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07/03/2008

Récit sans titre - épisode 2

Victory comes  late,

And is held low to freezing lips

Too rapt with frost

To take it.

How sweet it would have tasted,

Just a drop !

Was God so economical ?

His table’s spread too high for us,

Unless we dine on tip-toe.

Crumbs fit such little mouths,

Cherries suit robins ;

The eagle’s golden breakfast

Stangle them.

God keeps his oath to sparrows,

Who of little love

Know how to starve !

 

Emily Dickinson

 

L’ovale de la table du déjeuner recueillait, serein, les premiers épanchements du soleil. Sur son bois, nu, brun miellé, trois bols, couleur de Delft. Elena avait un temps pensé à la recouvrir d’une nappe cirée quand elle fut soustraite à elle-même par l’évidente blessure que ranimait ce soleil. Elle s’y abandonna, rajouta, baignée d’or, les couverts manquants et n’eut pas le temps d’appeler les filles qu’elles étaient là, encore titubantes de sommeil mais souriantes au jour nouveau. Un samedi sans contrainte de temps et tous ensemble on allait déjeuner dans une parenthèse parmi les jours de pluie.

 

« Bien dormi mes cailloux ? »

 

Jetant un regard canaille à sa mère, Ariane lança un cri de loup puis éclata de rire ! Coraline, visiblement dans la confidence, fit chorus, puis s’arrêta, gênée, en attente d’une réprimande ou d’un reproche d’Elena.

 

-« Oh, les filles, j’ai tellement, tellement envie de vous… » Et les enlaçant d’un seul bras, elle se mit à les chatouiller, libérant puis faisant redoubler leur rire un instant suspendu.

 

Essoufflée, mais repue, Ariane enveloppa le visage d’Elena dans ses mains : « Tu as des yeux bleus, comme moi ! ». « Et moi », enchaîna Coraline, « ils sont verts, comme…

 

« …papa », termina la cadette .

 

Samson, Samson, l’explorateur, le conquérant d’ombres et de lumière, l’arpenteur de mondes extra-marins, de pays qu’on nomme encore « civilisation » pour marquer l’étrange et le désuet qui nous sépare définitivement de nos proches et de nos voisins. Samson le lointain, le revenant, le revenu, puis le disparu. L’absent.

 

« Tu devrais les maquiller », susurra Ariane, le nez sur celui de sa mère. « Ils seraient comme deux morceaux de ciel quand l’orage passe. »

 

Se maquiller. Se parfumer. Aimer de peau, aimer de peu. Tout cela était devenu une terre aussi étrangère que celle foulée tant et tant par Samson. Tout était soulevé d’elle, voile à peine perceptible, mais réel, voile de poudre et de brillance, de sève et de vent bruissant dans ses boucles à l’attente d’un rendez-vous. Sa main vidée de caresses, hormis les seules, celles de lui, imaginaire, de soi à soie, pour se souvenir qu’elle possédait encore un contour consistant.

 

Un crissement traversa la pièce, ronflant contre les portes en chêne brut, raclant les ardoises. La maison répond, elle aussi elle est solitaire, elle fut aimée pour cela, pour cette proximité avec la sombre orée des bois, l’inconnaissable expression d’une fuite dans son âme qu’Elena travaillait chaque nuit à recouvrer, esquissant des pleins et des vides sur des toiles minusculement infinies.

 

« Oh, il y a des crêpes ! J’en veux ! Avec de la cassonade » Ariane s’était aussitôt juchée sur le tabouret, un fouillis de mèches enluminant son visage  gourmand. « Moi, avec du sucre impalpable ! » surenchérit Coraline, réveillée tout-à-fait. Face à la fenêtre, Elena exécuta leur désir, goûtant une forme d’échappée dans chaque geste ciselé par les rayons naissant. La maison continuait son concert habituel en claquements de tuyaux de radiateurs, en grondements de chaudière, en cliquetis subtils des frigos, lampes ou cafetière.

