Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/03/2008

Récit sans titre - épisode 3 - Samson

C’était samedi, vers midi, aux portes de l’école. Il y a là, juste à côté, un dispensaire comme on en voit à chaque gros bourg. Samedi, un jour de vacances pour l’écolier, un jour de plombs pour les patients. J’avais espéré introspecter ces couloirs tapissés de blancs et d’icônes mariales– c’est ainsi que durant tout le voyage en bus cahotant, je me les étais imaginé - de longer les portes semi-closes, où jeter un regard, mais où l’invite se refusait à poindre. J’avais prévu de trouver un visage aux yeux brillants mais aux orbites creusés, de demi-profil, la peau du crâne exposée, la bouche entrouverte pour donner de l’air au souffle. L’épuisement lisible, la mascotte d’un drame en quelque sorte. Tchernobyl 20 ans après.

En reportage, on vient toujours bardé de sacs, de pellicules, d’appareils photographiques et d’objectifs de toutes tailles, mais bien plus encore de fantasmes. Je ne voulais pas photographier ces enfants irradiés, mais saisir l’image que j’en avais. Suivre le labyrinthe qui mènerait à ce visage que j’avais imaginé : un garçon, dix ans, tout au plus, né après, bien sûr, comme tous ces enfants. 20 ans déjà et des poussières qui n’en finissaient pas de retomber brûlant la peau, le cuir, les gènes, les descendances aussi longues que les étoiles dans le ciel, mais au visage unique, celui de cet enfant que j’allais rencontrer.

Les portes étaient closes. Le dispensaire ne rouvrait qu’à quatre heures, sauf pour les plus proches. Certains franchissaient le seuil des cabas chargés de victuailles, de fruits et de galettes. Les fichus bien serrés sur des visages ovales aux pommettes hautes et rougeaudes. Des grand-mères, des tantes, des mères, quelques hommes aussi.

Ulrik m’avait laissé un message – sans importance, il se doit juste de me tracer – et j’empruntai tout un dédale de rues et de ruelles en tentant vainement de le joindre pour l’assurer d’un envoi de chronique et d’images dans la soirée.

Je m’occupai aussi de trouver un hôtel pour la nuit car le lendemain tôt, je devais être en route pour un village un peu plus au Sud de la Biélorussie, dans la région contaminée. Je m’étais assigné ce rendez-vous avec quelques villageois indéracinables d’entre ces terres vénéneuse.

Je m’étais procuré un dosimètre que je portais sur moi en permanence. A l’aéroport de Minsk, J’avais aussi acheté de quoi boire et me nourrir sainement. Bouteilles d’eau minérale, paquet de biscottes, conserve de saucisses et fruits provenant de Russie. Dérisoire viatique pour une expédition expresse - le millième à peine de l’exposition subie par ces populations irréductibles.

J’eu l’idée de réserver un hôtel en dehors de la bourgade, plus au Sud, presque isolé. Une maison forestière qui bordait une des grandes étendues arborées traversée par la rivière Pripryat, à quelques pas de la zone contaminée. Il me fallait organiser mon transport jusque là et je trouvai un taxi en la personne d’un fournisseur qui s‘y rendait pour apporter des produit frais. Nous fixâmes 19 heures pour le départ, avec instruction de ne pas tarder afin d’arriver pour le repas du soir.

Puis, l’après-midi passant, j’ai oublié ce que j’étais venu chercher dans ce bourg. De grand’ routes en venelles je me retrouvai à mon point de départ. Il y avait là, dans la cour de l’école, une balançoire. Trois sièges en bois, des remous virevoltants, des fillettes dont une dans son anorak rouge, sans natte, sans cheveux, le crâne chauve et le rire aux dents. La tête versée en arrière. Sous l’épée du soleil d’hiver. Son corps offert, une paume, écrasée de mouvance.

En contretemps, une petite de cinq ou six ans – l’âge de Coraline - se balançait comme un coeur en chamade, chantonnant, roulis de vent sur la coque d'une voix. Ses cheveux lui coiffaient le visage, le mouvement du sang semblant battre les tempes du ciel. Pull de gros tricot, un coeur brodé sur la poitrine, une poitrine dans un coeur, chassé croisé de pieds. De son angle de vue, le monde volait d'herbe en ciel.
Une troisième petite fille, presqu’une adolescente, attendait la main posée sur le poteau, Sous l'oblique ombré des quatre montants. Son regard disait oser, enfin oser, fasciné par les mouvements obsédants, pendule d'un temps suspendu. J’eus un instant la vision de leurs ombres qui signaient "Vis" entre quatre points d'exclamation.

