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23/02/2008

Lieux d'espérance

 Dans mes tiroirs numériques, j'ai retrouvé cet écrit, une forme de correspondance, et j'ai oublié à quel destinataire elle s'adressait. C'est un acte de foi, celui dont j'avais cruellement besoin ces derniers temps. Il y a un peu moins de trois ans, j'ai écrit cela. C'est un acte d'espérance, qui vient non pas de l'extérieur, comme je croyais, mais de moi-même. peut-être m'étais-je écrit à moi-même pour le lire aujourd'hui.... on va dire ça.

 

*

En premier lieu

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S’il fallait te citer un lieu, je dirais qu’il y a la terre. Les cent couleurs de la tourbe, du noir dégouttant de pluie au brun jaunâtre des terres schisteuses de mon enfance. Pas seulement sa couleur, bien sûr, mais aussi sa senteur âcre, puissamment végétale, terreau nourri au fil des siècles du pourrissement lent et miraculeux d’une myriade de plantes, de poussières, de déjections d’animaux et de petits bouts de nous. Une alchimie patiente, sa fertilité granuleuse sous les doigts. Ce contact terreux, dès l’enfance, les mains dedans, puis qui reste sous les ongles comme souvenir des journées à batifoler dans l’herbe et les parterres de fleurs, à cueillir des tomates bombées vermeille de soleil, à construire des maisons pour papillons essoufflés de voler déjà, pauvres chantres éphémères de la fulgurance d’être en vie.

 

La terre, sa senteur et son goût, quand elle s’insinue sur la langue après un geste maladroit frottant la bouche d’une main salie à son contact. La terre, son goût et son poids. Parfois fine et douce comme une poudre de riz, volutes dorées prenant source sous les pas et parfois lourde argileuse et dense, s’agglutinant aux bottes , parfois meubles où plonge sans obstacle la bêche du printemps. Terre, humus fomentant des naissances infinies. S’il y a un lieu, le premier, non pas le seul, mais celui d’où sans cesse je m’élance et reviens, c’est cet épiderme fécond des sols : là l’envie perce d’écrire ; là mes pieds frétille d’énergie. L’orteil n’a de cesse de chercher la fraîcheur des herbages et la surprise d’une terre tiède. Là,  les danses s’inventent, les corps se reposent sur de verts pâturages. Là, tout pousse, arbres, fleurs, feuilles, légumes, aromates, herbes, désirs, enfants et âme, précieuse matière pragmatique et magique.

 

 

C'est d’elle, croyais-tu, que tu fus.

Glaise opaque et dure

mouvante maintenant

L'eau te fis vie.

Et le marécage, la tourbe noire, te collait les lèvres

dans un point d'orgue d'orgueil

Sourcils granuleux, peau mate, jambe pétrie

de souches rudes

et fortes.

C’est là, vois-tu, qu’ont pris sens les mots création, sensualité, patience et humilité. Pour le reste, crois-moi ou non, il n’y a pas de lieux.

 

Non-lieux 

Il y a le mouvement secret des choses, la révolution des objets autour de nous, le délicat vol des feuilles et des oiseaux, des pollens et des poussières, les brumes et bruines, poussières et expirs en suspension, les changements d’état. L’accélération des images derrière la vitre du train, la tête qui se redresse et les doigts qui nonchalamment ajustent la masse des cheveux importuns, la main couvrant pudique le front et les yeux crispés de souffrance, l’alanguissement d’un sein pointant sous l’étoffe assoupie, l’indolent soulèvement des draps séchant au vent, la face qui se tend au soleil neuf, la main chassant, amère, la mémoire d’un désastre, l’envolement brusque d’un moineau effrayé… Tant de gestes, tant d’êtres, tant de choses qui se meuvent, qui émeuvent. Les signes multipliés de cette intensité d’être en vie. Il y a aussi le bruit, j’écris de ces cliquetis de vélo, ces chuintements des pas dans l’allée humide au revenir d’une escapade nocturne, de ce froissement végétal des cimes, de ce tohu-bohu du monde et des petits grincements des corps :

 

C'était maintenant sûr que le silence était absent

Même le néant est bris d'un quelque chose

existé ou à venir

Le fracas des vaisseaux se regorgeant de sève écarlate,


 

La fureur des pas choquant les pierres sèches,

Le cillement lourd des paupières terreuses,

Les os fins, délicats de tes mains contractées,

Leur crissement, ces cris, nos frôlements, tes heurts, et souffles et crachats...

Tout ce bruit ne pouvait être

de l'instant de

ton éveil.

C'est lui, l'éveil, qui s'en ravitaillait

et ce chaos devint coutume

pour tes nerfs de premier venu:

Le monde de la présence

était le manque du silence

 Puis, l’inespérée, la lumière, l’impitoyable fête des lueurs, leur hasard heureux, cet éclairage qui ren582099a346fd3fa6d79d9e65ac98f4bd.jpgd beau l’anodin, qui sublime les textures, qui raconte, par son transpercement l’histoire du commencement et de la fin. Elle vient aux aubes, la précède même, elle joue des reliefs, elle est cousue à l’ombre qui partout la suit et la révèle, elle confine au blanc, transfigure le pauvre, écrase le nu et allège l’effroi, la solitude et le mal. Elle est caresse de Dieu, sollicitude voyageuse, sous ses rayons changeants, rien jamais n’est semblable à rien, grâce à elle tout croît et tout évolue.

