonne maman ». C’est radical, dès les premières notes sonnées, il ne peut s’empêcher de l’entonner mentalement. Le carillon cesse sa brève ritournelle, amputée de la chute « C’est la confiture que j’aime tant ».

- Pardon ? Vous disiez professeur Shemland ?
- Moi ? Rien… C’est déjà ouvert ?

Le préposé à la réserve masque son amusement en s’absorbant avec application dans le tri de son trousseau.

- Voila qui vient, professeur

On dirait un gardien de prison, pense soudainement Lucien, ou un passeur…

- Oui, c’est cela ! Un passeur !!
- Pardon ? Vous disiez professeur Shemland ?
- Rien, j’ai juste rêvé… enfin si, quel est votre prénom encore ?
- Moi ? … Petrus, pourquoi ?

Mais Lucien a déjà poussé la porte métallique. Son rêve lui monte des pieds à la gorge, coince un peu sur les détails. Mais cette fois, il n’a pas de doute. Il se rue sur la vasque ornée, qu’il saisit d’une main tandis que de l’autre il allume la lampe de bureau. Et ses yeux voient ce que son songe lui a raconté. Quatre triangles pour quatre tentes. Un arbre sous la colline, un à son sommet. Un rond noir et un rond clair, pour les deux puits. L’un d’eau, l’autre au centre d’une constellation. Une lionne, un lionceau. Un bébé, une femme nue. Les deux globes de sa poitrine. Un homme sans barbe ni sandale, bâton brandi… Lucien tremble, il lit sur ce vase une histoire vieille de dix mille ans. Il est fébrile, il vérifie chaque détail, tout correspond. Il tient sa découverte, un rite de passage préhistorique, expliqué comme s’il en avait été témoin. D’ailleurs, il l’a été… Lucien part d’un rire stupéfait….Un scoop dans son métier, le couronnement de sa carrière.

Oui, mais… Un doute le cisaille soudain. Le rêve est-il intuition ou fantasme calqué sur les motifs étranges ? Non, cela ne se peut. Lucien rumine : HaYHaï, quelle est ta dernière lettre ?

Par la porte mal fermée, un courant d’air fait frissonner la grande feuille calque où les caractères de la vasque sont reproduits. Puis vient un claquement de porte et de nouveau une secousse d’air qui emporte ses notes. De surprise Lucien lève le bras. La vasque n’est plus que tessons épars sur le sol. Juste avant d’éclater elle et l’ampoule ont fait un grand « Bop » dans un jeu d’étincelles du plus bel effet.

Par terre, de fines pellicules argentées côtoient les bris de poterie. Des pelures d’écorces, six peaux fragiles, un miracle de conservation. Et sur chacune, un caractère dessiné. Les toucher et elles retourneront à la poussière, Lucien le sait pour en avoir fait souvent l’expérience durant ses années de fouilles. Alors, il se saisit de l’appareil photo argentique, vise à raz de sol. Un grand flash jaillit qui calcine les restes végétaux. Mais Lucien n’est déjà plus dans la pièce. Il file, l’appareil collé contre son torse, sous son pullover. Il est déjà dans la rue. Le photographe ouvre à 9 heures pile. Lucien chante à tue-tête : « Confiture Bonne-maman, c’est la confiture que j’aime tant »

*

Cette nouvelle a été écrite suite à un jeu d'écriture initié sur l'auberge de ragueneau ayant pour thème "Petits rituels sacrilèges", du titre d'un recueil de Werner Lambersy. Pour lire les autres magnifiques contributions, ou participer à votre tour, suivez le lien

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