 

 

 

Gourmandise - greed

 

 

Cette maison avait été la proie de leur chasse consciencieuse pour créer cet autre lieu, d’où naîtrait le possible de leur couple – puis de leur famille -  atypique. Mais la traque fut longue pour apprivoiser les sentiers boueux, l’eau non purifiée, les évacuations hypothétiques, l’électricité vétuste, les toits rapiécés, les briques effritées d’humidité, les escaliers chausse-trappes. De prédateurs, ils s’étaient transformés en dompteurs de demeure sauvage, puis à force de soin, de sueurs, en amoureux transis.

 

C’est seulement alors que la maison leur avait rendu ce désir, cette constance de ton, cette attente fidèle malgré les infidélités de Samson, toujours parti ou en partance. Elle s’était attaché la chaleur, le foyer, la lumière, le refuge. Les jours d’été, elle rayonnait même benoîtement, repoussant les ornières glauques de la forêt. Elle avait changé de camp, s’était extirpé de l’influence des frondaisons, des lierres rampant jusqu’aux pieds de ses murs. Elle avait ré-émergé du substrat végétal, connu de nouveau son destin de briques, de schiste et de pierre, goûté à la chair savonneuse des bébés au sortir du bain, frôlé les robes virevoltantes dans les cavalcades d’escaliers, reposé les fronts empreints de fièvre, étouffé derrière ses volets les plaintes filtrant de la lisère des arbres…

 

Le déjeuner s’étirait, île de rescapées encerclées d’ombres, lorsque sonna la cloche d’entrée. C’était toujours une surprise, cette alarme de fer noir, cognée de main d’être humain, à cet endroit rare en âmes. Qui ? Un égaré ? (ils étaient peu nombreux) Quelques scouts en mal d’eau fraîche ? Un visiteur ?  (c’était imprévu), ou….

 

-« Le facteur !, le facteur ! » Les filles adoraient recevoir des missives. Il y eut une période où chaque semaine amenait son lot de cartes surprenantes, aux paysages vieillots, gondolées d’eau ou essorées de lumière, envoyées des quatre coins d’une planète malade, en guerre ou en  pleine crise de délire.

 

Si ces envois-là n’arrivaient plus, le facteur continuait pourtant de venir, quelque soit le temps. Il ne déposait jamais les lettres dans la boîte sans sonner au moins une fois. Il prétextait que c’était pour préserver le courrier des intempéries, que la boîte aux lettres était bancale, ouverte aux appétits du vent, mais Elena le croyait plutôt voyeur. Comment expliquer sinon cette obstination à faire fi de ses politesses et des préventions à son zèle. Leur cas devait beaucoup intriguer au village : les fous du bout du bois, ceux qui logeaient loin des bonnes gens, les artistes, les sauvages… La campagne n’a pas réputation d’être tendre avec ses marginaux. Ici, on gagne le respect si l’on a des voisins ou si l’on a de l’argent. La maison manquait viscéralement des deux.

 

                             

 

- « Du calme, on est samedi, le facteur ne passe pas le week-end »

-« Qui c’est alors ? ». Le ton de Coraline semblait plus intrigué qu’angoissé.

 

-« On joue à deviner ?»  Grimaça Ariane.

 

- Coraline se mordit la lèvre : « Pauvre facteur,  il va mourir de froid dans les courants d’air, je vais ouvrir »

 

« NON ! » Elena avait hurlé. Tremblante. Il ne reviendrait pas comme cela, pas avec un coup de cloche, une attente et un sourire. Mais si…

 

« J’y vais, restez à table », ordonna-t-elle sans prendre le temps d’une tendresse.

 

Au bout d’un vestibule de tomettes cirées, la porte se tenait close, sans judas, sans fenêtre pour livrer un indice, rassurer ou alarmer.

 

Elena avança sa main, amarrée de patience, attendant, comme dans ces rues peuplées des villes, que l’on sonne deux fois, pour confirmer qu’il n’y avait là ni l’ennui d’un témoin de Jéhovah, ni l’effort d’ouvrir pour une erreur.

 

               

 

Derrière la porte, maintenant, elle pouvait entendre le trépignement de bottes sur le seuil, comme lorsqu’on revenait des marécages ou des sentiers de neiges boueuses, l’année dernière, et qu’on chassait la matière lourde des pas avant de pénétrer la frontière du chaud.

