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27/10/2008

Nous vivons dans un monde cynique, Monsieur

Nous vivons dans un monde cynique, Monsieur

C’était la dernière personne à rencontrer avant le passage du train. Après quoi, les quais seraient désertés jusqu’à l’aube, à moins qu’un pochard n’entreprenne de se rouler dans une encoignure pour la nuit comme une souris fait son nid, entre cartons tournées et effilochage de plaids.

L’homme en question avait ce petit quelque chose d’apeuré dans son œil - piégé d’avance - avec son menton qui s’obstinait à dire merde à son nez, l’un pointé sur les deux énergumènes qui l’avaient en ligne de mire, tandis que l’autre humait les dernières miettes d’écho loin là bas au fond de la galerie.

Le démarchage avait commencé très tôt ce matin pour Auguste et Eglantine. La cape satinée de la clownesse charriait des odeurs de clope, mais ce n’était rien comparé à toutes ces sueurs capturées de frôlis en touchers de tant de voyageur approchés et qui appesantissaient maintenant l’étoffe. Eglantine se sentait si lasse qu’elle aurait bien défait sa houppelande, ôté ses chaussures et gravi le prochain marchepied de wagon qui s’offrirait à elle. En une journée d’arpentage des lieux elle avait eu le temps de repérer l’endroit le plus sûr où la porte d’un wagon apparaîtrait lors du prochain arrêt.

Auguste entreprit le gars par la droite tandis qu’elle lui coupait la retraite par la gauche. Du coup, il eut le réflexe de regarder droit devant, vers le mur qui bordait la dernière voie, celle du train de minuit quart. En fait de mur, il s’agissait principalement d’une palissade de blocs de béton brut, soutenant l’assise de la gare. Ici, on était dans le sous-sol, l’endroit où tournaient aigres, pisse, vieux chiens et odeur de fête dégorgée. Ca puait dru et l’heure n’arrangeait pas les choses.

L’Auguste avait un reste de flamboyance dans sa mise, avec ses surplis de velours et de gros draps de carmin et de cramoisi. C’était un fou sans ses clochettes, un diable en souliers de parade vernissé, un peu ridicule ici, forcément. Pourtant, l’homme tourna la tête vers lui dès qu’il lui eut adressé la parole. Son œil fuyant s’était alarmé dès les premières inflexions du personnage en rouge.

 

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Eglantine sut alors avec certitude qu’il s’agissait bien de leur ultime client du soir. L’amorce avait eu lieu, l’homme n’était déjà plus en partance vers chez lui, ou un quelconque ailleurs peuplé de chaleur et de lit. Il vertiginait sur place en d’autres endroits, d’un passé revenu gras, entier, avec ses vieux potages slurpeux, ses gardes à vous dans des rangs froids, entre deux grandes salles grisâtres, ses punitions de lattes cisaillant la chair sous la rotule durant de longues heures les mains dressées en l’air :

- Monsieur Bellord ? C’est… est-ce vous ?

Auguste ne répondit pas. Le protocole était enclenché. Son grimage exagérément allègre ne fronça pas d’une ride. Auguste pris les épaules de l’homme de ses mains gantées de velours grenat et enclencha la petite musique idiote de son baratin :

- Vous aimez les animaux Monsieur ?

- Heu oui…

Dans les yeux de l’homme l’image d’une souris patiemment torturée avec des aiguilles à coudre entre deux lits du dortoir s’imposa avec lancinance et il lui sembla que la peau de sa tête fourmillait sous les morsures des petites piques.

Auguste avait brandi une carte de démarcheur écornée sous un plastique opaque et fleuries de cachets savamment emberlificotés au point d’être illisible.

- Nous sommes de la Société Protectrice des Animaux de Spectacles Ambulants.

Un album photo surgit presqu’aussitôt de son pan de manche qui traînait en oripeaux jusqu’au sol. Il le déploya comme un éventail, d’un seul geste, sous le visage de son interlocuteur.

- Voyez ce sont de pauvres animaux de cirque Monsieur, ces animaux ont faim, c’est la crise pour eux aussi depuis la Seconde Grande Récession. C’est même pire que pour nous. Vous aimez les animaux, Monsieur ?

- Oui, mais, qu’est-ce que ???

- Si vous avez du cœur, vous ne laisserez pas ces animaux mourir cette nuit n’est-ce pas ? Il faut 10 euros pour en nourrir un durant deux jours, mais le mieux serait de nous faire un ordre permanent, pour assurer à au moins l’un d’eux une vie heureuse à tout jamais.

Auguste récitait son texte avec ce mélange de par cœur et d’intonation outrée qui plongeait invariablement ses interlocuteurs dans un abîme de culpabilité.

- Avez-vous déjà vu mourir un animal de compagnie ? Oui, sans doute… de vieillesse ! Mais imaginez-vous qu’il meure à vos pieds de faim, d’absence de soin adapté à son espèce. Les coûts vétérinaires sont devenus affreusement chers, Monsieur. Contrairement aux humains, ces êtres sans défense n’ont pas droit à la sécurité sociale. Imaginez-le réclamer sa pâtée et geindre et nous restant impuissants à tous les nourrir, après les avoir recueilli lors de la période de Grand Abandon qui a suivi le Second Crash Boursier Mondial. Nous qui les avons dressé avec amour pour leur offrir une vie utile à l’amusement de vos enfants. Mais même les amoureux du cirque, ceux qui les applaudissent à tout rompre, sont de moins en moins nombreux à venir les caresser à la fin des spectacles. Nous vivons dans un monde cynique Monsieur.

