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16/04/2006

- A deux pas derrière Marie-Madeleine -

- A deux pas derrière Marie-Madeleine -


Ca m’avait semblé être une belle opportunité. Puis il n’y avait personne d’autres sur le coup. Pas de concurrence, pour une fois, pas de bousculade. Une sorte d’excursion en solitaire attiré par le bruit mat que fait l’insondable loin des foules.

C’est vrai que j’ai été étonné par l’odeur. C’est une chose qu’on n’évoque nulle part, l’odeur, quand on parle de notre monde aux devantures des médias. On connaît toutes ses facettes géographiques, son affolante fuite autour d’un manque, son glissement de terrain vers le Sud. On connaît toutes les images de la misère, des tremblements, des taudis, des hôpitaux de campagne, des fossés macabres et des inondations putrides. On connaît cela comme au travers d’une bulle de verre. On a depuis longtemps enregistré le râle très particulier que fait une petite fille pour mourir aspirée par la boue, le sifflement d’un homme sautant d’une tour en feu et le silence abyssal de la faim. Mais on ne sait rien des effluves du mal. Ni du bien.

Elle m’accueillait avec une contenance gauche; on sentait qu’elle avait longtemps guetté mon arrivée. Sans impatience, sans joie, sans trouble. Une eau stagnante, presque usée, ai-je pensé bizarrement.

Je l’ai suivie. Il y avait des traces d’encens, oui, des traces, comme un jeu de piste. Tellement prégnantes, saisissantes de beauté, peut-être parce qu’elles dénotaient sur le fond tenace de cuisine en sauce, de réfectoire déserté mais imprégné de vieux remugles de graisse et de lait rancit.

L’encens ouvrait la voie. Nous suivions le fil d’or. A ce point palpable que j’en ai saisi mon appareil. Il n’y avait rien à photographier, mais tout à voir, à percevoir. Voir au travers, du dedans, dans l’immatérielle suspension de l’odeur. Je me suis senti démuni. Comment vous dire, j’aurais voulu déjà témoigner. J’en avais si souvent eu l’habitude, impression permanente d’évanescentes expressions. Et soudain j’ai compris la magie merveilleuse de ce titre de livre de Kundera: « L’insoutenable légèreté de l’être »; mais dans mon oreille, c’était le mot « air » qui terminait la phrase.

Elle a poussé une porte bancale, un peu à son image, elle avançait d’un pas asymétrique, une démarche lourde sur le papier glacé, mais qui, dans le mouvement de son corps, s’apparentait davantage à une danse penchée. Elle dégageait une grâce non dégrossie, comme le souvenir rugueux d’une partie de campagne. Une soupe paysanne explosant de saveur dans la bouche fatiguée par les efforts du jour.

Elle n’avait pas prononcé un seul mot, pourtant elle parlait. Sa nuque droite et robuste me narrait les émotions de sa journée, la découverte matinale, l’interrogation puis la jubilation muette. Réinventait pour moi le rythme de la procession. Le balancement métronome de ses déplacements quotidiens, puis ce petit goût étrange qui l’avait intrigué et l’allure soudain tendue, même pas plus pressante, simplement happée par cette déchirure éclatante au bout de la nuit.

La lumière du soir enfouissait les détails, mais souvent le crépuscule rappelle les premières lueurs de l’aube. Je l’ai accompagnée doucement; j’ai pensé qu’elle était femme. Soudain. Et j’ai réalisé qu’elle était plus qu’un “sujet”, mais aussi une femme, mon genre opposé ou complémentaire. Qu’en dix minutes je n’avais jamais imaginé qu’elle puisse être une partenaire; à cause de son physique. Une femme sans âge, boiteuse, éclopée. Impersonnelle, j’aurais dit. Maintenant, je pensais… si différente, si surprenante, si déroutante. Comprenez bien, je ne sentais nulle attirance, enfin si... non plutôt aucun désir, mais j’étais fasciné, pris d’une sorte de vague intérieure d’humanité, d’un amour fou, de l’ordre du déraisonnable, j’avais envie de me laisser bercer par cette marche derrière cette femme qui m’emmenait vers un tombeau ouvert. Qui incarnait toute la patience malicieuse du mystère pour éclore dans nos jardins de veille.