 

« Tu n’hallucines pas, elles aussi l’ont entendu, ouvre, ouvre Bon dieu, ouvre. »

 

« J’ai trouvé ça sur la drève, dit la voix en même temps que le visage apparaissait dans l’embrasure. C’est à vous ? »

 

Un nez brillant, énorme, des sourcils aigus, fourrageux, un bonnet kaki à visière, la veste pareil, et les bottes encrottées. Les yeux, elle ne les distinguait pas, avalés dans l’ombre.

 

Dessous, c’était pas un sourire, d’ailleurs rien n’était plus effrayant que cette main de fermier, griffée et rêche, tendant droit devant lui ce corbeau à l’œil opalin, les ailes en berne, les griffes écartelée.

 

Cela ne dura qu’un haut-le-cœur. Le rustre parti, le corbeau resta là et son sang mouillait le seuil avec la ferveur lente d’une mort anonyme. Noir bleuté, transpercé par le soleil acide. Vacillante, Elena se prit à appuyer avec ténacité ses mains sur ses paupières.

 

Elena s’avançait vers l’issue du vestibule, la porte encore close, elle n’attendit pas, elle avança sa main, appuya sur la clinche ouvrit grand à la lumière.

 

En face d’elle se tenait une jeune femme, petite et pouponne, aux courts cheveux jaunes, teints récemment. Une mèche noire séparait sa tête découverte en deux parties égales. Une face avenante, d’une main elle tenait son autre bras par derrière son dos. Posture d’offrande. Le regard vissé sur le haut noyer alourdi de bogues brunâtres.

 

 

Flamme verte - Green blazings 

 

D’un bruissement de lèvres, Elena la délogea de sa contemplation. Elle se retourna, lui livra ses yeux – pure nielle droit sortie d’une œuvre d’Hugo d’Oignies-, ouvrit enfin la bouche :

 

« Je passais devant la drève, je me suis dit, faisons un détour. J’ai des surplus de pommes dans ma voiture, en voulez-vous, je crois que vous avez des enfants ? »

 

Silence d’Elena.

« Pardon, je suis votre voisine, enfin… J’habite la maison isolée de l’autre côté des Salpêtres, à Rez-Chamboison, le hameau du versant Nord. Je suis votre verso, si vous voulez… » Petit rire libre, un pépiement se dit Elena.

 

C’est vrai qu’Elena tenait du recto avec son visage d’angles et de fuites, sa constellation de tâches de rousseur, sa chevelure longue, décoiffée, auburn, ses mains déliées, parfois multiples, toujours volantes, sa silhouette droite, son sourire rare, sa parole emmurée derrière son nom que personne ne prononçait jamais plus avec cette jouissante taquinerie de l’amour.

 

« Entrez »  souffla Elena, l’invite était rugueuse, mais laissait percer la supplique. De la voir, elle se rendit compte combien elle avait pu attendre quelqu’un, un impromptu qui l’abstraie de la sente immobile des jours.

 

La voisine la dévisagea, même pas étonnée, « j’ai vu, » dit-elle « avant de sonner, un corbeau guetter sur le seuil, un long temps, puis s’envoler. Il a attendu que je sois à trois pas. Regardez, il vous a laissé ses empreintes devant la porte ».

 

Sur le seuil de pierre bleue luisaient des traces de pattes, boueuses, Elena y mit le doigt, saisie par la simplicité de ces runes qu’une pluie chasserait tantôt. Dans le couloir empli d’exclamations, les filles fêtaient sans retenue la nouvelle venue.

13:22 Publié dans roman en cours | Lien permanent | Commentaires (2) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

Commentaires

je ne voulais lire qu'avec un vrai temps pour cela, voilà je l'ai pris et tu m'as prise dans cette belle page dont j'ai beaucoup aimé certaines phrases et l'ambiance

Écrit par : colette | 11/03/2008

merci de ton attention. Un chapitre, comme cela, c'est long à lire à l'écran, mais ça me touche que tu ai pris cette paine :-)

Écrit par : flo | 12/03/2008

Les commentaires sont fermés.