Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/04/2008

récit long - extrait 6 - Chez Myriam

(…)

 

Si elle se fiait aux conseils de Myriam, la route ne serait plus longue. La voisine aux pommes l’attendait – peut-être – un de ces jours, enfin l’invitation avait été répétée et répétée souvent. Surgie de nulle part il y avait à peine deux semaines, Myriam s’inscrivait maintenant dans l’Arbre d’Esprits de la famille, ces trames de filiation tressées rituellement par les filles. Sur le mur de leur chambre, la tapisserie toujours en devenir, s’allongeait vers le bas, composée de bouts de ficelles, écheveau de laines et lanières de lin, en des motifs abstraits, où se glissaient les noms des élus, des pelures de crayons ou des écorces, des menus objets maraudés aux sacs d’amis.  

 

(…)

 

Dans son rétroviseur, les lignes des cimes formaient des virgules gobées par le ciel, et d’autres virgules suivaient. Elena s’arracha à cette hypnotique observation et hocha la tête en signe d’assentiment. Par ce voyage contournant la forêt, sa vaste densité arpentée par le flanc gauche, Elena pourrait relier les deux pôles de cette circulation étrange de la sollicitude. Elle pourrait, lui semblait-il, mesurer l’amour, où ses prémisses, en empans exacts, ne sachant pourquoi il lui était maintenant devenu nécessaire de quantifier l’inquantifiable, de soutirer au plus immatériel l’énoncé de son poids.  Bien sûr, elle ne le consignerait nulle part, elle savait néanmoins que cela comblerait d’une passerelle le néant qui la séparait maintenant de tout météorite humain.

 

A l’issue d’un raidillon, elle surplomba l’orée et sut qu’elle était en vue de la propriété sans avoir à vérifier son plan ni les indications routières.

 

De hautes haies taillées enclosaient une bâtisse dont on devinait, au travers des feuillages, les murs de grès et de schistes mêlés. Pour pénétrer dans le jardin, Elena du laisser la voiture sur un emplacement de terre durcie où le véhicule de Myriam était déjà stationné. Une allée étroite tenait lieu d’entrée. Elle était pavée de granit en demi-cercles et aménagée en un tunnel de buissons persistants, éclairée uniquement par son débouché et ce, malgré le grand midi qui dardait alentour. Arrivée à mi-chemin de ce boyau vert, Elena dut s’arrêter, stupéfaite de l’absence totale de son et de l’envahissement inverse des senteurs chargées de terreau et de mucus. L’aphonie dura quelques dizaines de secondes ; Elena, tétanisée, ne percevait même plus son propre souffle. Puis vint le chant d’un merle et par delà une voix s’adressa à elle d’un lieu qu’elle eut dit vaste, peuplé d’une assistance nombreuse mais discrète : - « Que ceux qui ne supportent pas, sortent ». Le silence se refit et il ne sembla pas à Elena qu’elle ait quoi que ce soit à dire pour le rompre à nouveau.

 

Une fine toile, fraîchement tissée par une épeire, tremblait dans l’expire d’un filet venteux. Des particules de bruine la tapissaient, chacune réfractant un minuscule prisme scintillant. Elena du la rompre, doigts en proue, écarter les deux pans collants pour émerger enfin hors du passage.

 

Face à elle, des massifs continus de rosiers bordaient la maison. Certains grimpaient sur plusieurs mètres, offrant toutes les variétés de couleurs. Sur la dextre, un jardin d’hiver au toit élégamment bombé s’allongeait jusqu’à l’orée du bois et créait l’unique connexion avec le territoire ombrageux. Le reste du domaine, qui donnait l’impression d’être plus large qu’il ne l’était en réalité, témoignait d’un savant entretien, sans une once de désordre sylvain ou d’asymétrie de ramures. C’était bien l’autre côté de sa terre, à seulement quelques kilomètres, son parfait ponant, l’opposé manifeste de son terrain.

1041393051.JPG

Était-ce une curiosité ambigüe qui avait poussé Myriam à lui rendre visite la première fois ? Elle en entrevoyait à présent la possibilité. Elena se tenait coite, plantée devant ce décor comme Alice venant de traverser le miroir. Le sentiment d’irréalité qui l’avait rejointe dans le tunnel ne l’avait pas tout-à-fait quittée, même si tout dans cette vue inspirait une quiétude feutrée.

 

Un braiement éventra l’air. Elena sursauta : l’âne devait être proche, mais elle ne voyait devant elle aucun espace qui aurait pu accueillir un animal de pâture. D’autres cris, plus répétés, la guidèrent dans sa marche jusqu’à dépasser l’angle gauche de la maison. Il y avait bien là une prairie et un abri en dur à l’angle duquel remuaient deux grands ânes aux pelages frisés. Un troisième déboucha de derrière l’abri accompagné de Myriam qui lui enlaçait l’encolure.

 

De nouveau, et comme à chaque fois, la magie de la présence de Myriam opéra. Elena se dirigea vers la jeune femme d’un pas allégé. L’élan premier qui l’avait tirée de son lit, ce matin, l’avait reprise intact. Myriam n’eut besoin d’aucune parole pour l’accueillir, son sourire heureux et entendu suffit. Elle lui passa l’hanse d’un sceau d’eau et Elena comprit qu’elle lui proposait d’abreuver les plus jeunes ânesses. Car il lui apparaissait à présent qu’il s’agissait là de deux femelles et de leur mère.

 

- « Comment s’appellent-elles ? »

 

- « La plus claire : Hestia, la plus ronde : Hélia et  leur mère : Hermesine. Mais si c’est ainsi que je les désigne, les noms qu’elles se donnent entre elles sont bien différents, crois-moi.»