Il faisait quasiment sombre lorsque nous sommes arrivés. Les effluves épais d’encens barraient presque la porte de la cellule. Quelqu’un ( qui? me suis-je mis soudain à penser avec une angoisse galopante) avait méticuleusement balayé la portion de couloir qui précédait la pièce. Elle stoppa sa marche, s’écarta, m’invitant par là-même à pénétrer avant elle dans ce lieu.

L’atmosphère paraissait immobile, et pourtant agitée de particules infimes de clarté. Toute la luminosité du soir s’était donnée rendez-vous dans cette cellule, précisément, et pas dans une autre. La longue pierre nue encastrée dans le mur était vide. Rien ne pouvait laisser croire que quelques heures auparavant on avait allongé là un corps sans vie. Ici, c’était un mouroir comme un autre finalement. Les gens pauvres et malades venaient y crever par centaines. Ca ne dérangeait plus personne; souvent un corps encore vivant remplaçait vite un corps mort. Juste un grand sceau d’eau et c’était reparti. Ici, la tuberculose faisait des ravages depuis quelques années. Chaque matin s’accueillait avec un geste d’humble ferveur, en ouvrant les volets sur un ciel pareil à celui de la veille.

Mais ce soir, il y avait une chose en plus. Dans cette chambre, ce réduit, cette demeure du soupir, il y avait rien moins que la mort enlevée. Quel langage pudique pour dire... qu’il n’y avait rien d'autre que la vie relevée. Comment prononcer l’indicible ? Le tombeau était vide, au matin. Plus de corps, personne. Le linceul avait été replié soigneusement. Dans un coin. Et la femme aux pas gourds avait trouvé la porte grand ouverte.

Ca sentait l’encens à plein nez, mais nul brûlot sur le chemin. Elle s’attendait à ce que je sois un peu déçu… pensez… rien à voir, ni à photographier. Juste la trace d’un passage, d’une partance. L’absence ne se fixe pas sur la pellicule.

J’ai posé mon regard sur elle. Je lui ai demandé, maladroitement, de montrer à sa manière ce qu’elle ressentait. De le dire pour qu’on le voit, à l’image. D’incarner cette odeur de sainteté présente dans tous les pores des murs, et dans le filet même de nos souffles.

Je me suis reculé de deux pas, prosterné derrière mon appareil.

Elle n’a rien fait d’abord, les bras ballants, hésitante quant à la manière la plus pertinente de leur dire, ce miracle impossible d’un mort qui ressuscite, comme dans les livres anciens. Cette abondance impensable de la vie à un endroit déserté par toute compassion du monde. Cette erreur de postage, erreur plus qu’humaine, pour une fois.

Puis elle a simplement levé les deux doigts, en signe de victoire, et s’est tue, inclinée, pour laisser la place à la lumière où jardinait un ange.

20:44 Publié dans droits humains, foi de l'homme | Lien permanent | Commentaires (8) |  del.icio.us | |  Facebook | |  Imprimer | |

Commentaires

c'est très beau, touchant très humain.

Écrit par : if | 18/04/2006

merci if, J'aime beaucoup ce texte et ses personnages. Heureuse qu'il t'aie touchée!

Clepsydre

Écrit par : Clepsydre | 18/04/2006

Ouh la la Clepsydre ! cette écriture... quelle écriture ! J'ai aimé la mise en abîme, l'histoire dans l'Histoire sans redondance, la délicatesse du dire, pas un mot de trop. J'ai vraiment beaucoup aimé, beaucoup, et le sujet, et l'expression.

Écrit par : ile | 22/04/2006

Je suis heureuse et flattée, île. Honorée aussi de ton avis que j'estime beaucoup, à la mesure de ce que j'estime ton écriture.

Bise,

Clepsydre

Écrit par : Clepsydre | 24/04/2006

Texte superbe, fine écriture, illumination, étonnement, foi, humilité, tout y est, y compris l'Espérance.

Merci infiniment

Écrit par : mauridub | 08/05/2006

merci pour cette lecture toujours renouvelée!

à te relire,

Clepsydre

Écrit par : Clepsydre | 10/05/2006

Beau texte en effet.
Amicalement.

Écrit par : OrnithOrynque | 23/07/2006

grand merci pour ton passage OrithOrynque :-)

Clepsydre

Écrit par : clepsydre | 24/07/2006

Les commentaires sont fermés.