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21/03/2008

dans la nuit obscure

Le bleu de ses yeux tirait vers le gris. Gomez s’avança vers le centre du plateau. Il s’était présenté brièvement lors du premier contact et Catherine n’en avait rien retenu. Des autres du groupe, elle avait chaque fois grappillé un détail, une inflexion, une petit note d’humour ou de tristesse qui les avait rendu mémorable à défaut de palpable. Pas de chance, c’était justement sur celui-là qu’elle était tombée.

Là, dans l’oblique d’une ampoule nue et grésillant, son visage se détacha des ténèbres qui les enserraient. Sa tête était énorme, une boule qu’on savait dense et dure rien qu’au premier coup d’œil. Son corps suivit, tout de râble et de nerf, musculeux et trapu, sans souplesse.

Elle jeta un œil sur le décor encombrant la scène. Des débris choisis dans la décharge sauvage en contrebas de la rue. Des monticules indistincts d’où émergeaient, hirsutes, une maison de poupée délavée, un vélo agressif dans ses fers et ses chaines impudiques. Une Barbie prenant son bain dans un reste d’huile d’olive d’une gigantesque boîte à sardine. Sordide.

Il la fixa, impatient mais figé. Elle comprit qu’elle devait elle aussi faire ce pas en avant et inaugurer le jeu à deux. Elle était maigre, grande à n’en pas croire ses yeux, ses cheveux dépassaient le socle de l’ampoule au point qu’elle du s’arrondir de peur d’être brûlée.

Du néant pourpre, quelque part à trois mètres, un son grave s’éleva d’entre les silhouettes des sièges.

« Voila, nue l’âme, on doit la voir chavirer, Corine, plus nue ! »

« Je m’appelle Catherine » balbutia-t-elle.

« On s’en fout, Corine, vas-y, dit lui la rage d’être nue, là, ton âme, les gravats, la puanteur, tu la sens ? »

« Et moi ? » osa Gomez, sa voix était un souffle brun de Sienne, sa peau suintait la trouille »

« Toi tu la baises dans tes yeux, ça doit se sentir, et tu l’approches comme un loup une agnelle, je veux te voir crier sans mot »

Elle n’aurait pu dire combien de silence se déposèrent avant que Gomez ne fut pris d’un tremblement de tout le corps. Ca commença par les doigts de pieds, on aurait dit qu’il faisait des claquettes, mais c’était plus vertical que cela. Il se cambra soudain, un chêne devenu roseau. Il haussa le bras en l’air puis le plia à angle droit, en surplomb de sa tête, déployant d’un mouvement sec sa main en éventail. Ses pieds et ses jambes véhiculaient maintenant la frénésie qui l’habitait, il tambourinait dans une cadence fiévreuse.

Catherine ne respirait plus que par à-coup, subjuguée par la force de taureau qui se dégageait de l’homme qui lui faisait face, feu noir en parade.

C’est alors que l’ampoule péta dans un claquement sonore et que, d’un trou aussi grand qu’une assiette à spaghettis, une luminescence filtra du rideau noir. La tête du danseur s’en trouva auréolée, l’allure magnifiée.

Catherine, éjectée parmi les spectateurs, n’avait plus rien à lui dire. Elle comprit qu’il avait vaincu le ridicule, le gouffre, le trac et surtout, que la voix du fond des sièges ne lui parlerait plus qu’avec cette prudence des formes qui préside au respect.

14:17 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : flamenco prose théâtre |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

Commentaires

C'est sec, net, précis puis ces grands blancs qui entretiennent le suspens...
J'ai du le relire à deux fois pour comprendre qu'on était sur une scène de théâtre (suis-je bête) je croyais avoir affaire à un viol dans un bas-fond. Bien joué !

Écrit par : Serge | 09/12/2008

Merci de ta lecture Serge. Oui, souvent, il faut me relire plusierus fois, mais je laisse toujours tous les indices nécessaires à la compréhension totale.

Il s'agit juste d'un cours d ethéâtre ou d'une répétition, en fait. Mais j'aime cette libération de l'homme par le Flamenco ;-)

Écrit par : flo | 10/12/2008

Les commentaires sont fermés.