 

(…)

 

 « Tu prendras volontiers un thé ? »

 

Elena sourit à la proposition. Cela ne l’étonnait guère que Myriam fasse partie des adeptes d’infusions et de tisanes en tous genres. Elle était certaine qu’on trouvait aussi dans sa cuisine un confiturier rustique débordant de pots de gelées et marmelades étiquetées avec soin. Que son détergent était bio, ses plantes engraissées de mixtures d’algues et qu’elle diffusait des huiles essentielles d’oranger le soir venu pour affronter les nuits avec le potentiel de quiétude requis.

 

Le salon possédait les charmes des demeures de maître : classique, aérée, aux plafonds hauts et moulurés, le mur latéral pourvu d’un foyer de style surmonté d’un miroir 18ème. Le plus frappant fut la transparence de l’air, la grande clarté malgré les mois d’automne, offerte par ces fenêtres en triptyques à croisillons peints de blanc. Par-dessus les baies, une lucarne en demi-lune, partagée de rayons sertis de vitraux or, bleu roi et carmins, distribuait des auréoles de couleurs sur tous les meubles.

 

Elena s’enfonça dans un fauteuil, tapissé de fleurs grège et olivâtres. C’est alors que la voix entendue un peu plus tôt, lors du « passage », lui revint en mémoire. Repousser toute angoisse, immédiatement :

 

-«  Tu vis seule ici ?»

 

- « C’est vrai ». La réponse de Myriam vient dans un murmure, du tac au tac. Il était évident qu’elle s’attendait à la question, qu’elle n’avait peut-être attendu que cela depuis très longtemps.

 

Myriam disposa un plateau lavande sur la table basse, versa l’eau bouillante dans les tasses apprêtées de  sachets. Une volute de vapeur s’éleva dans un rayon de soleil transmué de rouge et d’orangé. Ses gestes d’offrande, son visage à l’ovale doux, les paupières abaissées vers le plateau, ses épaules étroites courbées, ses cheveux blonds pointant leurs courtes mèches en surplomb de ses mains, tout fut nimbé de ce halo impalpable. Une icône, se dit Elena.

 

- « Du sucre ?  Du miel ?»

 

-  « Laisse, je vais le faire… Tu as toujours vécu ici ? »

2115386239.JPG

 

 

Myriam pivota la tête brusquement vers la baie arrière d’où l’on percevait l’orangerie mangée par les bois. Elle s’assit, mais sa main tremblait un peu.

 

-« Non, mais j’y suis née »

 

- « … »

 

 

12:54 Publié dans Roles et rituels | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : roses, thé, âne, lumière |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

Commentaires

tu as un style très particulier, très imagé et concret en même temps, très visuel. C'est exceptionnellement beau. J'aime beaucoup cet extrait, ce rapport charnel avec les végétaux. J'aime aussi l'arbre d'esprits de la famille, qui me fait penser au "medecine bundle" des amérindiens et aussi à... mon propre autel familial, rempli d'objets importants, qui ont leur propre vie (certains ont décidé de faire des voyages :-) )

les ânes ont une présence très intelligente et discrète (heureusement, d'ailleurs, parce que quand ils s'expriment, ça s'entend), différente de celle des chevaux. En montagne, la nuit, on les entend tous, ânes et chevaux, avec des bruits presque silencieux, des bruits de souffle.

Écrit par : isa | 22/04/2008

Merci de ce commentaire Isa, en effet, c'est exactement ce que j'essaye de communiquer : des visions qui donnent sens.

J'acquière un style relativement "cinématographique", et j'aime travailelr sur les détails puis sur les métaphores, ainsi que sur les ruptures.

Le fait que vous lisiez, toi et Ile, ces extraits m'encourage à continuer et jalonne cette expérience qui s'étale sur le temps. J'ai dépassé les symboliques 50 pages, et donc, je considère à présent que je m'engage dans une aventure romanesque. Je veux arriver au bout, ne fut-ce que pour moi. Mais de tout façon, depuis le temps que je suis hantée par tout cela, il est temps aussi que je fasse ce chemin.

meci de lire de temps à autre!

Écrit par : flo | 23/04/2008

En ce samedi de retour d'une semaine bénéfique à la campagne, je navigue avec un grand plaisir dans ce que tu décris. J'aime beaucoup l'atmosphère de ton récit. Il y a comme une inquiétude, ou plus exactement une sorte de "sur le qui vive" dans le personnage d'elena et Myriam véhicule quelque chose de simple qui me séduit parce que dans cette apparente simplicité on pressent une attitude essentielle.
La seule chose qui m'ait un peu "arrêtée" (mais c'est réflexe de puriste !) c'est que j'aurais préféré que Myriam n'emploie pas des "sachets" mais fasse infuser des herbes direct dans la théière !!!
Comme Isa, j'ai adoré "l'arbre d'esprits de la famille" et la belle présence des ânesses.
Superbe...
à bientôt.

Écrit par : Ile | 26/04/2008

Merci Ile, pour ce très long et très encourageant commentaire. Oui, tu as bien senti cette atmosphère du "qui vive" qui m'importe beaucoup d'instiller.

On pourrait dire que Myriam fait infuser des sachets "bio". Je m'arrangerai pour apporter cette nuance. Mais, je ne sais pas pourquoi, je l'imagine plus avoir le réflexe du petit sachet que du thé dosé dans la boule en métal... J'imagine la boîte en fer avec un fouilli de thés et tisanes divers à proposer aux invités ;-)

Écrit par : flo | 28/04/2008

Les commentaires sont fermés.