 494230552_9a833eec6a.jpg?v=1182749624
Une femme encore jeune est arrivée derrière mon épaule. J’ai sursauté, je n'avais pasperçu son arrivée – son ombre traînée par le contre-jour – ni entendu son pas. Parfois l’hiver se meuble d’une atmosphère ouateuse, troublant les sens leurrés par la pureté de la luminosité. Les sons comme les odeurs acquièrent une inertie étrange. C’est peut-être pour cela que la vue soudaine de son dos me sembla une apparition onirique. Ou parce que je m’étais noyé mentalement dans le cadre du tableau qui évoluait sous mes yeux.


Un dialogue s’établit entre elle et la fillette au manteau écarlate tandis qu’elle lui enfonçait un bonnet de laine rose jusqu’aux sourcils. Un débit de parole sans précipitation où je percevais tour à tour l’amour ferme de la voix maternelle et la supplique enthousiaste de la jeune malade. Un langage universel perçant dessous la langue locale.

 


"Une dernière lancée. Encore une fois maman. Regarde-moi maman. Regarde, je vis maman, je vis ! Ici, pas de piqures, pas de mélancolie, pas de tic tac glacé d'un réveil malveillant. Pas de blouse trop blanche et de sourire peiné. Pas de promesse sucrée comme un dimanche hors-jeux. Pas de couloir sans fin, d'ascenseur mal au coeur. Pas d'odeur immobile qui chatouille le nez. Pas de tube jusqu'au ventre. Pas de crayon dessinant ton absence”


Il n’a fallu qu’un mouvement d’épaule, un glissement des lisses cheveux marron sur la droite, pour qu’apparaisse le visage de la jeune mère – 30 ans peut-être - me toisant avec curiosité mêlée de circonspection. Elle m’adressa d’emblée la parole en anglais, d’un ton digne - pressant. Elle désignait l’appareil numérique, le plus discret, celui que je tiens d’une main comme un oeil dans la paume.


“Il y a des loups dans cette contrée et tous ne portent pas fourrure. On le sait. Nos visages nous appartiennent, qu’ils soient pour vous la trace d’une catastrophe, ils sont les fruits de nos amours, la chair de nos parents.”


Le ciel s’obscurcissait, j’arguai qu’il faisait trop sombre pour de quelconques photos, que je ne visais qu’à me les dessiner avec ce contour de joies quotidiennes que nos fantasmes leur enlèvent dès qu’on les évoque.


“Il n’y a plus de joie, seulement la nervure de la joie, la chair des feuilles s’est volatilisée, nous n’avons plus que la peau sur notre chagrin, notre destin est notre squelette.”


Réplique de slave, pensais-je, tandis que la fillette, un instant désarçonnée par mon incursion dans son monde, avait repris ses envolées avec toute l’énergie vouée aux plaisirs qu’on sait bientôt finis.


“On y va” décréta sa mère - elle avait les yeux d’Elena quand elle se fâche –et elles s’éloignèrent, serrées comme une seule, fusion rude, mère louve emportant son petit par l’encolure, entre ses dents.


Je n’aurais pas dû. J’eus un moment de victoire, une réjouissance rebelle : j’avais la photo, celle des trois fillettes dans le mouvement de la vie, sans distinction de destin, cette gaieté nue. J’avais aussi, maintenant, la silhouette siamoise de cette mère et sa fille, se retirant entre les bras du crépuscule. Deux clichés et tout un monde qui murmurait derrière. Une chronique et un article pour ce soir.


Il ne me restait plus qu’à presser le pas, un crochet par la consigne de la gare pour retirer mon sac, filer rejoindre mon chauffeur. Ce soir, je pourrais border la forêt de mon regard, univers de bêtes farouches et d’indistincts périls.

 

*

 

Photo : http://www.flickr.com/photos/steeven-eleven/494230552/

09:47 Publié dans roman en cours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : biélorussie - tchernobyl -roman |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

Les commentaires sont fermés.