Le regard de l’homme devint comme halluciné. Une projection interne y avait lieu, faite de scènes où le Surveillant en chef le forçait à avaler les reliefs d’un repas pour chat, à quatre pattes, au pied de son lit, tandis qu’il susurrait des insultes obscènes. Il revit avec distinction la silhouette d’un jeune pensionnaire privé de docteur durant trois jours, alors que la fièvre étendait son emprise sur son visage, gonflait ses paupières et perlait ses jours hâves.

Eglantine avait délié le dernier ballon de son épaulette. Elle attacha prestement une photo au bout du fil. Un caniche bouclé de blanc, avec un panache pourpre sur le front.

- Celui-ci s’appelle Andy. Adoptez Andy et il n’aura plus jamais faim. Imaginez comme vos enfants seront heureux  lorsque vous leur ramènerez ce souvenir montrant votre bon cœur. Ils voudront venir le voir cabrioler sous notre chapiteau, dans notre Cirque, Le Cirque de la Vie, Monsieur.

Eglantine mima plus qu’elle n’eut un regard de tendresse, une hachure de sourire sur sa face blanchie et attristée de fines lèvres noires.

- Je n’ai pas d’enfants, balbutia l’homme dans un sursaut de révolte, je n’ai jamais pu en avoir, pas… pas après…

Mais déjà Eglantine lui nouait le ruban ivoire autour du poignet. Alors qu’elle relevait son front, l’homme pu compter les rides qui le striaient, onze, pas une de moins, que l’épaisse pâte de maquillage ne dissimulerait plus jamais.

Une sonnerie de la ré la augura une annonce. Une voix androgyne, collant des mots préenregistrés à rythmes et enjouement inégaux proféra la venue imminente du train de minuit quart, quai 9.

L’homme redressa sa stature tandis qu’il secouait, agacé, sa main lestée du ballon. Mais Auguste ne lui laissa pas le loisir de s’échapper. A nouveau, il lui tenait les épaules, débordant de reconnaissance :

- Je savais que vous étiez un être humain, Monsieur, pas un de ces corps sans âme qui méprisent la cause de nos petits compagnons puis s’en vont clamer leur droiture devant des festins outranciers. Il ne vous reste plus qu’à remplir ce formulaire, et signer, juste là. Cet ordre permanent vous enrichira le cœur plus qu’il ne lestera votre portefeuille. Vous serez un ami d’Andy, un ami des bêtes sans amour, notre ami très cher.

C’est là – peut-être à cause de cette chevalière passée au doigt d’Auguste et qui dansait sous les yeux du voyageur sans qu’il puisse s’en détacher – Oui, je vous vénère et baise vos doigts de Milord, Surveillant Bellord – peut-être à cause de l’haleine froide, éthérée qui lui rappela une autre soufflant dans ses oreilles tandis qu’un corps l’envahissait de derrière- C’est là que l’homme sentit son écorce d’homme mûr fondre et rapetisser pour laisser apparaître l’adolescent gracile qu’il avait été, trente ans plus tôt. L’homme ne sut d’où avait surgit le stylo, ni de combien serait la somme mensuellement retirée de son compte. Il signa comme on s’acquitte d’un passé, pour payer la dette d’effroi, de fureur, de haine de soi, d’infertilité choisie. Pour signer chaque acte de fuite quand ces femmes réclamaient de lui plus que la jouissance, un amour peut-être, des enfants sûrement. Pour entériner tous ses crimes de pleutres, et le premier, celui d’avoir laissé se refermer le cercueil de bois brut sur le corps d’un voisin de chambrée, sans protester jamais sur son sort.

Le train était stationné depuis dix seconde déjà. Un chuintement fusa et une des portes s’ouvrit à un mètre trente de lui. Il s’arracha aux mains gantées de rouge et d’ivoire, fit le pas qui ne le sauvait de rien. Disparut derrière des cloisons.

Eglantine soupira longuement.

- On rentre maintenant, on rentre Auguste. J’en ai ma claque pour la semaine.

- On rentre ma belle, demain on bringue, après-demain on en plume deux trois autres.

- Ceux de minuit sont toujours les plus étranges, ils me font peur. On dirait des oracles errants. Il a même deviné ton nom… Tu es tellement plus jeune que lui pourtant.

Auguste regarda longuement le train s’ébranler. La tempe contre une vitre, à l’opposé du quai, l’homme respirait avec difficulté, il le sentait. Il savait que demain, il croirait avoir rêvé, mais un ballon, une photo d’un animal aux flans creux, quelques effluves de maquillage sur son costume reviendraient vriller sa conscience. L’homme sortirait dans la rue, il ne pourrait pas plus qu’adolescent mettre fin à son calvaire. Il trouverait quelques chats, quelques chiens peut-être, à coincer dans une ruelle. Et comme autrefois, il les mettrait consciencieusement à mort, pour éviter de se faire mourir lui-même. Auguste sourit de cette manière de loup, la seule lèvre supérieure relevée.

- … Vraiment, continua Eglantine, celui-là était le pire, j’ai cru lui faire signer l’achat de son âme.

Auguste referma ses yeux s'abandonnant à une moue gourmette:

- Il n’aurait pas pu. Je lui avais déjà volée depuis longtemps.

15:02 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : nouvelle, faust, cynique, train |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

Commentaires

Ce texte élégant avec son écriture nerveuse me glace le sang.
Il sonde la noirceur humaine et l'on n'en sort pas indemne. Je hais les démarcheurs de tous poils !

Écrit par : Serge | 28/10/2008

Ah! je dois dire que, dans cette nouvelle, j'ai réglé mes comptes avec deux énergumènes qui hantait le campus universitaire de mes 20ans... Le discours rôdé sur les animaux malades et leur arnaque puante derrière de fausses cartes de démarcheurs me vrillaient la consience de leur avoir filé du blé il y a 15 ans! ;-)

merci de ton passage Serge!

Écrit par : clepsydre flo | 28/10/2008

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