 

et comme chaque fois arrivé avant moi

le jour palpitera

mains au bois de la porte

glissant dans la serrure

son coeur de vieil amant

je resterai ballante

pour mieux respirer les miettes

blondies dans le faisceau du soleil sentinelle

et dans ce filet d’or

mes lèvres s’ébroueront

petites ailes distraites du ciel

et défaite du temps

j’attendrai

simple soupir d’entre les planches

l’heure improbable où

les hirondelles

me lanceront

leurs imprécations de lumière

Oui, ces non-lieux sont ceux d’où vient l’écrit. Et là où l’on écrit, ce sont ces entre-deux, ces lieux de passages, ces moyens de transport, ces liaisons inaperçues, ravissements ou distraction du cours des choses, souvenirs envahissants soudain, réminiscence, l’invisible, l’indicible, le minuscule, l’inaudible, l’inexistant : l’imaginaire ou la simple magie. Et parmi eux, quelques autres lieux impalpables :

 

Hauts-lieux

En suspension, particules flottantes à saisir. Filet à papillon ouvragé de patience. Ecrire, est pour moi, tu le sais, une élucidation, une épiphanie. Sculpter la sinapsphère, évoquer et ancrer soudain aux mots ces lieux de hautes mémoires, d’avant et d’après l’évidence, cet intangible réfractaire - réfracte terre- .

 

Des sommets, des collines, les pieds ballants aux fenêtres, des toitures donnant accès au ciel à un saut près, à une dérobée de matière, j’écris.

De l’espérance acquise à défaut de voler, malgré cette conviction intime gravée de rêves en rêves que léviter est un possible. J’écris. De cet Ailleurs à quelques centimètres d’ici, de ce seuil, la bouche collée au voile, de la lumière qui sourd dessous la Porte, de la lisère où nous regarde notre futur et de la joie d’être en tous temps en vie, j’écris. En suspension.

 

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En temps et lieux

Il y en a deux, l’apha et l’oméga. Comment croire qu’on puisse suivre le fil sans faire deux nœuds aux extrémités ? Le surgissement et l’évanouissement. Le tombé dans la chair et le dépouillement dans l’âme. Il y a le temps premier, la naissance. L’émotion , la vie portée donnée, la vie faisant un chemin rouge et criard dans un corps plus que corps. Il y a le désir, l’attente et l’accueil, le bouleversement pur, la rencontre aux fin fonds du soi avec le soi du petit autre. Il y a le tremblement de l’épiderme jusqu’aux racines de tous les nerfs et la célébration quotidienne de cette vie croissante et neuve. Leurs naissances et notre mort.

 

Il y a cette finitude apprise d’an en an, assurée, inévitable, cette naissance inverse mais non pas infernale, juste une mise à l’endroit. Il y a  les signes du mûrissement et les échos des derniers pas, il y a l’autre chemin derrière, l’infinitude acquise de lieu en lieu. L’éternité fractale de l’amour.

De ces temps-là : l’un sourd, l’autre clair, je rythme le glissement des mots sur le papier.

Ni feu ni lieux

Ceux-là sont gravés sous ma langue, je n’en dirai que leurs noms mais rien de leur mystère, ils font écrire aussi. Il y a ceux qui sont au-deça des mots mais qui pourvoient au reste : le non-écrit, l’en soi, le pour plus tard, l’erratique, l’indicible, l’inénarrable.

Il y a aussi les lieux d’expression que sont ces gens aimés, croisé, esquissés dans les brumes du passé et le flou de la course présente, il y a ces lieux-dits que sont les trains, les chemin, les chambres secrètes,  les jardins ensauvagés et les lèvres humides des plages, oui. Mais, si tu le veux, ami, j’en terminerai là, car il est tard et le soir vient et sa grande encre se répand sur mon cahier comme une absolution des astres.

 

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Commentaires

tu sais quoi? tes textes sont un très précieux fil rouge, un des peu nombreux
ceux qui détournent la corruption
quelquefois ce n'est pas facile de savoir ce qui corrompt, quelquefois il faut faire l'effort d'aller au-delà pour le savoir
c'est plus facile de savoir ce qui ne corrompt pas

Écrit par : isa | 24/02/2008

Oui, tu as raison, la corruption est ce petit mal rampant qui nous envahit sans qu'on sache réellement par quelle entrée et comment. J'ai aimé retrouver ce texte car il ose m'affirmer dans des valeurs. C'est devenu difficile aussi comme chemin, avec l'âge ou avec la fatigue de certaines choses, je ne sais.

Écrit par : flo | 24/02/2008

c'est TRES difficile, toujours
j'ai oublié d'être plus personnelle dans mon premier com, je voulais dire "ceux qui ME détournent de la corruption, celle de la colère et de la haine, celle de l'absence de principes,celle de la guerre intestine,celle de l'envie et la jalousie, tout ce qui tente, toujours, de me détourner de mon chemin"

Écrit par : isa | 24/02/2008

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